La Plume d'Aliocha

20/03/2014

Vous avez dit bizarre ? Donc c’est bizarre !

J’ai écouté hier la passionnante interview d’Eva Joly dans laquelle elle fait des révélations à Canal Plus sur l’affaire Kerviel. La vidéo est ici (c’est la deuxième de l’article). Puisque nous allons en commenter une partie, je vous invite à la regarder avant, pour vous faire votre propre opinion, puis a revenir ici (si vous le souhaitez).

« C’est la figure de la lutte anti-corruption , elle a fait trembler les puissants en France, aujourd’hui elle s’intéresse de près, de très, très près à l’affaire Kerviel. L’eurodéputée a des révélations à nous faire ! » lance le présentateur pour introduire son sujet. On salive. La juge d’instruction la plus célèbre de France s’est penchée sur le dossier Kerviel, la lumière est proche. Surtout qu’elle a passé des heures et des heures sur le dossier.

Mais avant de l’entendre, on nous propose un petit reportage sur le pénitent de la finance.

Et là, scoop ! Jérôme Kerviel (notez sa tenue noir et rouge aux couleurs de son ex-banque) livre à la caméra amicale et tutoyante de Canal Plus (mode : on est cool, on dézingue la justice, les banque toussa, toussa, on rigole) une nouvelle présentation du dossier qui vaut son pesant de speculos.

En fait, Kerviel a fait gagner de l’argent à sa banque. Si !

« Je leur ai fait gagner 1,4 milliards », dit-il. C’est vrai. Au 31 décembre 2007, il a investi deux fois 30 milliards (mars-juillet puis août-novembre) et gagné 1,4 milliards d’euros au total. Croyez-vous qu’il ai sauté de joie sur le desk, exigé un bonus proportionnel à ce gain gigantesque ? Du tout. Croyez-vous que ses supérieurs, dont on nous dit qu’ils savaient tout, aient débouché le champagne et enregistré le milliard et demi dans la case bénéfice du groupe en 2007 ? Encore moins. Vous savez pourquoi ? Parce que le trader a caché ce gain. Oui. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est lui qui le raconte dans son livre. Il est embêté, c’est trop gros. Il a beau se rassurer en se disant que personne n’a jamais été viré pour avoir fait gagner de l’argent à sa boite, il flippe de l’annoncer.  La clef du dossier est là : on ne cache pas ce qui est connu de tous. C’est cette insurmontable incohérence dans la défense du trader qui explique la sévérité des juges à son endroit. Mais revenons aux pertes. En invoquant le gain de 1,4 milliard, le trader oublie un détail : la position de 50 milliards prise en janvier 2008 qui va occasionner 6,3 milliards de pertes. C’est en soustrayant le gain de 1,4 milliard -réalisé à l’insu de la banque mais non contesté par celle-ci dans son existence – qu’on obtient la perte nette de 4,9 milliards.

Mais en fait non, grâce à JK, la banque a gagné aussi :

1,7 milliards. Il fait référence au crédit d’impôt lié à la perte de trading de 4,9 milliards. Comme celle-ci n’a pas été expertisée, Kerviel en déduit qu’elles n’existe pas et conclut donc que la banque grâce à lui a économisé 1,7 milliard d’impôts. CQFD. En fait, une grande banque française s’est amusée en pleine crise des subprimes à annoncer au marché qu’elle avait paumé 5 milliards, mais c’était pour rire. Très drôle en effet.

Une fois que le public est bien chauffé par la monstruosité de cette banque qui martyrise un petit breton, se gave de façon occulte de milliards d’euros et vole en plus 1,7 milliard dans la poche du contribuable (chauffe Marcel, chauffe !) on peut passer à l’interview-révélations-choc-attention-scoop-mondial-indignation-et-buzz-garantis :

« Ce qui est remarquable dans ce dossier, c’est « la mort civile » », commente Eva Joly. Qu’on me permette de noter avec amusement qu’elle s’est appropriée les éléments de vocabulaire de la défense Kerviel.  Je trouve étrange qu’une ancienne juge critique le travail de ses collègues sur la seule foi des dires d’une partie au procès, mais bon.  Cette condamnation a été prononcée sur la seule base d’une petite feuille format A4 sur laquelle la banque a écrit le montant de son préjudice, poursuit-elle. Petite feuille A4 dont on oublie de nous dire qu’elle renvoie à des pièces du dossier, aux comptes contrôlés par les auditeurs légaux, à l’enquête de la commission bancaire, et aux listings retraçant les opérations de débouclage. Mais bon.

« Très bizarrement, ils choisissent de vendre le lundi », jour où la bourse américaine est fermée, ils vont accentuer la perte, poursuit la députée.

Quelle joie pour moi d’être en mesure de rassurer la juge.

S’il y a bien quelque chose de parfaitement PAS bizarre dans ce dossier, c’est le timing du débouclage.

Rien de bizarre, absolument rien.

Flash back. Le vendredi 18 janvier 2008, la banque s’aperçoit enfin que quelque chose cloche du côté d’un de ses traders. Le lendemain samedi, elle le somme de venir s’expliquer sur la nature exacte de ses opérations. L’exercice débute à 18 heures, il est long et pénible car le trader, effrayé,  se tait. Aux alentours de minuit, on finit par retracer grâce à ses maigres déclarations mais surtout aux investigations internes, l’existence d’un gain de 1,4 milliards correspondant à des investissements non autorisés en 2007 (deux fois 30 milliards). Mélange d’inquiétude et de soulagement. En général, les rogue traders dissimulent des pertes. Celui-là, c’est pas banal, a dissimulé des gains. Quelqu’un alors pose la question mortelle : et s’il avait repris des engagements depuis le 2 janvier ? Les recherches, poursuivies toute la nuit, vont révéler le dimanche en milieu de matinée l’étendue de la catastrophe : le trader a misé 50 milliards sur le rebond des marchés alors qu’on n’est qu’au début de la crise des subprimes…. « Dommage, c’était une belle banque » murmure le patron Daniel Bouton quand on lui apprend la chose (récit d’Hugues Le Bret). Il ne sait pas alors que le CAC 40 va perdre 45% dans l’année, mais en tant que banquier il s’en doute. Le spectre de la faillite vient de faire irruption dans son bureau. Puis il se reprend et lance les opérations de sauvetage. Parallèlement, il prévient ses autorités de contrôle. En tant qu’établissement bancaire, Socgen relève de l’autorité de la Banque de France. En tant que société cotée, elle est sous la surveillance de l’Autorité des marchés financiers (AMF).

En principe, Socgen avait prévu  d’annoncer lundi au marché ses pertes sur les subprimes (2,2 milliards d’euros), conformément au souhait du gouverneur de la banque de France qui avait enjoint toutes les banques françaises de communiquer ces informations au marché. Problème, elle doit maintenant annoncer une nouvelle autrement plus grave. En tant que société cotée, elle n’a pas le choix, elle est tenue légalement de communiquer au marché immédiatement  toute information susceptible d’avoir un impact sur son cours de bourse (article 223-2 RGAMF en lien). Sauf si cette communication immédiate a pour effet d’aggraver la situation. Dans ce cas, un délai peut être accordé. Daniel Bouton va donc informer l’AMF et demander un délai pour informer le marché. Pourquoi ? Parce que s’il annonce le lendemain qu’il a une position non autorisée de 50 milliards qu’il doit céder, les fonds de pension vont jouer contre Socgen et c’est la faillite assurée. La seule solution consiste à céder les positions le plus normalement possible et annoncer ensuite au marché non pas une exposition aux conséquences incertaines, mais une perte nette et définitive. De toute façon, la position est illégale et ne peut être conservée. Sa taille est par ailleurs mortelle, ce qui est une raison supplémentaire de la couper. Sur les deux derniers points, je rappelle qu’à l’époque les fonds propres de la banque s’élèvent à 30 milliards. On dit que Daniel Bouton aurait réclamé 8 jours, l’AMF qui n’aime guère que l’on retienne des informations,  n’en accordera que 3. En clair, le dimanche soir Socgen sait qu’elle doit avoir soldé sa position au plus tard le mercredi soir suivant. Voilà pourquoi les opérations de débouclage ont débuté dès le lundi, malgré la fermeture de la bourse américaine et la situation calamiteuse des bourses asiatiques. Il n’y a là rien de bizarre. Il suffit de connaître un peu le droit boursier et un peu le dossier pour comprendre qu’il n’y avait absolument aucune autre solution.

« Si Socgen avait gardé les titres elle se serait considérablement enrichie »…lance le présentateur. Eva Joly acquiesce. A tort. Outre le fait que Mme Joly devrait savoir que la banque ne pouvait pas pour les raisons exposées ci-dessus conserver ces positions, lors du procès devant le tribunal correctionnel un tableau a montré que les positions prises par le trader pouvaient entraîner jusqu’à plusieurs dizaines de milliards de pertes selon la période de débouclage.

Pour conclure, je trouve consternant que l’on jette ainsi l’opprobre sur les banques et sur le système judiciaire avec des arguments aussi légers. Ce n’est évidemment pas propre au dossier Kerviel.  Il suffit désormais à n’importe qui de lancer dans le débat public un « c’est bizarre » pour immédiatement développer suspicion, complotisme et paranoïa. Les médias ont une responsabilité immense. Il serait temps qu’ils pensent à autre chose qu’à faire du buzz.

 

Note du 21 mars : pour les lecteurs occasionnels qui arrivent de Twitter sur ce billet, je signale que le récit complet de l’affaire depuis l’embauche du trader jusqu’au jugement de première instance est raconté dans « Kerviel, enquête sur un séisme financier » que j’ai publié en 2012 chez Eyrolles au terme de deux ans d’enquête. Par ailleurs, les 47 billets de ce blog consacrés à l’affaire sont accessibles ici

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