La Plume d'Aliocha

11/06/2014

Ce que les médias empruntent aux arts divinatoires

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:46
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C’est en lisant le dernier article d’Elisabeth Levy que l’idée m’est venue. On peut être de son avis ou pas, il est certain qu’elle a un fond de culture et une solidité de raisonnement qui rendent son lecteur intelligent, même et peut-être surtout quand il n’est pas d’accord. Un argument bien amené, une référence originale, une tournure de style, et voilà que l’esprit s’enflamme et s’évade souvent très loin de la source de son embrasement. Il se trouve que dans cet article, Elisabeth Levy traite de bien-pensance et s’émeut que réactionnaires et progressistes se renvoient l’insulte, au plus grand détriment de la vérité.

Des tombereaux d’opinion

J’ai songé alors qu’une partie du problème qu’elle dénonçait à propos des opinions et de la vérité était sans doute affaire de volume et de proportion. Car de l’opinion, depuis quelques années, on nous en déverse des tombereaux. Entre les éditorialistes, les blogs, twitter, les sondages, Facebook, les microtrottoires, la téléréalité, c’est fou ce que l’occidental moderne produit comme opinion. Au point que certains ont même eu l’audace de proposer pour quelques euros un quotidien papier titré « L’opinion ». Quand j’ai vu cela, j’ai songé que ça ne tiendrait pas une semaine. Songez donc ! Vendre de l’opinion sur du vieux papier qui n’intéresse plus personne alors que la même marchandise est disponible gratuitement en quantité illimitée sur le média chouchou du moment, à savoir Internet. Eh bien si, ça tient. Dans quelles conditions et pour combien de temps, je l’ignore, toujours est-il qu’il y a un public pour consommer quotidiennement sont lot d’opinion payante en plus de toute celle que l’on avale gracieusement.

Comme elle est très demandée, l’opinion  est produite à des quantités industrielles, toujours plus vite, par ceux qui en font profession, comme les éditorialistes, ou les amateurs dans mon genre. Il existe aussi des sociétés qui proposent des analyses très scientifiques de ces opinions, et puis des imitateurs qui, le temps d’un quizz idiot, vous demandent de voter pour ou contre le beau temps en cliquant dans une case, puis vous annoncent en fanfare que 87% des français sont favorables au beau temps. L’opinion ne s’est jamais aussi bien portée !

Le fait, condition de la légitimité de l’opinion

Que pèse au milieu de tout cela le fait, autrement dit la réalité concrète ? Cette chose dont Hannah Arendt nous enseigne dans un texte remarquable qu’elle est la base incontournable de toute opinion, ce qui en conditionne la légitimité. J’ai le droit de penser ce que je veux du fait que l’herbe est verte, le tout étant que je sois correctement informée sur le fait que l’herbe est verte.

“Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat” (H. Arendt).

Hélas, il faut bien se rendre à l’évidence, les faits sont en voie de disparition dans les médias ; le commentaire,  la soi-disant analyse et surtout l’opinion les ont dévoré.

On demande désormais à n’importe qui d’émettre une opinion sur à peu près n’importe quoi en une poignée de seconde. Et pour cause, comme l’actualité et le monde en général vont de plus en plus vite, il est hors de question d’espérer prendre le temps de comprendre. Surtout que ramener des faits coute cher, il faut payer des journalistes pour le faire, alors que l’opinion est gratuite et inépuisable.  C’est ainsi que les plateaux de télévision invitent des experts à donner un avis en une poignée de seconde sur un type d’événement dont ils sont parfois (mais pas toujours) spécialistes, mais qu’ils n’ont pas eu le temps d’étudier au cas particulier. Faute de connaître le dossier, l’exercice qu’on leur demande s’apparente davantage  à de la voyance qu’à une analyse raisonnée. Qu’importe puisque l’objectif consiste précisément à suppléer l’absence de compréhension par la possibilité d’une opinion. « Je pense que » prend insidieusement la place de  » je sais que ». Observé de près, le phénomène n’est pas très différent de la voyante qui retourne les cartes du tarot de Marseille et vous livre d’un air inspiré les visions que suscitent chez elle les figures bariolées et qu’elle analyse dans le sens que vous attendez d’elle.

Transformer la réalité au point de la rendre méconnaissable

Au grand jeu de Madame Soleil, l’éditorialiste bien entendu est roi. Sur papier, à la télévision, sur Internet, aux informations, dans les émissions de divertissement, à la radio, partout l’éditorialiste livre à son public qui n’a pas le temps de s’informer correctement sur ce qu’il se passe un raccourci fabuleux : il explique qu’en penser. Le plus souvent, il n’a lui-même qu’une connaissance très superficielle du sujet qu’il analyse, mais ne s’en émeut guère, il assume d’être un généraliste payé pour donner son avis sous prétexte qu’il passe un peu plus de temps que les autres à observer les choses. Avce le temps d’ailleurs, il cesse de se poser des questions, son avis devient important pour lui comme pour les autres par le seul fait qu’il est son avis. Pour peu qu’il adhère consciemment ou non à une idéologie, il va ajouter une petite originalité à l’opinion : celle-ci sera ordonnancée autour d’une vision du monde dans laquelle chaque fait, brièvement observé, sera retraité de sorte à constituer un nouvel argument à l’appui de la théorie défendue.Contrairement aux autres, l’idéologue ne se contente pas d’ignorer la complexité de la réalité, il est capable de la transformer au point de la rendre méconnaissable.

Merveille des merveilles,  grâce à Internet, chacun désormais peut devenir selon son talent et son envie l’éditorialiste d’une poignée d’individus. Cela donne des résultats fascinants que l’on peut observer tous les jours sur les forums de discussion. Il faut dire que sur fond de méfiance à l’égard des sachants (politiques, journalistes, scientifiques, professionnels divers et variés depuis l’enseignant jusqu’à l’avocat en passant par le médecin) l’intuition, le réflexe premier, l’idée spontanée, le bon sens apparaissent comme l’expression d’une forme d’inconscient collectif doué d’une intelligence nettement supérieure à la science de celui qui sait par étude, expérience, profession. On l’aura compris, c’est le triomphe de la croyance sur la connaissance.

Au-dessus de tout ceci, il y a les grands gourous, ceux qui ont compris qu’exploiter le domaine de l’opinion, de la croyance, de l’avis spontané de tout un chacun pouvait être intéressant, ludique et surtout juteux. Ceux-là font commerce de recueillir votre opinion pour l’analyser et prédire l’avenir, voire le modeler. Ce sont les sondeurs, les publicitaires, les économistes, les  financiers, les politiques…Pour ceux-là, la croyance, l’opinion ont atteint le stade d’évolution (et de perversion) ultime qui les a transformés en faits. Et l’on est pris de vertige à l’idée qu’à la base de ces opinions consolidées et transformées en prédiction très savante, il n’y a jamais qu’une poignée d’individus qui se sont forgé un avis en écoutant des oracles pas mieux renseignés qu’eux.

De fait, que les uns et les autres s’accusent de bien-pensance est ennuyeux mais ce n’est pas le pire. Le pire, c’est que tout le monde s’est mis à penser sans plus se soucier des faits.

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15 commentaires »

  1. Une opinion sur les opinions? (sourire)

    Commentaire par The Big Bad Wolf — 11/06/2014 @ 11:11

  2. Le « politiquement correct », la pensée unique c’est toujours celle qui ne réfléchit pas et mieux, il n’y a rien à réfléchir, les images occupent et pré occupent sacrément, les experts en rhétoriques les couvrent,distributeurs d’opinion pour des pignoufs, la boucle est bouclée, cinéma, silence on tourne. Représentation impossible, pas d’acteurs que des spectateurs. Le FN a un potentiel énorme d’engagé, la petite bête qui monte, qui monte, qui mute…….. comme c’est paradoxale mais logique devant les pensées du désert délirantes qui sont partout et en promo.

    Commentaire par georges dubuis — 11/06/2014 @ 11:28

  3. Ne pas oublier que l’opinion des gens, quand bien même elle serait fondée sur rien, constitue un fait. « Tant de % de gens pensent que …. » est un fait. Or des décisions sont prises en fonction de ces faits. Il y a donc peut-être des faits qu’il vaudrait mieux ne pas connaître pour améliorer la clarté des problématiques.

    Commentaire par kuk — 11/06/2014 @ 12:17

  4. Ne pas oublier aussi que les faits n’ont jamais l’évidence qu’on leur prête si on évite, précisément, de les mettre en perspective.

    « Tous les partis sont progressistes à leur façon, pas seulement la gauche » (P. Muray).

    Cause toujours…le « rien-pensant » et… le politiquement stérile !

    Commentaire par Le Chevalier Bayard — 11/06/2014 @ 14:22

  5. Quand je parlais de voyance ce matin…un site d’une chaine TV a ouvert un sondage sur la culpabilité de l’accusé dans un procès en cours, lequel a été retiré en cours de journée.
    Et puis je viens de trouver ceci, pas grand chose à redire en soi sur le pronostic sportif, mais on voit bien quand même que le journalisme divinatoire à le vent en poupe : http://www.slate.fr/story/88129/coupe-monde-bresil

    Commentaire par laplumedaliocha — 11/06/2014 @ 16:17

  6. Ooops… les faits n’ont jamais QUE l’évidence qu’on leur prête…(bien sûr !)

    @ Aliocha : le journalisme divinatoire serait-ce un signe de déséquilibre mental quand il relève parfois de la pensée magique ?

    Commentaire par Le Chevalier Bayard — 11/06/2014 @ 16:51

  7. Voilà une info érectile ! Un intermittent qui en a ! Nu face à la ministre de la culture « tranquilou » (au repos ?) : surréaliste le dialogue « iconoclaste » avec Filippetti qui sourire aux lèvres mais droit dans les yeux échange avec le mec qui reste raide…dans ses propos !

    http://actu.orange.fr/video/politique/des-intermittents-totalement-nus-interpellent-aurelie-filippetti-magic_CNT0000002E3yq.html

    Commentaire par Le Chevalier Bayard — 11/06/2014 @ 17:09

  8. J’ai bien peur que le mouvement de balancier qui nous ramènera vers plus de faits et moins d’opinions ne soit très lent à amorcer. On a faim de récit, d’histoires, de « storytelling » : tout ça c’est enchanteur. Alors que les faits, ça barbe. On a envie de croire, comme l’agent Mulder (I want to believe, souvenez-vous de l’affiche sur le mur de son bureau, dans la série « X-files »), les faits viendront bien, pour qui veut les voir se plier à sa volonté.
    Il n’y a qu’à voir quel est le traitement des différentes « affaires » qui sont sorties récemment : à l’exposé des faits, on a opposé un « storytelling », un conte, à destination de ceux que les faits chagrinent, perturbent dans leur croyance. Bien agencé, pour qu’il plaise au plus grand nombre possible, mais aussi pour faire basculer les sceptiques dans le camp des croyants.
    La substance : ne croyez pas les faits, écoutez plutôt ce que nous avons à vous dire. Les faits qu’on vous expose sont contrefaits, fabriqués, ils sont mensongers.
    On nous raconte ce que nous avons envie d’entendre, et ce que nous avons envie d’entendre, c’est ce en quoi nous voulons croire.
    Alors les faits…

    Commentaire par Zarga — 11/06/2014 @ 17:51

  9. A titre personnel pour me permettre d’y voir clair dans toutes ces  » opinions » qui nous sont assainees, je fais intervenir ce bon vieux argument d’autorite. Je ne prends en compte que les points de vue que de ceux qui me semblent legitimes par leur savoir, leur experience, leur intelligence ou leur sagesse a les donner. Quitte a nuancer leurs propos selon ce que je sais de leur vision du monde. Les (pseudo) experts des plateaux tele sont tres loin de tous passer le test avec succes ! Et que dire quand il y a une vingtaine d’annees j’avais entendu Sophie Marceau invitee a 7sur7 donner son avis sur les conflits au Moyen-Orient …

    En tout cas, j’ai bien l’impression que l’affaire Kerviel illustre a merveille ce que vous decrivez !

    Commentaire par Maelle — 11/06/2014 @ 18:30

  10. Méfions-nous des faits !..
    Tout fait est, d’une manière ou d’une autre, témoignage, récit de ce fait.
    Tout récit d’un fait contient une opinion.
    Et d’ailleurs toute parole est une opinion, non ? Même la description d’un fait…
    N’ayons pas peur, a priori, des opinions. Mais sachons les évaluer, dans leur cohérence, dans leur pertinence, dans leur rapport aussi avec la réalité et avec la vérité, dans leurs objectifs, etc.
    Le problème n’est pas dans cette avalanche d’opinions, il est dans la prétention de chacune à se croire juste par elle-même, dans l’absolu, il est dans l’absence – le refus, le déni – de toute transcendance.
    Quand je demande : « crois-tu en la vérité ? », on me rétorque en général, à côté de la question : « tu as ta vérité, j’ai la mienne ».
    Si chacun a sa vérité, tout n’est que mensonge, et nous sommes mal barrés…
    Sans croyance commune – en la Vérité, en l’infini du cosmos, en l’inexplicable… – comment ne pas retomber dans la pensée magique ? comment se comprendre vraiment ?

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 12/06/2014 @ 09:05

  11. Aliocha : « partout l’éditorialiste livre à son public qui n’a pas le temps de s’informer correctement »

    Ca veut dire quoi « s’informer correctement » ? quelles sources ? quels médias ?

    Commentaire par argone — 12/06/2014 @ 09:48

  12. INtéressante réflexion, pour ne pas dire « vaste sujet » !

    Comme l’écrit « Denis Monod-Broca » : méfions-nous des faits !
    La « vérité » est parfois bien cachée, et on aura tendance à n’en voir qu’un aspect … sans parlé des méfaits du « téléphone arabe », ou « l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours » …

    Certains travaux scientifiques tendent à prouver que l’homme est « programmé » pour « croire ».
    Mais il ne va pas forcément croire en des « faits objectifs », mais plus dans la partie subjective liée à ces faits.

    Toutes (j’écris bien TOUTES) les religions sont basées non pas sur des faits, mais sur des « croyances ».
    Une preuve ? Prenez les 3 grandes religions « monothéistes » : malgré leurs points communs, chacune conteste ce qu’une autre prend comme fait « établi » !

    Ainsi, le Coran reconnais l’existence de Jesus, mais lui conteste le fait d’être « le fils de Dieu », une incarnation de la « trinité », ce qui est aussi contestée par la religion juive … Où sont les « faits » dans ce cas ? Il ne reste plus que des opinions !

    Mais c’est sur la base de ces « opinions » que de nombreuses guerres ont eu lieu et ont lieu encore !

    Conclusion : les opinions génèrent des faits … plus que le contraire ?

    Commentaire par Yves D — 12/06/2014 @ 10:10

  13. Plaidoyer pour l’humble opinion !
    Celui qui émet une opinion doit avoir cette double humilité :
    – qu’il n’est pas nécessairement celui qui atteste des faits, et ;
    – que d’autres peuvent avoir des opinions qui diffèrent des siennes.
    C’est ce que je m’efforce de faire quand je partage publiquement par écrit ce que je pense, que ce soit dans une tribune, dans des commentaires ou dans mes interventions sur les réseaux sociaux (mais dans une moindre mesure, j’y suis plus militant et plus polémique).
    Oui, il y a sans doute trop d’opinions en circulation, y compris la mienne. Oui; il y a trop de libertés prises par les opinants sur les faits. Mais cette « liberté » existe aussi dans les médias officiels qui sont censés assujettir leurs journalistes à une déontologie rigoureuse et exigeante (charte de München). Qu’elle s’appelle choix éditorial qui falsifie, magnifie, occulte ou dilue, que ce soit de la censure ou l’auto-censure, que ce soit simplement une incompétence des journalistes et médias, elle heurte ceux pour qui la vérité des faits doit être établie avant tout. Chacun de nous aura en mémoire, je pense, une quantité suffisante d’exemples qui lui importent pour jeter parfois l’opprobre et le discrédit, mais surtout et toujours la suspicion sur bien des infos de bien (tous ?) des médias. « L’information du média avec pignon sur rue participe-t-elle à la théorie de complot ? » est devenue, et c’est grave, une question légitime.
    MM. les journalistes et les éditeurs, faites correctement votre travail sur les faits, vous redonnerez peut-être envie d’acheter et de lire vos journaux, et vous serez fondé de valoriser vos opinions.
    Ce n’est … que mon opinion, bien sûr !

    Commentaire par remseeks — 12/06/2014 @ 10:49

  14. j’ai été une fois témoin de quelque chose de peut être unique dans l’histoire des médias
    Olivier Todt, à une question que lui posait un journaliste, tente un début de réponse, hésite puis s’arrête au milieu de sa phrase.

    Puis se tournant vers le journaliste envoie juste « désolé, je ne sais pas, je n’ai pas suffisamment réfléchit à ce problème »

    Comme quoi, il y a encore des faiseurs d’opinion sérieux

    Commentaire par amethyste16 — 12/06/2014 @ 17:59

  15. Analyse très intéressante, merci

    Commentaire par Alixe — 20/06/2014 @ 16:12


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