La Plume d'Aliocha

23/04/2014

Saluons l’invention du meuble sensible

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 07:40
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images-2Notre époque est niaise. La plupart du temps, il y a de quoi s’en affliger, mais il arrive parfois que l’effet comique balaie la tentation du désespoir.

Tenez par exemple, la semaine dernière la presse entière s’est enthousiasmée en apprenant que notre législateur avait eu l’idée géniale de reconnaître officiellement dans le code civil, autrement dit le texte phare de notre système juridique, que les animaux étaient doués de sensibilité. A cette occasion, on nous a expliqué doctement que jusqu’ici on prenait nos amies les bêtes pour des meubles ! Des meubles…fallait-il quand même que nos ancêtres soient arriérés et cruels. Il était temps de mettre fin à cette idiotie pour entrer de plain-pied dans la modernité radieuse.  Etonnamment, aucun article saluant cette merveille législative n’était agrémenté d’une photo de rat, de serpent ou d’araignée, tous penchaient pour le sirupeux façon chaton. Quand on entre dans l’univers de Marc Levy, le chaton s’impose. En gros plan. Dans son petit couffin. Si la vie était à la hauteur de ce qu’on attend d’elle, il y aurait des chatons exposant partout leur petite bouille attendrissante.

Foin des esprits chagrins, m’objecterez-vous, la chose ne va sans doute pas contribuer à réduire  le chômage, mais on vient de faire reculer l’obscurantisme en corrigeant un texte rédigé par des tortionnaires ignares confondant un chiot labrador avec une tondeuse à gazon. Tout à la joie de cette nouvelle étape franchie dans l’avènement de l’Empire du Bien cher à Muray, personne n’a pensé à se demander où était réellement la nouveauté. Songez donc, elle sautait aux yeux de l’homme de progrès : l’animal accédait enfin à la dignité d’être vivant et sensible. Il était temps !

Hélas,  pour l’ego de nos chers contemporains si promptes à juger arriéré tout ce qui les a précédés, le législateur napoléonien, autrement dit quasi-préhistorique, n’a jamais confondu un cheval avec une charrette, il a simplement considéré que l’animal, dans une logique consistant à distinguer le bien mobilier du bien immobilier, était quand même plus proche du meuble que l’on peut déplacer que de l’immeuble. C’est tout. Et ça ne préjugeait en rien du point de savoir si l’animal est sensible, et même s’il est doté d’une âme comme semble le croire Tante Hortense quand elle fait bénir son chihuahua. Je renvoie ceux qui ne l’auraient pas encore lu à l’excellent billet d’Eolas qui démontre que l’amendement qui a émerveillé le monde médiatique toute la semaine dernière ne contient absolument aucune nouveauté. Il n’est qu’une redondance dont on se serait passé dans le cadre de la simplification du droit qui précisément accueille cette fausse merveille juridico-réformatrice-à-la-sauce-empire-du-bien. L’ennui dans tout cela, c’est qu’on a semé incidemment dans l’esprit du public l’idée que nos lois étaient anciennement absurdes et que le législateur avait  corrigé une horreur. Pas sûr que l’obscurantisme ait reculé dans cette affaire….

Sans surprise, quand on cherche l’origine de cette merveille législative digne des plus belles déclarations des droits de l’homme, on trouve un lobbying des associations de défense des animaux, soutenues par une poignée de philosophes qui ont le vent médiatique dans le dos, dont l’incontournable Michel Onfray, ce Diogène moderne rivé à son plateau télé comme son lointain ancêtre l’était à son tonneau.

Là où l’affaire devient franchement à hurler de rire, c’est quand on interroge les différentes parties intéressées. Du côté des défenseurs de nos amies les bêtes, on salue une avancée symbolique tout en soulignant avec regret son absence de portée juridique pratique (c’est le seul article vraiment intéressant sur le sujet). Chez les agriculteurs en revanche, on s’inquiète d’un texte qui pourrait bien compliquer à l’avenir l’élevage et l’abattage des veaux, vaches, cochons, couvées désormais élevés au rang d’être sensibles. Sans surprise, l’UMP attrape la balle au bond. « Pas d’inquiétude » assurent les auteurs du texte, la réforme n’a qu’une portée symbolique. Quel aveu ! Quand il s’agit de faire adopter une réforme ou de la vendre aux médias, elle tutoie en importance la déclaration des droits de l’homme de 1789. Un lobby s’effraie-t-il des éventuelles retombées pratiques de la chose, qu’immédiatement l’élu confesse l’inutilité de son texte.  Belle leçon sur l’art de légiférer dans la France éclairée du 21ème siècle !

En définitive, le citoyen inattentif n’aura retenu qu’une chose de tout ce battage médiatique : on vient enfin de reconnaître aux animaux la qualité d’êtres sensibles. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, le petit sondage qui va bien nous indique que 89% des français sont favorables à une telle évolution législative. On devrait à mon avis identifier d’urgence les 11% qui n’ont pas adhéré spontanément à la modernité radieuse et les foutre en taule sur le champ. Hélas, François Hollande ne pourra même pas surfer sur ce grand élan d’amour virtuel pour nos amies les bêtes pour regagner la confiance de Tante Hortense, la presse rappelle cruellement qu’il était contre la réforme. En revanche, l’auteur de l’amendement, Jean Glavany, peut se féliciter d’avoir inventé le meuble sensible puisque, avec son texte, l’animal bien que sensible demeure un meuble. A quand, le parlementaire pensant ?

 

 

04/04/2014

Le meilleur de l’information….et le reste

Filed under: Coup de chapeau !,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 21:42

Vendredi matin, BFM TV était aux première loges. Pour le premier conseil des ministres de l’ère Hollande II, piloté par Manuel Valls. C’était un vendredi. Pas un mercredi. Quel changement ! Et l’on attendait les nouveaux venus. Jusqu’à ce que, ô miracle, Christiane Taubira surgisse. Un femme, de couleur, à vélo. Ministre. De la justice. Du gouvernement Hollande II. Médiatiquement, une merveille. La quintessence de l’exceptionnel.

Et pour celui qui regardait, l’horreur médiatique sans cesse renouvelée. L’effet attendu, la surenchère moisie, comme dans un mauvais film porno, où l’on sait d’avance que le réalisateur s’est mis en tête de surpasser tous les poncifs du genre, dans un poncif ultime, affligeant de mauvais goût et de sinistre prévisibilité.

Que les confrères de BFM TV me pardonnent, je sais qu’ils se savent prisonniers de l’exercice et qu’ils sont les premiers non pas à souffrir de l’information en continu, elle est nécessaire, mais de ses travers, qu’ils aperçoivent mais contre lesquels ils ne peuvent rien.

Pendant ce temps, il se passait autre chose. Par exemple, une journaliste politique de l’AFP donnait un pot d’adieu, en toute discrétion, offrant notamment à Hollande et Mélenchon l’occasion de se parler. C’est Daniel Schneidermann qui le raconte chez @si  (aux non-abonnés, je livre un extrait pour qu’ils suivent) : « au pot de départ de Sylvie Maligorne, chef du service politique de l’AFP, dont toutes les personnalités ci-dessus mentionnées ont loué le professionnalisme, l’impartialité, etc etc. Rien à redire au fait que le Tout-Etat se presse au pot de départ d’une journaliste de l’agence de presse nationale. Plus troublant est le fait que cette agence n’en dise pas un mot sur ses fils. Comme si c’était un événement privé. Un événement privé, ce rassemblement transpartis (à l’exception de tout représentant du FN, tiens tiens) dans les locaux de l’agence ? Evidemment non. Mais traité comme tel. Avec une discrétion qui trahit la crainte que les exclus (suivez mon regard) aillent y dénoncer la connivence de l’agence avec « l’UMPS ». Et si bien protégé, donc, qu’à l’heure où furète le matinaute, rien ne transpire en ligne de la teneur des apartés, des plaisanteries, du « small talk » entre les uns et les autres. Malgré la densité de journalistes de la presse traditionnelle au mètre carré. Ou plutôt, à cause de cette densité ».

Pendant ce temps, le superbe blog Making-of de la même agence s’interrogeait sur le journaliste spectateur de la souffrance, témoin vilipendé puis remercié, insupportable voyeur nécessaire. On peut adhérer ou non à la nécessité du témoin, c’est au fond accessoire, l’essentiel ici, c’est la qualité humaine qui conduit à se poser la question et la beauté d’avouer humblement que l’on doute, que l’on s’interroge, que l’on a mal et que parfois l’on pleure.

Pendant ce temps, Pascale Robert-Diard, la chroniqueuse judiciaire du Monde, racontait avec une infinie délicatesse l’histoire de Marcel, 93 ans, condamné à 10 ans de prison pour avoir tué une femme qui avait refusé de l’aimer. Et l’homme de conclure, nous renvoyant à notre insupportable abandon de nos anciens dans des lieux dédiés et aseptisés : « Mais après tout, je suis mieux ici, en prison, qu’en maison de retraite ». Je vous recommande tous les billets sur cette affaire. 

Pendant ce temps, la même journaliste décrivait la souffrance de la première épouse d’un accusé d’assassinat, Maurice Agnelet, tentant envers et contre toutes les campagnes médiatiques de dresser une forteresse d’amour autour de leurs enfants. Enfants martyrs, enfants sacrifiés. Au sort de leur père, à la justice, au médias.

A un ami très cher qui me demandait pourquoi je n’écrivais pas de roman, j’ai répondu en lui citant le billet de Pascale sur Marcel : quand la vie offre de telles histoires, à quoi bon chercher à en inventer d’autres ?

C’est la beauté du journalisme de s’imposer jour après jour la mission de regarder le monde et de le raconter. Ce journalisme là est celui dont on dit qu’il est la condition de la démocratie. Il est plus simplement une main tendue par-dessus l’incompréhension, les préjugés, les haines et le désespoir, il est ce regard indispensable sur les autres qui nous révèle, millimètre par millimètre, la magnifique étoffe, infiniment précieuse, de notre humanité commune. Cessons de nous gaver jusqu’à l’overdose d’information en continu pour nous plaindre ensuite des médias. Il en va de la nourriture intellectuelle comme de celle du réfrigérateur, elle doit être consommée avec discernement. Parfois, nous avons besoin de BFM TV, d’autres fois, des articles de Pascale. Face à l’offre quasi-illimitée d’information, il n’y a pas de bons ou de mauvais supports mais simplement des citoyens plus ou moins responsables dans leur manière d’appréhender l’information.

 

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