La Plume d'Aliocha

12/11/2014

Le grincheux de la bulle

Filed under: Coup de chapeau !,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 20:29

J’ai écrit ceci en février dernier et je ne l’ai pas publié. Avec le recul, je songe que cette bulle intéressera peut-être un ou deux lecteurs. Je le fais pour la bulle, c’est si beau une bulle de savon, si magique avec ses reflets irisés. Et si éphémère aussi. Alors si on peut au moins s’en souvenir, ce sera déjà ça….

images-2Tout est bon pour critiquer les médias. C’est vrai que nous méritons souvent les attaques. Mais il arrive parfois que celles-ci se trompent d’objet, voire qu’elles s’inscrivent dans une bougonnerie systématique qui frise le ridicule. En faisant défiler Twitter, on pouvait voir il y a quelque jours, pour peu que l’on soit abonné à l’AFP la photo magnifique d’une énorme bulle de savon dans une rue de Rome, signée de l’AFP. Un twittos avait alors réagi en dénonçant les millions de subventions versés à l’agence française de presse pour financer des bulles de savon. La critique était facile.

Sérieuse ou pas, j’y songeais en assistant au premier jour du procès du Rwanda à la Cour d’Assises de Paris. Il y a des longueurs dans un procès, des moments où je vous l’avoue, on tapote fébrilement sur son téléphone en attendant que ça passe, où l’on compte les mouches, où l’on observe quand c’est possible un élément d’architecture de la salle ou bien où l’on s’échappe par la fenêtre en pensée. Des moments vides, creux, inutiles, on en connait beaucoup dans le journalisme. C’est un métier où l’on dépend de l’autre, de l’extérieur, du bon vouloir d’un individu, de la survenance d’un événement, de son dénouement. Depuis que les chaines d’information en continu nous font participer à l’attente, chacun d’ailleurs peut s’en rendre compte. Notre métier est une alternance dans des proportions qui restent à déterminer, de folle adrénaline lorsque les événements s’affolent, et de temps suspendu s’étirant à l’infini. Est-ce qu’on bulle ? Peut-être. Ce n’est pas toujours drôle, croyez-moi. D’ailleurs regardez bien les journalistes, pas ceux qui sont maquillés sur les plateaux télé, les vrais, ceux du terrain, ils ont souvent la mine fatiguée, c’est un métier usant, passionnant mais usant. Toujours est-il que oui, Monsieur le grincheux, il y avait dans cette rue de Rome, à cet instant là, un photographe qui a saisi une bulle de savon. Plutôt que de grommeler sur le chapitre des subventions, vous auriez mieux fait de commencer par admirer la technique du photographe et celle de l’artiste. Ensuite, vous auriez sans doute songé que c’était bien beau cette bulle et vous auriez cherché, et peut être trouvé, ce que ce journaliste faisait là.

Des journalistes qui ont du temps à perdre, on en manque singulièrement.  Rassurez-vous, grincheux lecteur,  un jour il n’y en aura plus du tout. La même information insipide tournera en boucle, parce qu’elle est rentable, qu’elle n’a quasiment rien coûté et qu’elle génère du clic (1), il n’y aura plus de baladin de l’information, que des types à teint de navet, enfermés derrières des écrans qui fabriqueront, selon une procédure soigneusement calibrée, du scoop à clic au kilomètre, de la malbouffe, conçue au gramme près pour rassasier sans débourser un centime de trop la soif d’information des masses. D’ici là, remercions ces hommes et ces femmes qui parcourent la planète pour être nos yeux et nos oreilles et qui rapportent par exemple l’incroyable image d’une procession religieuse dans une ambiance d’apocalypse (2). La photo en lien a fait le tour du monde, son esthétique, sa charge symbolique sont fascinantes. Est-elle utile dans un sens qui pourrait convenir à notre grincheux ? J’en doute. Et pourtant…

(1) Aujourd’hui je n’écrirais plus cela au futur, car nous y sommes.

(2) L’AFP vend des tirages de ses plus belles photos, c’est une idée géniale et c’est par ici.

09/11/2014

Cash Investigation donne un coup de pied au cul à la com’

L’émission d’investigation d’Elise Lucet, Cash Investigation, diffusée en prime time sur France 2 était consacrée mardi soir à l’industrie des smartphones. Il n’est pas exagéré de dire qu’elle a fait un tabac. On s’en doutait le soir même en voyant le hashtag de l’émission sur Twitter s’installer au premier rang des sujets d’intérêts des twittos, la confirmation est venue le lendemain matin quand l’émission a annoncé fièrement 3,6 millions de telespectateurs, soit 14,6% de parts d’audience. 

Je ne saurais trop vous recommander de regarder le reportage en replay si vous l’avez manqué. C’est ici.  Du travail des enfants en Chine à l’exploitation de mineurs en Afrique, vous y découvrirez ce que coûte réellement votre smartphone. Et surtout, ce qu’il rapporte à ceux qui le fabriquent : les constructeurs versent moins de 3 euros de salaires pour la construction d’objets vendus plusieurs centaines d’euros….

Mais ce qui est au moins aussi passionnant et nécessaire dans cette émission que le fond de l’enquête, c’est la manière dont les journalistes sur le terrain, en insistant pour poser les questions qui dérangent, dévoilent les rapports entre le monde économique et la presse. Depuis longtemps les communicants ont changé nos interlocuteurs en robots programmés pour développer un argumentaire préparé à l’avance, entièrement factice, le plus souvent creux, toujours univoque. Ils ont pris la main et n’entendent pas qu’on leur dispute leur pouvoir. Depuis le début de ce blog, j’ai consacré beaucoup de billets à ce phénomène car il constitue à mes yeux le virus mortel de l’information. Une maladie dont l’ampleur est, hélas, lourdement sous-estimée.

Politburo

C’est ainsi que l’émission montre les demandes de rendez-vous qui n’obtiennent jamais de réponse. Dans le monde économique – et la chose a tendance à se généraliser – un journaliste ne peut pas espérer joindre en direct un patron d’entreprise, il faut impérativement faire une demande au politburo, pardon, au service de communication. C’est le passage obligé. Problème :  le service communication n’a généralement aucune envie de parler aux journalistes des sujets qui intéressent ces derniers. Il impose ses propres dossiers, pour vendre sa soupe, et se met aux abonnés absents quand on pose d’autres questions. Il m’arrive souvent de penser que si je pouvais m’adresser directement au décideur, il comprendrait peut-être l’intérêt de parler plutôt que de se taire. Mais le communicant lui, pour asseoir son pouvoir et justifier son salaire, décide de la stratégie, choisit les thèmes, les supports et même les journalistes à qui il consent à répondre. Et les journalistes s’inclinent, ils n’ont pas le choix, c’est ça ou l’assurance d’être blacklisté. Autrement dit, le choix – pas cornélien du tout-  entre l’assurance raisonnable de pouvoir suivre l’actualité de l’entreprise et la certitude d’être mis à l’écart et donc de ne pas pouvoir travailler…

La vengeance du patron piégé

Vous ne me croyez pas ? Alors lisez les menaces du patron de Huawei à l’encontre d’Elise Lucet. Extrait d’un article publié sur le site OZAP  :  » Le patron de Huawei a réagi publiquement le lendemain de la diffusion de ce reportage à l’occasion de sa participation aux Assises de l’industrie. François Quentin a expliqué qu’il comptait bien ne pas en rester là avec Elise Lucet. Il a ainsi révélé qu’il avait fait en sorte de « blacklister » la journaliste de France 2 auprès des grands patrons. « J’ai activé tous mes réseaux et Madame Lucet n’aura plus aucun grand patron en interview, sauf ceux qui veulent des sensations extrêmes ou des cours de Media Training ! » a-t-il ainsi déclaré, assurant ne pas avoir reçu les demandes d’interview ». Depuis, il s’est excusé, il y a de quoi. Oublions le terrain de la morale, nous avons tous compris que cet homme-là s’en fout. Ce qui l’ennuie, et son service communication à mon avis plus encore, c’est la bourde magistrale qui consiste en deux phrases à menacer publiquement une journaliste – en plus aussi populaire au moment des faits – , à révéler au grand public la menace permanente de boycott qui pèse sur les médias s’ils n’obéissent pas et, cerise sur le gâteau, à entraîner avec lui le monde économique en prétendant faire jouer ses relations pour interdire à Elise Lucet l’accès à tous les grands patrons. C’est tellement beau, un aveu pareil, qu’on l’embrasserait. Les instants de sincérité dans le monde économique sont si rares…

Le paroxysme de cet insupportable système est montré dans l’émission : ce sont ces grandes messes au cours desquelles telle ou telle marque lance devant un parterre de journalistes le nouveau produit qui va enchanter les technophiles.  Des journalistes qu’on connait depuis longtemps, à qui on a payé le voyage et la chambre d’hôtel, qu’on va régaler de petits-fours et à qui on offrira le téléphone. Ces confrères ne sont pas forcément des mauvais professionnels, ils n’ont pas nécessairement perdu leur sens critique, mais on imagine bien qu’ils ne sont pas au top de l’indépendance. D’ailleurs, ils l’avouent eux-mêmes. Je ne leur jette pas la pierre, ce système vous englue comme une mouette prise dans du mazout. Pour faire autrement, il faut un support qui donne le ton, une équipe qui vous soutient, un rédacteur en chef qui vous défend, sinon, c’est mission impossible. Simplement, ne vous étonnez pas du délire qui s’empare des médias quand Apple au hasard sort un nouveau produit…

Quand Bill Gates montre qu’il se fout de l’esclavage des enfants

Heureusement, Cash Investigation a posé le diagnostique et décidé d’ajuster ses techniques journalistiques à cette nouvelle réalité. C’est ça, la force de l’émission, et le public l’a fort bien compris. Nous voyons donc Elise Lucet interroger les uns et les autres en s’invitant à des conférences, dans des bureaux, des restaurants, bref, partout où on ne l’attend pas, ses documents à la main et une caméra sur les talons. C’est une rupture culturelle violente pour les acteurs économiques habitués au journalisme poli et courtois balisé par leurs services de com’, d’où leurs réactions.  Le patron de Huawei refuse de répondre tant que la journaliste ne lui a pas prouvé son identité, un autre prétend qu’il y avait trop de bruit pour se parler. Mais le meilleur morceau c’est Bill Gates en personne, venu vendre l’une de ses oeuvres caritatives, et qui se moque visiblement comme d’une guigne qu’une marque de portable détenue par Microsoft contienne des composants sortis des mines par des enfants qui parfois meurent dans des éboulements et qu’on laisse pourrir sur place. C’est pas son affaire à milliardaire au grand coeur, il ne joue plus aucun rôle dans la boite, et puis c’est pas le sujet de la conférence. Bref, tous ces grands patrons dont certains n’hésitent pas à brandir des engagements éthiques plus ou moins en toc pour séduire les consommateurs, dès lors qu’ils sont confrontés à l’affreuse réalité ne savent pas, ne peuvent pas commenter, ne demandent même pas de précisions. Ils remontent le menton, braquent le regard sur l’horizon et s’enfuient, protégés dans leur retraite par des attachées de presse ulcérées que des journalistes aient osé poser des questions. Pensez donc, que c’est inconvenant ! So chocking.

Un dernier mot. Je me souviens avoir entendu un jour le philosophe Comte-Sponville lors d’un colloque dire en substance : ne demandons pas à une entreprise de faire de la morale, c’est absurde, son objet c’est faire de l’argent. Demandons-nous plutôt comment faire pour l’obliger à respecter les règles morales. Lors de la diffusion de l’émission mardi, quelques twittos cyniques qui se voulaient plus malins que les autres faisaient observer que c’était au minimum schizophrène et au pire absurde ou hypocrite de saluer une telle émission en pianotant frénétiquement sur son portable. En clair : d’accord, c’est très bien cette enquête, mais ça ne sert à rien. Je crois au contraire que c’est fort utile. L’histoire récente nous enseigne que lorsque les consommateurs se révoltent et décident de boycotter un produit pour des raisons éthiques, ils triomphent.

04/11/2014

Le débat sur le fact-checking n’aura pas lieu

Filed under: Débats,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 14:58
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Connaissez-vous le fact checking, ou vérification par les faits ? C’est une forme de journalisme, pratiqué notamment par les décodeurs du Monde, qui consiste à vérifier les déclarations des hommes politiques, des experts ou encore de tel ou tel groupe de pression. Certains y voient l’avenir du métier de journaliste. Avec raison, je pense, car nous n’avons plus l’exclusivité de la collecte d’information, mais nous pouvons utilement exploiter notre savoir-faire dans la vérification de ce qui est collecté ou avancé par d’autres.

Toutefois, comme une nouveauté – fut-elle une nouveauté webesque – ne saurait présenter que des avantages, il est intéressant d’examiner l’exercice de plus près pour voir s’il ne recèlerait pas quelque défaut caché à surveiller.

Et ça tombe bien, il y a quelques temps, le rédacteur en chef de BFM Business, Stéphane Soumier, s’est livré à l’exercice (ici et ) et a lancé un débat très intéressant sur cette pratique. Fort de son habitude de manier chiffres et statistiques – journalisme économique oblige – il pointe la fausse objectivité de ces données factuelles et leur utilisation en réalité très politique. Rien de neuf sous le soleil, les journalistes sont les premiers à nier toute possibilité d’objectivité dans leur métier. Audiard avait fort bien exprimé le problème il y a 50 ans dans le légendaire discours du Président (incarné par Jean Gabin) à l’assemblée.

Juste pour le plaisir, voici le discours en intégralité. La partie qui nous intéresse directement est au début, quand le président dénonce la manipulation des chiffres par Chalamon.

Las, ce qui aurait pu amorcer une réflexion utile sur l’intérêt et les limites du fact checking est en train de tourner – comme d’habitude – à la polémique. Voici la réponse virulente de Samuel Laurent du Monde.

Fin de la discussion.

C’est d’autant plus dommage que tous les deux avancent des arguments pertinents. Le décodeur a raison de croire dans l’utilité de vérifier les déclarations des uns et des autres dans les médias tant il est vrai que le système médiatique par sa précipitation, son goût du spectaculaire et son exigence de simplification engendre des dérives qu’il est toujours bienvenu de tenter de corriger. Surtout depuis que la communication pollue le discours public de ses trucs en toc. Mais Stéphane Soumier est tout aussi fondé à pointer les dérives dont le fact checking est lui-même susceptible d’être victime car, comme le dit fort justement Audiard, « le langage des chiffres a ceci de commun avec celui des fleurs, on lui fait dire ce qu’on veut ».

En d’autres termes, le chiffre exact ne fait que refléter de façon un peu moins fausse que le chiffre erroné une réalité que de toute façon il ne saurait résumer à lui seul….

03/11/2014

Des raisons d’espérer

Filed under: Comment ça marche ?,Coup de chapeau !,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 16:02

Depuis 2008, j’essaie de montrer sur ce blog que le journalisme est un beau métier pratiqué par une majorité de gens épatants. Je sais que c’est difficile à croire quand on observe le paysage médiatique global. C’est que le système médiatique obéit à une logique démente qui entraîne tout dans sa folie. Derrière le vacarme infernal des médias, il y a de très jolies choses, il faut juste apprendre à les trouver, ce qui suppose de ne pas faire d’amalgame entre le système pris dans son ensemble,- effectivement détestable – et le travail de ceux qui l’alimentent.

En voici deux exemples.

Le premier est un extrait de l’émission Médias le Mag de France 5 dans lequel la journaliste Florence Aubenas explique pourquoi elle n’a pas cédé les droits de son enquête sur le Quai de Ouistreham.

C’est ici.

Le deuxième est une incroyable prouesse, le récit en 152 tweets d’une seconde à Kobané par le journaliste de Télérama Nicolas Delesalle. C’est à la hauteur de Londres et Kessel. Surtout, ne le ratez pas. Libération le publie in extenso.

C’est là. 

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