La Plume d'Aliocha

26/06/2014

Euthanasie, naze, nazi…

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 20:41
Tags: , ,

Bernard Kouchner n’utilise plus le mot « euthanasie », il l’a confié ce matin à Patrick Cohen sur France Inter. Pourquoi, me direz-vous ? Parce que, je cite : «  D’abord, il y a le mot nazi dedans, ce qui n’est pas très gentil. Et puis on a tout de suite l’impression qu’il y a une agression, qu’on va forcer les gens ». Je me suis frotté les yeux, quand j’ai lu ça. Et puis j’ai songé à une blague du Gorafi. En fait, non. Bernard Kouchner a vraiment dit : « dans euthanasie, il y a nazi ». Alors j’ai eu une pensée pour mon ami Philippe Muray, ce génial critique des médias. Je dis « mon ami » non parce que je l’ai connu, mais parce que j’ai passé tant de nuits à rire en le lisant, il a mis tant de mots justes sur des impressions, exprimé tant d’idées magistrales, qu’il est devenu un intime.

Là où tu es, tu dois bien rire, hein, Philippe. Toi qui écrivais « les anecdotes grotesques se succèdent à un rythme d’enfer et, par malheur, elles ne sont pas seulement grotesques, elles sont aussi vraies. Et personne ne les trouve grotesques. D’une manière générale, notre époque est celle ou le risible à fusionné avec le sérieux. Et c’est aussi pourquoi il n’y a plus de comiques ; et c’est pourquoi ceux qui se présentent sous cette étiquette ne peuvent être amusants : ils feraient double emploi avec ceux qui se chargent, dans tant de médias, de nous raconter le monde, notre monde, et de nous indiquer à quel point il va bien. Et de nous le dire sans rire.  » (Exorcismes spirituels III). Vous croyez que j’exagère sur le grotesque ? Alors lisez cette interview que le Figaro a cru bon de solliciter pour répondre aux propos de Kouchner, comme si tous les gens qui savent lire et écrire n’avaient pas compris l’absurdité du propos.

En fait Kouchner veut supprimer le mot « mort » (thanatos, réduit par lui à « nasie », puis transformé phonétiquement en « nazi ») dans l’espoir fou que la réalité suivra et qu’on cessera de mourir. Il euthanasie la mort par une pirouette de vocabulaire. Comment la mort pourrait-elle survivre à une telle attaque ?  En cela, il incarne à merveille  l’Empire du bien cher à Muray, cette société qui, à force d’organiser des fêtes, de défendre des bonnes causes et de supprimer les mauvais mots du vocabulaire nourrit l’espoir délirant de transformer la vie terrestre en paradis.

Et Muray encore : « il était fatal qu’une civilisation qui ne s’occupe depuis plusieurs décennies, que de planquer les réalités sous des mots en sucre se retrouve fort dépourvue lorsque la bise est venue (…). Toute l’histoire française récente n’aura consisté qu’à interdire, y compris s’il le fallait par des lois ouvertement liberticides, l’accès au monde concret. On a peur d’attraper les mots comme on craint d’attraper la grippe aviaire : et d’autant plus peur que la réalité entre temps, s’est révélée de plus ne plus horrible au fur et à mesure que les mots pour ne pas la dire étaient de plus en plus angéliques » (Le bucher des vanités, 20 novembre 2005).

Si Bernard Kouchner avait prononcé des propos racistes ou homophobes, le scandale aurait tourné en boucle dans les médias. Mais il n’existe, hélas, aucune association de défense de l’intelligence. Personne pour s’indigner de la négation délirante du réel. Nul organisme pour dénoncer l’affront ainsi fait à l’étymologie et  l’affolante niaiserie de la réflexion « nazi c’est pas gentil ». Quelques individus imprégnés de grec ancien ou moderne ont frissonné, une poignée d’initiés sur la toile a rigolé, les autres n’ont sagement même pas relevé…Muray avait raison. Le grotesque devient le vrai dans l’indifférence la plus générale. Le mot sucre a étouffé le réel. Entre nous, je ne saurais trop vous recommander de lire d’urgence Muray. De tout urgence, même ! D’abord parce que c’est l’équivalent intellectuellement d’une séance de sport – même apport santé et détente -, ensuite parce qu’un jour viendra, il n’est pas très loin, où nous ne comprendrons plus Muray tellement nous aurons été pollués par le délire qu’il dénonçait.

 

25/06/2014

Petite méditation journalistique

Ce matin, le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) présentait son rapport annuel à la presse. Parmi les chiffres 2013, figuraient ceux, particulièrement édifiants, des saisines du conseil par les citoyens. Cette possibilité a été ouverte par la loi organique du 22 juillet 2010 et mise en place de manière effective il y a trois ans. C’est l’avocat Christophe Ricour qui a présenté le bilan chiffré de cette nouveauté depuis sa création. Il fait frissonner.

– le CSM a reçu 923 plaintes en trois ans ;

– seules 15 ont été jugées recevables ;

3 ont donné lieu à une procédure disciplinaire ;

– 2 ont déjà été jugées et n’ont pas donné lieu à sanction

– 1 est en cours.

Sans surprise, quand j’ai donné ces chiffres bruts sur Twitter, il s’est trouvé un twittos au moins pour me répondre : CORPORATISME.

J’avoue que ce fut aussi ma première réaction à l’énoncé de ces données.

Sauf que les choses sont toujours plus compliquées que ce que laissent entendre les statistiques. Comme le dit Gabin dans Le Président, « le langage des chiffres a ceci de commun avec celui des fleurs, c’est qu’on lui fait dire ce qu’on veut. Les chiffres parlent mais ne crient jamais. Permettez-moi de lui préférer le langage des hommes, j’le comprends mieux ».

Et voici en l’espèce ce que nous dit le langage des hommes.

Comme les spécialistes s’en doutaient au moment  de la réforme, les justiciables ne comprennent pas l’objet de cette saisine. Selon l’article 50-3 de l’ordonnance de 1958 : « Tout justiciable qui estime qu’à l’occasion d’une procédure judiciaire le concernant le comportement adopté par un magistrat du siège dans l’exercice de ses fonctions est susceptible de recevoir une qualification disciplinaire peut saisir le Conseil supérieur de la magistrature ».  Le mot important en l’espèce c’est « disciplinaire ». Pour que la demande soit fondée, il faut que le justiciable se plaigne d’une faute disciplinaire. Par ailleurs, la demande doit répondre à des conditions de recevabilité décrite dans la suite de l’article. Or, les plaignants dans leur très grande majorité conçoivent la saisine du CSM comme un moyen de critiquer une décision de justice en plus des voies de recours traditionnelles. Voilà ce qui constitue le gros du bataillon des plaintes jugées irrecevables. D’autres plaintes ne débouchent pas car elles concernent des faits qui ne sont pas de nature disciplinaire, qui ne concernent pas des magistrats,  ou qui sont mal ou pas démontrés. Or, le CSM a une fonction de filtre et pas de pouvoir d’investigation, il ne peut donc pas réagir à une plainte en décidant d’enquêter, il se limite à évaluer le caractère recevable et fondé et à transmettre en vue de l’ouverture d’une procédure disciplinaire ou pas. Il ne peut pas non plus, quand il estime qu’il y a  un problème déontologique, convoquer le collègue pour en discuter avec lui ce qui permettrait dans certains cas de recadrer les choses et en plus de donner satisfaction au justiciable.

En clair, s’il y a une conclusion à tirer en l’espèce, c’est d’abord et avant tout que :

– la procédure, de l’aveu même du CSM souffre de défauts de conception et mériterait d’être améliorée ;

– elle nécessite un gros effort de pédagogie en direction des justiciables.

Quant au corporatisme, peut-être, mais s’il existe ce n’est pas l’explication première.

Journalistiquement, ce tout petit exemple montre à quel point il faut se méfier des chiffres délivrés sans explication ni mise en perspective, des informations réduites à 140 signes qui peuvent susciter des interprétations erronés, et de tous les éléments qui tendent à alimenter le réflexe un peu facile et fort toxique de dénigrement des institutions. La critique éclairée ne peut faire l’économie d’aller au bout de l’analyse de ces chiffres pour ensuite, et ensuite seulement, explorer l’hypothèse du corporatisme.

16/06/2014

Des emmerdes et des jeux

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 11:35

Je ne connais rien au foot. Même une compétition mondiale me laisse froide. Pas le moindre plus petit intérêt pour cet univers sportif bariolé et bruyant dont on dit que ceux qui l’animent sont plus riches que des patrons d’entreprise ou des chefs d’Etat. Néanmoins, le bruit médiatique a été si intense depuis hier soir que j’ai fini par comprendre que la France avait joué son premier match contre le Honduras et que nous avions gagné trois à zéro grâce notamment aux exploits d’un certain sieur Benzéma que le monde entier semble connaître sauf moi. La néophyte que je suis a cru comprendre que la victoire était évidemment agréable mais un peu attendue car l’adversaire n’était pas bien dégourdi. Me voici donc, grâce aux chaines d’information en continu suffisamment outillée sur ce dossier pour ne pas avoir l’air idiote à la machine à café.

L’autre grand événement du week-end, comme chacun sait, c’est la grève SNCF. Et là, l’information me semble un peu moins optimale. J’ai compris grâce aux mêmes chaines d’information en continu que les cheminots durcissaient le ton, faisant fi de l’injonction présidentielle d’arrêter  (ça ne vous rappelle rien ?). J’ai saisi aussi qu’il existait un conflit entre syndicats et que les durs avaient remporté la mise. Enfin, on m’a expliqué que ce matin c’était le bac et que la grève allait pénaliser les lycéens. Tout ceci m’a évidemment irritée, ce d’autant plus que je n’ai entendu aucune explication sur les motifs de tant de galères. Oh je sais bien que si j’avais regardé non stop l’un de ces chaines, j’aurais sans doute réussi à choper au vol un débat qui m’aurait éclairée sur les tenants et les aboutissants du conflit. Las, ayant manqué cette merveille, je ne suis nourrie que de ce message phare : des gens que je ne connais pas me pourrissent la vie pour des raisons qu’on ne m’explique pas.  Et c’est ainsi qu’on fabrique colère et lassitude chez le téléspectateur frustré au lieu de lui donner les outils pour raisonner et participer au débat. Comment s’étonner ensuite que les bureaux de vote soient à moitié vides et les urnes remplies de bulletins en forme de cri de menace ?

Mais au moment de jeter une nouvelle fois la pierre aux chaines d’information, on est bien obligé de renoncer en songeant que ce qui se vend correspond nécessairement à une demande…. Fouettées par la déesse rentabilité, elles nous servent ce  qu’elles estiment que nous attendons.  D’où le traitement en continu du football, éclipsant tous les autres sujets d’actualité (et notamment celui-ci), excepté le suivi en temps réel de l’état du trafic SNCF et des répercussions de la grève sur les français. Des emmerdes et des jeux. Un stimulant article du Monde diplomatique explique le peu d’intérêt des médias pour l’information syndicale par le fait que ceux-ci sont entre les mains d’une bourgeoisie culturellement encline à mépriser les conflits sociaux et les droits des salariés. Possible, et même probable. Mais l’explication est un peu courte. Car au fond, si ce n’était « que » cela, on devrait entendre s’élever une protestation bruyante de la part de tous ceux qui n’appartiennent pas à cette petite caste médiatique et à la caste à peine plus large de ceux qu’elle représente. Je pense personnellement que ces chaines répondent parfaitement aux exigences des consommateurs capricieux que nous sommes devenus. Le regard que nous portons sur l’information, et à travers elle sur le monde, se réduit à la manière dont elle peut nous distraire ou nous servir. Les médias savent depuis longtemps que l’information qui intéresse est celle qui concerne, c’est ainsi que selon la théorie du mort au kilomètre, un mort à un kilomètre intéresse plus le public que 10 000 à 10 000 kilomètres. De ce point de vue, il est  logique que les chaines d’info traitent du foot et de la grève. Ce qui est plus inquiétant, c’est que ces deux sujets dévorent tout le reste et que le traitement par ailleurs en soit réduit au divertissant et au pratique. Tous les observateurs critiquent ce phénomène en nourrissant le secret espoir que les médias se reprennent. C’est aussi absurde que d’exiger d’un miroir qu’il reflète autre chose que la réalité…

13/06/2014

« La télévision, c’est le monde qui s’effondre sur le monde »

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 17:16
Tags: , , ,

En lisant L’inespérée de Christian Bobin (Gallimard 1994), je suis tombée sur un passage où le poète évoque la télévision. Je le partage ici non pas pour ensevelir le petit écran sous une couche supplémentaire et parfaitement superflue de critique. Depuis qu’elle existe, la télévision a eu plus que son compte, je crois, de procès en tous genres. Non, ce qui est important, c’est de trouver la source de notre irritation, de comprendre en quoi il arrive qu’elle nous dérange, pour se sentir moins seul. En ce sens, Christian Bobin met ses mots de poète sur la blessure et par ce geste même, il guérit.

Voici :

« La télévision, contrairement à ce qu’elle dit d’elle-même, ne donne aucune nouvelle du monde.

La télévision, c’est le monde qui s’effondre sur le monde, une brute geignarde et avinée, incapable de donner une nouvelle claire, compréhensible.

La télévision c’est le monde à temps plein, à ras bord de souffrance, impossible à voir dans ces conditions, impossible à entendre.

Tu es là dans ton fauteuil ou devant ton assiette et on te balance un cadavre suivi du but d’un footballeur, et on vous abandonne tous les trois, la nudité du mort, le rire du joueur et ta vie à toi, déjà si obscure, on vous laisse chacun à un bout du monde, séparés d’avoir été aussi brutalement mis en rapport – un mort qui n’en finit plus de mourir, un joueur qui n’en finit plus de lever les bras, et toi qui n’en finis pas de chercher le sens de tout ça, on  est déjà à autre chose, dépression sur la Bretagne, accalmie en Corse.

Alors. Alors, qu’est-ce qu’il faut faire avec la vieille gorgée d’images, torchée de sous ? Rien, il ne faut rien faire. Elle est là, de plus en plus folle, malade à l’idée qu’un jour elle pourrait ne plus séduire ». 

CVT_lhomme-joie_544.pjpegDans l’homme-joie, (Ed. L’iconoclaste 2012 ) Christian Bobin évoque encore la télévision, cette fois, la télévision n’est plus seule en cause, c’est l’instrument de la société de consommation qui est mis à nu dans toute sa laideur :

« Dans les lointains une télévision accomplit sa morne besogne comme un bourreau tranchant sans émotion les têtes divines du silence et du songe. Un train de publicités déchire l’air, une pluie de miracles tristes s’abat sur le monde, dont les prophètes sont des créatures jeunes, lisses, au sourire millimétré. Nous devons être très malheureux pour engendrer de tels rêves compensatoires. Les reliefs du repas glissent dans la poubelle tandis que dans mon dos les mannequins marchands dressent sur les ondes leur table infernale. L’absence de vérité dans une voix est pire que la fin du monde ». 

Les fidèles de ce blog savent que le poète m’a tourné la tête. J’avoue n’avoir pas ressenti un tel éblouissement depuis bien longtemps. Ses prédécesseurs dans mon panthéon personnel s’appellent Balzac, Dostoïevski, Sophocle, Camus, Steinbeck, Marquez, Gary, Kessel…  Une rencontre littéraire ne se programme pas, de sorte que j’ai toujours le sentiment de faire une chose en partie inutile en recommandant un livre. Il arrive si souvent que l’on passe à côté d’un grand livre non pas parce qu’il n’était pas fait pour nous, mais parce que, à cet instant précis, on n’était pas disponible pour lui. Je vais cependant me hasarder à émettre une recommandation. A tous ceux qui ont traversé une épreuve douloureuse et en sont ressorti avec le sentiment d’être soudain étranger au monde, Christian Bobin est cet autre étranger qui leur prendra la main.

« J’essaie de vous dire une chose si petite que je crains de la blesser en la disant ». (C. Bobin – L’homme joie)

Vous pouvez aussi l’entendre dans l’émission que lui a consacré Frédéric Lenoir dans Les racines du ciel sur France culture.

12/06/2014

Pour la peine de mort, tapez 1

Hier, une chaine de télévision a proposé sur son site Internet le sondage suivant :

« Faut-il condamner Nicolas Bonnemaison ? »

Et le site de préciser : « le médecin est accusé d’avoir empoisonné 7 personnes en fin de vie, au service des urgences de l’hopital de Bayonne pour abréger leur souffrance. Faut-il condamner Nicolas Bonnemaison ? ».

Réponses proposées : un oui sur fond vert, et un non sur fond rouge.

On comprend bien que le site entendait sonder ses lecteurs, à travers ce cas, sur la question plus vaste de la fin de vie. Toutefois, la question posée aboutit à un très discutable simulacre de procès médiatique.

Or, il se trouve que c’est interdit  :

« Article 35 ter de la loi de 1881

I. – Lorsqu’elle est réalisée sans l’accord de l’intéressé, la diffusion, par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, de l’image d’une personne identifiée ou identifiable mise en cause à l’occasion d’une procédure pénale mais n’ayant pas fait l’objet d’un jugement de condamnation et faisant apparaître, soit que cette personne porte des menottes ou entraves, soit qu’elle est placée en détention provisoire, est punie de 15 000 euros d’amende.

II. – Est puni de la même peine le fait :

– soit de réaliser, de publier ou de commenter un sondage d’opinion, ou toute autre consultation, portant sur la culpabilité d’une personne mise en cause à l’occasion d’une procédure pénale ou sur la peine susceptible d’être prononcée à son encontre ;

– soit de publier des indications permettant d’avoir accès à des sondages ou consultations visés à l’alinéa précédent ».

Tant que cet article existera, on ne pourra donc pas traiter une personne mise en cause dans une procédure pénale de la même façon qu’un candidat à The Voice.

Et ce sera justice.

11/06/2014

Ce que les médias empruntent aux arts divinatoires

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:46
Tags: ,

C’est en lisant le dernier article d’Elisabeth Levy que l’idée m’est venue. On peut être de son avis ou pas, il est certain qu’elle a un fond de culture et une solidité de raisonnement qui rendent son lecteur intelligent, même et peut-être surtout quand il n’est pas d’accord. Un argument bien amené, une référence originale, une tournure de style, et voilà que l’esprit s’enflamme et s’évade souvent très loin de la source de son embrasement. Il se trouve que dans cet article, Elisabeth Levy traite de bien-pensance et s’émeut que réactionnaires et progressistes se renvoient l’insulte, au plus grand détriment de la vérité.

Des tombereaux d’opinion

J’ai songé alors qu’une partie du problème qu’elle dénonçait à propos des opinions et de la vérité était sans doute affaire de volume et de proportion. Car de l’opinion, depuis quelques années, on nous en déverse des tombereaux. Entre les éditorialistes, les blogs, twitter, les sondages, Facebook, les microtrottoires, la téléréalité, c’est fou ce que l’occidental moderne produit comme opinion. Au point que certains ont même eu l’audace de proposer pour quelques euros un quotidien papier titré « L’opinion ». Quand j’ai vu cela, j’ai songé que ça ne tiendrait pas une semaine. Songez donc ! Vendre de l’opinion sur du vieux papier qui n’intéresse plus personne alors que la même marchandise est disponible gratuitement en quantité illimitée sur le média chouchou du moment, à savoir Internet. Eh bien si, ça tient. Dans quelles conditions et pour combien de temps, je l’ignore, toujours est-il qu’il y a un public pour consommer quotidiennement sont lot d’opinion payante en plus de toute celle que l’on avale gracieusement.

Comme elle est très demandée, l’opinion  est produite à des quantités industrielles, toujours plus vite, par ceux qui en font profession, comme les éditorialistes, ou les amateurs dans mon genre. Il existe aussi des sociétés qui proposent des analyses très scientifiques de ces opinions, et puis des imitateurs qui, le temps d’un quizz idiot, vous demandent de voter pour ou contre le beau temps en cliquant dans une case, puis vous annoncent en fanfare que 87% des français sont favorables au beau temps. L’opinion ne s’est jamais aussi bien portée !

Le fait, condition de la légitimité de l’opinion

Que pèse au milieu de tout cela le fait, autrement dit la réalité concrète ? Cette chose dont Hannah Arendt nous enseigne dans un texte remarquable qu’elle est la base incontournable de toute opinion, ce qui en conditionne la légitimité. J’ai le droit de penser ce que je veux du fait que l’herbe est verte, le tout étant que je sois correctement informée sur le fait que l’herbe est verte.

“Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat” (H. Arendt).

Hélas, il faut bien se rendre à l’évidence, les faits sont en voie de disparition dans les médias ; le commentaire,  la soi-disant analyse et surtout l’opinion les ont dévoré.

On demande désormais à n’importe qui d’émettre une opinion sur à peu près n’importe quoi en une poignée de seconde. Et pour cause, comme l’actualité et le monde en général vont de plus en plus vite, il est hors de question d’espérer prendre le temps de comprendre. Surtout que ramener des faits coute cher, il faut payer des journalistes pour le faire, alors que l’opinion est gratuite et inépuisable.  C’est ainsi que les plateaux de télévision invitent des experts à donner un avis en une poignée de seconde sur un type d’événement dont ils sont parfois (mais pas toujours) spécialistes, mais qu’ils n’ont pas eu le temps d’étudier au cas particulier. Faute de connaître le dossier, l’exercice qu’on leur demande s’apparente davantage  à de la voyance qu’à une analyse raisonnée. Qu’importe puisque l’objectif consiste précisément à suppléer l’absence de compréhension par la possibilité d’une opinion. « Je pense que » prend insidieusement la place de  » je sais que ». Observé de près, le phénomène n’est pas très différent de la voyante qui retourne les cartes du tarot de Marseille et vous livre d’un air inspiré les visions que suscitent chez elle les figures bariolées et qu’elle analyse dans le sens que vous attendez d’elle.

Transformer la réalité au point de la rendre méconnaissable

Au grand jeu de Madame Soleil, l’éditorialiste bien entendu est roi. Sur papier, à la télévision, sur Internet, aux informations, dans les émissions de divertissement, à la radio, partout l’éditorialiste livre à son public qui n’a pas le temps de s’informer correctement sur ce qu’il se passe un raccourci fabuleux : il explique qu’en penser. Le plus souvent, il n’a lui-même qu’une connaissance très superficielle du sujet qu’il analyse, mais ne s’en émeut guère, il assume d’être un généraliste payé pour donner son avis sous prétexte qu’il passe un peu plus de temps que les autres à observer les choses. Avce le temps d’ailleurs, il cesse de se poser des questions, son avis devient important pour lui comme pour les autres par le seul fait qu’il est son avis. Pour peu qu’il adhère consciemment ou non à une idéologie, il va ajouter une petite originalité à l’opinion : celle-ci sera ordonnancée autour d’une vision du monde dans laquelle chaque fait, brièvement observé, sera retraité de sorte à constituer un nouvel argument à l’appui de la théorie défendue.Contrairement aux autres, l’idéologue ne se contente pas d’ignorer la complexité de la réalité, il est capable de la transformer au point de la rendre méconnaissable.

Merveille des merveilles,  grâce à Internet, chacun désormais peut devenir selon son talent et son envie l’éditorialiste d’une poignée d’individus. Cela donne des résultats fascinants que l’on peut observer tous les jours sur les forums de discussion. Il faut dire que sur fond de méfiance à l’égard des sachants (politiques, journalistes, scientifiques, professionnels divers et variés depuis l’enseignant jusqu’à l’avocat en passant par le médecin) l’intuition, le réflexe premier, l’idée spontanée, le bon sens apparaissent comme l’expression d’une forme d’inconscient collectif doué d’une intelligence nettement supérieure à la science de celui qui sait par étude, expérience, profession. On l’aura compris, c’est le triomphe de la croyance sur la connaissance.

Au-dessus de tout ceci, il y a les grands gourous, ceux qui ont compris qu’exploiter le domaine de l’opinion, de la croyance, de l’avis spontané de tout un chacun pouvait être intéressant, ludique et surtout juteux. Ceux-là font commerce de recueillir votre opinion pour l’analyser et prédire l’avenir, voire le modeler. Ce sont les sondeurs, les publicitaires, les économistes, les  financiers, les politiques…Pour ceux-là, la croyance, l’opinion ont atteint le stade d’évolution (et de perversion) ultime qui les a transformés en faits. Et l’on est pris de vertige à l’idée qu’à la base de ces opinions consolidées et transformées en prédiction très savante, il n’y a jamais qu’une poignée d’individus qui se sont forgé un avis en écoutant des oracles pas mieux renseignés qu’eux.

De fait, que les uns et les autres s’accusent de bien-pensance est ennuyeux mais ce n’est pas le pire. Le pire, c’est que tout le monde s’est mis à penser sans plus se soucier des faits.

09/06/2014

Les Etats-Unis, tribunal économique du monde ?

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 12:13
Tags: , ,

9782130627630La formule en titre n’est pas de moi mais de l’avocat Daniel Soulez-Larivière, contributeur de l’ouvrage « Deals de justice, le marché américain de l’obéissance mondialisée » (1). Publié aux PUF en octobre dernier, il rassemble sous la direction du penseur du droit Antoine Garapon (Secrétaire général de l’Institut des hautes études sur la justice) et de l’avocat Pierre Servan-Schreiber, managing partner à Paris du cabinet américain Skadden Arps, neuf contributions de spécialistes sur l’explosion des transactions aux Etats-Unis. Apparus à la fin des années 70, ce que les auteurs appellent des « deals de justice » sont une sorte d’objet juridique non identifié, d’une efficacité économique redoutable, mais d’une conformité aux grands principes du droit, à commencer par le respect des droits de la défense, plus discutable.

En pratique, une autorité américaine soupçonne qu’une entreprise s’est rendue coupable de corruption, blanchiment, évasion fiscale…elle convoque alors l’entreprise et lui propose de transiger, ce qui implique que l’entreprise enquête en interne et vienne lui livrer le résultat de ses investigations. L’entreprise fait appel pour cela à un cabinet d’avocats américain. C’est une trouvaille de génie : privatiser les frais de justice. Une fois l’enquête terminée, le dossier est déposé sur le bureau de l’autorité qui va alors proposer une amende. La procédure est plus ou moins contraignante, selon que ladite autorité a engagé en parallèle ou pas une procédure judiciaire. On l’aura compris, c’est dans ce piège redoutable qu’est tombé BNP Paribas. Si l’amende de 10 milliards était prononcée contre elle, ce serait le record absolu dans ce type de procédure.

On a pu lire ici et là que face aux protestations du gouvernement français, Barack Obama avait brandi l’indépendance de la justice dans son pays. Le coup est habile, mais on aurait tort de réduire le dossier à une question d’indépendance judiciaire. Les auteurs de l’ouvrage cité en référence ont eu la bonne idée de répertorier les 10 plus importants montants d’amende infligés depuis l’origine de la procédure.

En octobre 2013, le record pour les entreprises industrielles était encore détenu par Siemens (Allemagne – 800 millions de dollars), venaient ensuite :

– KBR/Halliburton (US – 2009) : 579 millions

– BAE (GB- 2010) : 400 millions

– Total (France 2013) : 398 millions

– Snamprogetti ENI (Pays-Bas Italie – 2010) : 365 millions

– Technip SA  (France – 2010) : 338 millions

– JGC Corporation (Japon – 2011) : 219 millions

– Daimler AG (Allemagne- 2010) : 185 millions

– Alcatel Lucent (France- 2010) 137 millions

– Magyar Telekom/Deutsche Telekom (Hongrie/Allemagne – 2011) : 95 millions

Quant aux banques :

– HSBC (GB) : 1, 9 milliards de dollars en 2012

– Standard Chartered (GB) : 667 millions en 2012

-ING (Pays-Bas) : 619 millions en 2012

– Crédit Suisse (Suisse) : 536 millions en 2009

– ABN Amro (Pays-Bas) : 500 millions en 2010

L’exemple de Siemens est resté célèbre chez les juristes qui suivent ce dossier. L’entreprise allemande était soupçonnée de corruption en Europe de l’Est et en Asie. Les frais d’enquête se sont élevés à 200 millions de dollars (ce qui représente des dizaines de milliers d’heures de travail aux 4 coins du monde), l’amende à 800 millions. Les groupes  ne sont pas obligés juridiquement d’accepter cette procédure, ils pourraient décider de résister et de prouver leur innocence devant un juge. Pour autant, le fait qu’ils transigent n’est pas un aveu de culpabilité, c’est une question de prévisibilité et d’efficacité. La procédure des « deals de justice »cadre assez bien en effet avec les moeurs des grands groupes internationaux. Elle est rapide, efficace, bien plus prévisible qu’un procès devant un jury populaire et surtout elle permet à l’entreprise concernée de conserver une présence sur le marché américain. L’enquête menée sous la houlette d’un cabinet d’avocat peut même être optimisée en en profitant pour procéder à des réorganisations internes pour rendre les procédures plus performantes (cette réorganisation fait parfois partie du deal). Bref, ce serait tout bénéfice si les amendes n’étaient pas aussi lourdes. Si lourdes que nombreux se demandent, en particulier au vu du classement des 10 plus importantes amendes parmi lesquelles 9 concernent des groupes étrangers, si cette procédure miracle ne servirait pas aussi un peu d’outil de guerre économique. Car au fond, ce que ces entreprises achètent à prix d’or, c’est la paix avec les autorités américaines…De là à évoquer une forme de chantage…

Certains analystes tempèrent en faisant observer que les entreprises étrangères ont tout simplement plus de risques d’être en infraction avec la réglementation américaine car elles la maitrisent  moins bien. Tout de même, qu’on nous permette de nous interroger sur l’étonnante performance européenne au grand concours de l’amende américaine qui tue. Ce qui est indéniable, c’est que les Etats-Unis ont une lourde tendance à édicter des lois dont l’application dépasse le cadre de leurs frontières. C’est ainsi par exemple que toutes les transactions en dollars doivent être conformes à la loi des Etats-Unis, même lorsqu’elles se déroulent entre deux acteurs dont aucun n’est américain, en un lieu situé hors des Etats-Unis. C’est ce qui a permis aux Etats-Unis d’attraper BNP Paribas par le col pour avoir réalisé des transaction en dollars avec des pays frappés d’embargo par les Etats-Unis : Cuba, Iran, Soudan. Et le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer,  a eu beau rappeler que BNP Paribas n’avait pas enfreint la réglementation européenne, rien n’y a fait. Provisionnée par la banque pour un milliard, puis évaluée à 6 milliards, l’hypothèse de l’amende est même grimpé à 16 milliards. Mais me direz-vous, alors, BNP Paribas, coupable ou non coupable ? Je n’ai pas la réponse à cette question, je ne puis qu’apporter ces quelques outils de compréhension des mécanismes à l’oeuvre. Et renvoyer surtout à la lecture de ce passionnant ouvrage. Les auteurs sont en effet à ma connaissance parmi les premiers à se pencher sur un phénomène encore largement ignoré, y compris dans les cabinets d’avocats d’affaires parisiens. Il intéressera certes les juristes, mais aussi tous ceux qui souhaitent comprendre les grands équilibres de la mondialisation.

Pour le reste, je laisse chacun libre de juger si le dossier est politique ou exclusivement judiciaire. Personnellement, on ne m’ôtera pas de l’esprit qu’il y a une guerre qui ne dit pas son nom sous le costume immaculé de la régulation économique….

 

(1) Deals de justice, le marché américain de l’obéissance mondialisée. Sous la direction d’Antoine Garapon et Pierre Servan-Schreiber, avec les contributions de : Hubert de Vauplane (ancien directeur juridique de banque, avocat), Olivier Boulon (avocat), Astrid Mignon-Colombet (avocat), Daniel Soulez-Larivière (avocat) et Frédéric Gros (professeur de philosophie, spécialiste de Michel Foucault) – PUF 2013

(2) Antoine Garapon anime une remarquable émission sur France Culture intitulée Le Bien commun. C’est par ici.

(3) Quelques documents audio et vidéo complémentaires ici.

(4) Mise à jour 10 juin : les informations contenues dans ce billet remontent à octobre dernier, période durant laquelle je me suis intéressée au sujet. Entre temps, de nouveaux records ont été battus. Voir cet article du Figaro.

Propulsé par WordPress.com.