La Plume d'Aliocha

29/10/2014

Entre les lignes

Filed under: Eclairage,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 12:25
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C’est une petite querelle interne à la profession de journaliste qui ne fera pas le buzz. Et pourtant…elle porte en elle une interrogation majeure sur l’avenir du journalisme et son rôle dans la démocratie. Je sais, on n’en peut plus du couple journalisme-démocratie, même moi les grands mots me fatiguent à force de s’user à désigner de médiocres réalités, pourtant ici c’est bien la question posée.

Les lecteurs du Canard Enchaîné ont peut-être lu ce matin un article de deux colonnes en pied de Une intitulé « Nom de noms ». Le Canard y explique pourquoi il a révélé la semaine dernière le fait que 60 parlementaires étaient en délicatesse avec le fisc sans toutefois donner le nom des intéressés. « Des noms, pour notre part et dans l’immédiat, nous n’en publierons pas. La raison en est simple : les vérifications de la Haute autorité et l’administration fiscale ne sont pas encore terminées. Et il n’est donc pas question de jeter des noms en pâture avant que les élus concernés aient, dans cette procédure contradictoire, fourni les explications qui leur ont été demandées ». Plus loin, le Canard souligne que la plupart des 60 parlementaires épinglés se voient reprocher des sous-estimations de l’ordre de 10% ce qui correspond à la tolérance du fisc. Seule une dizaine de cas sur les 925 examinés et les 60 finalement considérés comme litigieux pourraient être graves.

Où l’on voit que le célèbre hebdomadaire satirique plaisante peut-être dans le ton de ses articles mais pas sur le fond et cultive une vraie réflexion éthique.

Mais, me direz-vous, le nom de Gilles Carrez est sorti. En effet, c’est Mediapart qui l’a révélé tandis que le Monde sortait d’autres noms. 

Dans son billet de ce matin, Daniel Schneidermann s’interroge :

« Le Canard n’est pas content. Dans son numéro d’aujourd’hui, le volatile reproche à mots couverts à Mediapart d’avoir »jeté en pâture » le nom de Gilles Carrez, président de la commission des finances de l’Assemblée, parmi les quelque 60 parlementaires « en délicatesse avec le fisc ». Motif : les discussions entre Carrez et le fisc n’ont pas encore abouti. Etrange cancanement : c’est pourtant le volatile lui-même qui, dans son numéro précédent, dévoilait ce chiffre : 60 parlementaires. Les discussions, alors, n’avaient pas davantage abouti. Certes, Le Canard ne donnait pas les noms. Mais même sans les noms, l’info était tout aussi susceptible d’entretenir « l’antiparlementarisme » ».

Soyons précis. Le Canard écrit : « Des noms de cette liste établie par la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, des confrères en ont déjà publié deux ou trois, dont celui de Gilles Carrez, à la tête de la commission des Finances de l’Assemblée qui argue de sa bonne foi ». Autrement dit, le volatile vise tous les confrères, même s’il précise le cas de Carrez, ce qui est assez normal puisque c’est celui qui a fait le plus de bruit.

Admettons néanmoins que le reproche soit destiné à Mediapart, ce n’est pas la première fois que ce genre de divergences de vues oppose la presse traditionnelle, y compris l’irrévérencieux canard enchaîné, et le site Mediapart. Le débat hélas n’affleure qu’assez peu à la surface de l’actualité.  Pour une partie des journalistes, si Mediapart sort des scoops, c’est que le site exige un niveau de certitude inférieur aux habitudes françaises. Il semblerait par exemple que sur la désormais légendaire affaire Cahuzac, d’autres titres, dont le Canard, avaient les mêmes éléments que Mediapart mais les jugeaient insuffisants pour publier. La question s’était posée aussi sur l’affaire Bettencourt et le sort des enregistrements. Je vous renvoie aux explications données à l’époque par Pascale Robert-Diard sur son blog, elles illustrent à merveille la complexité du métier quand on s’embarrasse de morale.

Bref, les méthodes très offensives de Mediapart rompent avec les habitudes françaises. Et quand j’évoque les habitudes françaises, je ne songe pas aux travers du journalisme courtoisement consanguin que l’on trouve dans certaines spécialités, mais aux arbitrages éthiques que nécessite la publication d’une information sensible au terme d’une enquête d’investigation.

Chacun aura compris la question ici posée : la fin justifie-t-elle les moyens ? L’idée que peut se faire un professionnel comme Edwy Plenel du journalisme, de la gauche et de la démocratie en général l’autorise-t-elle à bouger les lignes ?

Il n’y a évidemment pas de réponse toute faite à cette question, ce d’autant plus qu’elle dépend du traitement de chaque dossier d’actualité. Toutefois, le sujet mérite mieux que la chiquenaude matinale de Daniel Schneidermann à qui l’on rappellera aimablement que lorsqu’il défend Mediapart, il ferait bien de préciser que les deux sites sont des partenaires économiques qui proposent une formule d’abonnement commun.

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12 commentaires »

  1. Ah, chère Aliocha, quel délice de vous voir critiquer Mediapart dans les affaires Cahuzac et Bettencourt, même Aphatie (« où sont les preuves ? ») n’ose plus. S’il n’en reste qu’une…

    Quant à signaler notre offre d’abonnement commune à chaque fois qu’on parle de Mediapart sur @si, je craindrais que ça rallonge le temps de lecture, vu qu’on en parle tout de même souvent, y compris de temps en temps…pour les critiquer (mais oui ! : http://www.arretsurimages.net/articles/2013-12-11/Financement-de-Sarkozy-par-Kadhafi-Vanity-fair-met-en-doute-un-document-de-Mediapart-id6366)

    Commentaire par Daniel Schneidermann — 29/10/2014 @ 12:37

  2. @Daniel Schneidermann : je ne critique pas, j’explique…mais il est vrai que penser est une activité éminemment subversive…
    quant au partenariat, faut pas s’énerver, c’est pas méchant, c’est la transparence et ça vaut pour tout le monde, même pour les gentils qui ont toujours raison et dont les actes sont par définition au-dessus de tout soupçon

    Commentaire par laplumedaliocha — 29/10/2014 @ 12:40

  3. Tout ceci me donne à penser que puisque je fais le boeuf carotte des boeuf carottes de la profession, il va falloir que je trouve mon propre boeuf carotte. Cette idée m’amuse au plus au point.
    http://www.lesinrocks.com/2014/10/20/actualite/difficulte-critiquer-les-journalistes-arret-images-fait-erreur-11530682/
    Gilbert, vous êtes là ?

    Commentaire par laplumedaliocha — 29/10/2014 @ 12:43

  4. J’ai une question, Aliocha, qui n’a qu’un lien indirect avec votre article.

    Vous l’avez sans doute vu, il y a quelques semaines, Valeurs Actuelles aurait sorti (je ne l’ai pas lu) une information selon laquelle deux journalistes d’investigation du journal Le Monde auraient bénéficié de rendez-vous privilégiés à l’Elysée, au Ministère de la Justice et surtout au Pôle Financier du TGI de Paris.

    Le Monde a réagi via un éditorial, à mon sens, peu convaincant.

    Cela illustre à merveille la différence d’approche pointée dans l’article. Le journaliste d’investigation a-t-il vocation à être un homme de main facilitant les assassinats politiques? Mais si l’affaire est réelle, doit-il se taire? Est-il normal qu’un journal donné bénéficie de sources privilégiées dans les plus hautes sphères de l’Etat et de la Justice sans qu’on ne puisse s’interroger sur les motivations desdites sources, ou même leur identité (ces sources violent sans aucun doute le secret de l’instruction)?

    Ce sont des questions difficiles, et entre la révérence, la consanguinité, le manque de rigueur, l’instrumentalisation, la tentation d’utiliser sa position pour prêcher et non plus informer, les écueils me paraissent nombreux. Et, hélas, beaucoup de journalistes y sombrent, me semble-t-il (le Monde par exemple, ou plutôt certains journalistes du type Samuel Laurent).

    Commentaire par Flash — 29/10/2014 @ 12:52

  5. là où c’est drôle c’est que Mediapart est lui-même en « délicatesse avec le fisc » : l’hopital qui se fout de la charité !

    http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2014/09/29/97002-20140929FILWWW00260-le-fisc-reclame-42-millions-a-mediapart.php

    Commentaire par argone — 29/10/2014 @ 13:12

  6. Bonjour Aliocha, Daniel,
    Vous êtes deux journalistes dont je lis tout ce que je peux.
    Aliocha, j’ai rejoint votre blog avant que vous ne révéliez votre sexe et lis aussi Olivia.
    Daniel, je suis abonné à ASI depuis au moins 3 ans.
    Je suis souvent d’accord avec l’une et l’autre et n’ai pas besoin en vous lisant des filtres intellectuels qu’il faut « installer » en lisant médiapart.
    Au fond vous avez des points de vue très proches, non ?
    alors pourquoi ces petits coups de griffes ?
    Evidemment que le partenariat ASI/MEDIAPART est là, le syndicat SPIIL aussi ; il est d’ailleurs je crois rappelé régulièrement dans ASI.
    Je n’ai vu aucune critique de MEDIAPART dans le billet d’Aliocha. Seulement un thème, récurrent et intéressant sur ce qui doit être, ou non, révélé. Aliocha est autrement plus incisive envers médiapart au sujet de l’affaire KERVIEL.
    Voilà, deux coups de griffes inutiles à mon sens. Mais peut il y a t’il des raisons inconnues de moi.
    Amicalement.
    Samuel

    Commentaire par Samuel BONPUNT — 29/10/2014 @ 13:43

  7. @ 5 argone

    Certes, sauf que Médiapart n’est ni un élu de la République, ni président de la commission des finances, voire du contrôle budgétaire au surplus quand on sait que Gilles Carrez a toujours été un ardant défenseur de la suppression de l’ISF.

    Pour un ancien d’HEC et de l’ENA ne pas savoir analyser un texte, en l’espèce, l’article 885 S du CGI qui ne suscite, au surplus, aucune controverse d’interprétation alors même que la base documentaire de la doctrine administrative d’un seul clic lui permet, à tout le moins, de vérifier s’il ne commettait pas une éventuelle erreur (volontaire ?).

    C’est ici au n° 120 alinéa 4 dernière phrase pour les SCI : http://bofip.impots.gouv.fr/bofip/3993-PGP.html?identifiant=BOI-PAT-ISF-30-50-10-20140121

    Pour sa défense, je lui déconseille, vivement, d’invoquer l’adage populaire selon lequel « Les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés » en vertu de sa qualité.

    En revanche, il peut toujours tenter d’attaquer les instructions fiscales s’il considère qu’elles vont au-delà du texte de la loi.

    Là où c’est moins drôle c’est quand il nous prend pour des jambons !

    En effet, s’il avait un doute sur l’interprétation d’un texte, eh bien, comme n’importe quel contribuable, le rescrit fiscal lui permettait d’obtenir une réponse qui engageait l’administration fiscale !

    Commentaire par Le Chevalier Bayard — 29/10/2014 @ 17:18

  8. @Samuel : aucune raison, cachée, je suis cash, quand j’écris, je dis tout. C’est vrai que le dossier Kerviel est un peu mon outil d’évaluation des médias (il faut bien un outil, même si je le relativise) et que dans ce cadre, les papiers de Martine Orange m’ont fait sérieusement douter de Mediapart. Pour autant, vous avez raison de dire que je n’attaque pas Mediapart dans ce billet, sauf à considérer que toute autre comportement qu’une admiration béate constitue une attaque 😉
    Sur @si, je trouve parfois que la critique technique dérape dans la critique politique, et je le dis. C’est ce qui s’est produit quand Daniel, contre toute évidence journalistique a encensé les insinuations d’Orange et critiqué les récits factuels de P Robert-Diard. C’est le cas dans le billet de ce matin à mon avis, et plus encore dans la suite que dans ce que je relaie s’agissant du canard. Daniel n’aime pas la critique. C’est humain, mais ça fait sourire pour un professionnel de la critique 😉

    Commentaire par laplumedaliocha — 29/10/2014 @ 17:51

  9. C’est nocif, délétère, destructeur, mauvais… de montrer du doigt autrui.
    Qui es-tu pour juger ? puisque tu fais la même chose, toi qui juges….
    On le sait bien pourtant.
    Ça n’apporte rien de bon, jamais. Enfin si, ça rapporte de l’argent, de la vanité, de la bonne conscience… Autant dire rien de bon.
    De plus en plus, ces derniers temps, tout le monde accuse tout le monde ! c’est terrifiant ! mais où allons-nous ?

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 29/10/2014 @ 19:16

  10. @ Aliocha :

    La lecture du « témoignage » de Pascale Robert-Diard m’amène à me poser une question : n’y avait-il pas un compromis à trouver, par exemple en écoutant lesdits enregistrements, pour décider ensuite de la conduite à tenir ? Peut-on considérer que cela l’aurait engagée de quelque manière que ce soit envers Me Metzner ? Est-il concevable de recevoir pareil document, et de décider de le restituer, après avoir pris connaissance du contenu, à la personne qui vous l’a remis, en exprimant le refus de le rendre public dans les colonnes de votre journal ?

    Pardon si la question est naïve, mais il me semble qu’on peut toujours garder son libre-arbitre après avoir examiné le contenu de quelque document que ce soit… non ?

    Ou bien cela serait revenu à se placer sous « pression » de façon volontaire, rendant plus difficile un refus… Je ne sais pas.

    Je dirais, vu de l’extérieur et de très très loin, qu’on peut écouter la proposition, et poser les conditions d’une lecture et/ou audition (selon le type de document) ne se faisant qu’à la stricte observance du libre arbitre de celui ou celle qui est sollicité.

    ensuite : « pas question de jeter des noms en pâture avant que les élus concernés aient, dans cette procédure contradictoire, fourni les explications qui leur ont été demandées ». Je suis d’accord avec cette position, mais ça m’amène à d’autres questions : ce type d’enquêtes, dès lors qu’il concerne des élus, doit-il être rendu public ? Et les conclusions de ces diverses enquêtes, ont-elles vocation à être rendues publiques ?

    La position du Canard Enchaîné laisse-t-elle entendre que certains noms mériteraient d’être divulgués, dès lors qu’il serait établi que certaines personnes seraient effectivement, indubitablement coupables de déclarations mensongères auprès de l’administration fiscale ?

    En tous cas, la controverse est de nature à nous rassurer quant à la dérive possible du journalisme vers le seul exercice de « factchecking », non ?

    Commentaire par Zarga — 29/10/2014 @ 22:51

  11. « Je vous renvoie aux explications données à l’époque par Pascale Robert-Diard sur son blog, elles illustrent à merveille la complexité du métier quand on s’embarrasse de morale. »

    Peut-il se concevoir autrement qu’équipé du bagage étiqueté « morale » ? L’illustration est lumineuse, en effet, quant à la complexité de l’exercice… et quand on lit ce que Pascale Robert-Diard écrit sur son blog, ce dont elle témoigne, je suis encore plus admiratif… vous ne la trouvez pas un peu extraordinaire ?

    Commentaire par Zarga — 29/10/2014 @ 22:58

  12. Edwy Plenel s’intéresse à autre chose que lui-même et au combat pour imposer sa pensée? Personnellement, il a perdu le peu de crédibilité journalistique qui lui restait le jour où il s’est fait auxiliaire de justice en écrivant au Procureur de la République pour dénoncer Cahuzac. Ca non plus, je n’ai pas entendu beaucoup de journalistes, y compris Daniel S., qui n’ont que l’intégrité, l’éthique, l’honnêteté et la déontologie (des autres) à la bouche, le critiquer. Faites ce que je dis, pas ce que je fais, l’air est connu.

    Commentaire par The Big Bad Wolf — 30/10/2014 @ 09:18


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