La Plume d'Aliocha

05/09/2014

Heureux celui par qui le scandale arrive !

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 13:21

Tout le monde connait la formule « Malheur à celui par qui le scandale arrive » mais sait-on d’où elle vient ? De l’évangile de Luc :« Jésus dit à ses disciples : Il est impossible qu’il n’arrive pas des scandales ; mais malheur à celui par qui ils arrivent !
Il vaudrait mieux pour lui qu’on mît à son cou une pierre de moulin et qu’on le jetât dans la mer ». Rassurez-vous fidèles lecteurs, je ne m’en vais pas ici prêcher. La morale n’est pas dans l’air du temps. Elle heurte trop la liberté conçue comme absence de limite et surtout le droit de jouir sans entrave. Vous savez, ce droit dont les médias au sens large nous rappellent à chaque seconde qu’il est sacré et absolu, et pour cause, c’est en appuyant sur ce mécanisme que la société de consommation fourgue à un prix prohibitif le bonheur frelaté d’acheter n’importe quoi. Je renvoie ceux que le sujet intéresse à l’oeuvre intégrale du philosophe Dany-Robert Dufour. Toujours est-il que je voulais juste attirer l’attention sur l’inversion de paradigme qu’est en train d’opérer notre société hyper médiatisée : le scandale désormais est la voie royale vers le bonheur.

Le scandale paie

Car il faut bien admettre en observant le succès du livre de Valérie Trierweiler que le scandale paie. Et même très bien : 50 000 exemplaires du livre vendu en une seule journée (voir l’auto-promo de son employeur, Paris-Match). Tirage initial à 200 000 exemplaires mais l’heureux éditeur – Les Arènes, éditeur de la magnifique Revue XXI (1) – projette déjà d’en tirer 300 000 de plus. Un coup à 600 000 euros pour l’auteur disait-on avant de connaitre les chiffres du premier jour, c’est dire…J’ai entendu que c’était mieux que Nothomb, Harry Potter et de toute façon parfaitement inédit pour un « essai ». Oui, qu’on le veuille ou non, la chose se classe dans les « essais ». Au même titre que mon philosophe fétiche cité plus haut. Et au même prix pour le consommateur. Mais pas pour le même bénéfice s’agissant de l’auteur. Entre celui qui pense et celle qui couche, il y a la même différence qu’entre un smicard et un patron du CAC 40 (que les deux me pardonnent, ma comparaison est strictement limitée à l’ordre de grandeur). Entre celui qui offre pour 20 euros à ses lecteurs (dont entre 17 et 19 pour l’éditeur qui supporte les coûts) des clefs de compréhension du monde, un travail, un savoir, et celle qui jette de la boue mêlée de confidences sans intérêt dans un style approximatif, c’est la deuxième qui touche le jackpot. Que voulez-vous, nous sommes plus nombreux à nous demander ce qu’il se passe dans le lit élyséen qu’à vouloir comprendre pourquoi Adam Smith a engendré une société sadienne. Et pourtant….Si je les rapproche tous les deux, c’est qu’après avoir lu DR Dufour, rien de ce qu’il se passe ne surprend, même si tout désespère.

Millionnaire ?

Le système médiatique d’aujourd’hui – dont on a compris qu’il était le prophète intarissable de la société de consommation – promeut dans des proportions phénoménales le scandale. Marcela Iacub a vendu 18 000 exemplaires de ses confidences de porcheries sur DSK. Trierweiler pourrait exploser tous les records d’édition. Que les deux femmes aient souffert d’avoir cotoyé des goujats, nul ne le conteste. Qu’elles aient été blessées et humiliées, on s’en doute. Mais les deux ont fait des choix éclairés de femmes libres en fréquentant ces hommes-là. Et on peut leur appliquer le même raisonnement qu’à Kerviel : tant que ça gagnait, elles ne se plaignaient pas. Tant que Valérie riait avec François en parlant des sans-dents à l’Elysée ou à la Lanterne, tout allait bien. C’est quand François est parti rire avec une autre que les « sans-dents » ont cessé de faire rigoler. Ceux-là continuent de crever en silence tandis qu’une courtisane peut déjà, après avoir coûté les frais d’un cabinet à la France et profité de ses largesses, espérer devenir millionnaire en droits d’auteur pour se consoler de sa rupture. Si Valérie Trierweiler n’était pas aveuglée pas son désespoir de « journaliste » politique gâtée par le pouvoir, elle aurait compris que son sort, même peu enviable depuis la rupture, demeurait encore fort privilégié.

Juteuse indignation

Vous voyez, nul besoin de passer par l’ennuyeuse morale qui eût commandé d’attendre au minimum la fin du quinquennat pour publier cette horrible chose, pas besoin donc d’un rappel à la dignité, à l’intérêt collectif, au respect de la fonction qui dépasse l’homme haï, un simple raisonnement de proportion et de mise en perspective suffit à montrer en quoi la chose est insupportable. Au passage, on observe que la morale est bien une intelligence durable, et non pas un carcan imbécile dont il suffirait de se débarrasser pour vivre enfin libre et heureux. Car si Valérie s’était abstenue, cela aurait eu infiniment de classe et cela aurait épargné à un président qui est loin d’avoir mes faveurs mais dont je respecte la fonction, un coup fort préjudiciable à notre pays. Tout le monde est scandalisé par ce livre. C’est précisément ce caractère scandaleux qui lui vaut la Une des médias et permet donc à l’information relative à sa parution d’atteindre chaque citoyen et sur cette cible immense d’en intéresser une forte proportion en raison du caractère sulfureux complaisamment étalé par les médias. Et c’est précisément au nom de cette indignation que les consommateurs -j’emploie ce mot à dessein – achètent. De fait, non seulement ils récompensent la démarche qu’ils jugent eux-même scandaleuse, mais ils encouragent le système médiatique à poursuivre dans ce sens.

Diabolique.

(1) C’est un peu normal, dans le journalisme, le pipole finance l’utile. Autrement dit, pour payer par exemple un reportage de guerre, il faut souvent assurer ses ventes en attirant les lecteurs grâce au cul d’une star sur la plage.

Propulsé par WordPress.com.