La Plume d'Aliocha

31/08/2015

Aphatie n’a pas toujours tort

Filed under: Non classé — laplumedaliocha @ 19:22

Il y a des gens qui ont ontologiquement tort. Le journaliste Jean-Michel Aphatie fait partie de ceux-là. Encore le constat est-il à nuancer, il peut se vanter d’une foultitude d’auditeurs qui l’apprécient et lui font confiance. S’il a ontologiquement tort, c’est auprès d’une petite poignée de leaders d’opinions sur Internet. Disons qu’à l’instar de Christine Boutin, Nadine Morano, et quelques autres, il fait partie de ces boucs-émissaires désignés par certains qui ont des raisons plus ou moins objectives de le critiquer et dezingué par beaucoup d’autres qui ne savent même pas pourquoi ils lui tapent dessus mais qui le font avec désinvolture parce que c’est tendance et que ça donne l’air intelligent.

De fait, quand un bouc-émissaire émet une opinion, elle est dénoncée non pour son contenu mais en raison de sa source. Par exemple quand Jean-Michel Aphatie critique le travail de Mediapart dans l’affaire Cahuzac, ses détracteurs ont beau jeu d’opposer le valet des puissants et l’organe de presse libre et indépendant. Il n’y a qu’un malheur. Pour avoir participé à quelques colloques avec d’éminents confrères, je puis affirmer ici qu’Aphatie est loin d’être le seul à penser cela. D’autres grands noms du métier, y compris au Canard Enchainé, s’inquiètent régulièrement de voir Médiapart baisser le niveau d’exigence d’éléments solides qui permet à un journaliste de sortir une information. En particulier dans l’affaire Cahuzac. Il se trouve que Médiapart a eu de la chance, c’était un vrai enregistrement qui révélait bien que l’intéressé avait un compte en Suisse. D’autres médias respectables ont considéré quant à eux que ce document ne suffisait pas à mettre en cause un ministre.

En renvoyant Aphatie dans les cordes au motif qu’il est un journaliste politique soucieux de préserver ses sources qui ne peut pas comprendre les risques pris par des journalistes d’investigation, l‘historien des médias Patrick Eveno s’expose à être mal compris. Avancer comme il le fait qu’un journaliste n’a pas à produire les preuves de ce qu’il publie mérite des explications. Qu’il ne soit pas soumis aux mêmes exigences de preuve qu’un juge d’instruction c’est certain. Mais qu’on n’aille pas comprendre le propos comme permettant aux journalistes de développer un journalisme consistant à accuser tout le monde et n’importe qui des pires choses sous prétexte de lever des lièvres, à charge pour la police et la justice d’enquêter pour confirmer ou infirmer.

Une telle conception du journalisme, qu’une universitaire a qualifiée fort justement de « journalisme de pari », a de quoi faire frissonner quand on songe qu’aujourd’hui plus qu’hier, un procès médiatique est infiniment plus dévastateur que les éventuelles conséquences judiciaires qui s’attachent aux faits dénoncés. D’ailleurs ceux qui renseignent les journalistes par préférence à la justice ou parallèlement manient l’arme médiatique en toute conscience, sachant bien qu’elle paralysera immédiatement l’adversaire. Parfois, la culpabilité est réelle, mais il arrive aussi qu’une dénonciation soit infondée et guidée par des motifs peu avouables. Dénoncé dans les médias, vous êtes démoli en une journée. Et si par impossible la justice vous déclare innocent 5 ou 10 ans plus tard, ce n’est pas ça qui vous rendra votre travail,  votre réputation et votre famille (en général, on perd tout d’un coup).

Jean-Michel Aphatie n’est peut-être pas le mieux placé pour donner des leçons à Médiapart, il n’empêche qu’il soulève une bonne question.  Le journaliste d’investigation est tout aussi en risque de perte d’indépendance que l’éditorialiste politique. Il est séduisant celui qui apporte sur un plateau le scandale qui fera la carrière d’un journaliste. Il est infiniment agréable celui qui vous conforte dans le rôle de justicier. Il est irrésistible celui qui vous donne le pouvoir de faire trembler les puissants.  N’oublions pas d’enseigner ce danger-là aussi dans les écoles de journalisme. Et n’oublions pas non plus de rappeler qu’on ne livre pas un individu à la vindicte populaire sans un dossier solide. Aujourd’hui moins que jamais.

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