La Plume d'Aliocha

26/06/2014

Euthanasie, naze, nazi…

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 20:41
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Bernard Kouchner n’utilise plus le mot « euthanasie », il l’a confié ce matin à Patrick Cohen sur France Inter. Pourquoi, me direz-vous ? Parce que, je cite : «  D’abord, il y a le mot nazi dedans, ce qui n’est pas très gentil. Et puis on a tout de suite l’impression qu’il y a une agression, qu’on va forcer les gens ». Je me suis frotté les yeux, quand j’ai lu ça. Et puis j’ai songé à une blague du Gorafi. En fait, non. Bernard Kouchner a vraiment dit : « dans euthanasie, il y a nazi ». Alors j’ai eu une pensée pour mon ami Philippe Muray, ce génial critique des médias. Je dis « mon ami » non parce que je l’ai connu, mais parce que j’ai passé tant de nuits à rire en le lisant, il a mis tant de mots justes sur des impressions, exprimé tant d’idées magistrales, qu’il est devenu un intime.

Là où tu es, tu dois bien rire, hein, Philippe. Toi qui écrivais « les anecdotes grotesques se succèdent à un rythme d’enfer et, par malheur, elles ne sont pas seulement grotesques, elles sont aussi vraies. Et personne ne les trouve grotesques. D’une manière générale, notre époque est celle ou le risible à fusionné avec le sérieux. Et c’est aussi pourquoi il n’y a plus de comiques ; et c’est pourquoi ceux qui se présentent sous cette étiquette ne peuvent être amusants : ils feraient double emploi avec ceux qui se chargent, dans tant de médias, de nous raconter le monde, notre monde, et de nous indiquer à quel point il va bien. Et de nous le dire sans rire.  » (Exorcismes spirituels III). Vous croyez que j’exagère sur le grotesque ? Alors lisez cette interview que le Figaro a cru bon de solliciter pour répondre aux propos de Kouchner, comme si tous les gens qui savent lire et écrire n’avaient pas compris l’absurdité du propos.

En fait Kouchner veut supprimer le mot « mort » (thanatos, réduit par lui à « nasie », puis transformé phonétiquement en « nazi ») dans l’espoir fou que la réalité suivra et qu’on cessera de mourir. Il euthanasie la mort par une pirouette de vocabulaire. Comment la mort pourrait-elle survivre à une telle attaque ?  En cela, il incarne à merveille  l’Empire du bien cher à Muray, cette société qui, à force d’organiser des fêtes, de défendre des bonnes causes et de supprimer les mauvais mots du vocabulaire nourrit l’espoir délirant de transformer la vie terrestre en paradis.

Et Muray encore : « il était fatal qu’une civilisation qui ne s’occupe depuis plusieurs décennies, que de planquer les réalités sous des mots en sucre se retrouve fort dépourvue lorsque la bise est venue (…). Toute l’histoire française récente n’aura consisté qu’à interdire, y compris s’il le fallait par des lois ouvertement liberticides, l’accès au monde concret. On a peur d’attraper les mots comme on craint d’attraper la grippe aviaire : et d’autant plus peur que la réalité entre temps, s’est révélée de plus ne plus horrible au fur et à mesure que les mots pour ne pas la dire étaient de plus en plus angéliques » (Le bucher des vanités, 20 novembre 2005).

Si Bernard Kouchner avait prononcé des propos racistes ou homophobes, le scandale aurait tourné en boucle dans les médias. Mais il n’existe, hélas, aucune association de défense de l’intelligence. Personne pour s’indigner de la négation délirante du réel. Nul organisme pour dénoncer l’affront ainsi fait à l’étymologie et  l’affolante niaiserie de la réflexion « nazi c’est pas gentil ». Quelques individus imprégnés de grec ancien ou moderne ont frissonné, une poignée d’initiés sur la toile a rigolé, les autres n’ont sagement même pas relevé…Muray avait raison. Le grotesque devient le vrai dans l’indifférence la plus générale. Le mot sucre a étouffé le réel. Entre nous, je ne saurais trop vous recommander de lire d’urgence Muray. De tout urgence, même ! D’abord parce que c’est l’équivalent intellectuellement d’une séance de sport – même apport santé et détente -, ensuite parce qu’un jour viendra, il n’est pas très loin, où nous ne comprendrons plus Muray tellement nous aurons été pollués par le délire qu’il dénonçait.

 

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