La Plume d'Aliocha

07/03/2014

Des dangers de l’approximation et aussi du silence

Filed under: Affaire Kerviel,Comment ça marche ?,Coup de griffe — laplumedaliocha @ 13:47
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C’est intéressant d’observer une erreur au microscope puis de la suivre à la trace pour étudier la manière dont elle peut contaminer une information.  Tenez, prenons les derniers rebondissements de l’affaire Kerviel avec la visite au Vatican suivie d’un pèlerinage jusqu’à Paris. Pour ceux qui n’ont pas suivi, l’intérêt de Jérôme Kerviel pour le Pape s’est manifesté médiatiquement pour la première fois le 10 février dans le cadre d’une interview accordée au site catholique Aleteia et plus précisément au journaliste espagnol Jesus Colina. La phrase de titre « Je suis le monstre créé et recraché par la finance » va très vite tourner en boucle sur les réseaux sociaux. On retiendra aussi de cette « interview » très empathique cette formule à propos du Pape : « C’est pour moi l’image d’un phare qui montre un cap, seul à même de moraliser le système et de mettre en échec l’insupportable relégation de l’humain au second plan ». Le même jour, l’auteur de l’interview publie un autre article : les 3 leçons à tirer de l’affaire Kerviel. Précisons au passage que la première est fausse. Non, on ne l’a pas laissé faire tant qu’il gagnait vu qu’en juillet 2007 il avait engagé 30 milliards et perdait déjà plus de 2 milliards, or on ne l’a stoppé qu’en janvier 2008.   Décidément passionné par le dossier, le site publie un troisième article  le 18 février qui évoque à juste titre la question de la cupidité dans la finance et la situation humaine compliquée de Jérôme Kerviel mais n’apporte rien de fondamental.

Un rendez-vous, une entrevue, une audience ?

On en était là quand le mercredi 19 février on apprend sur RTL,  (David Koubbi, l’ avocat de Jérôme Kerviel,  est proche de l’animateur vedette de la station, Fogiel de sorte que la radio relaie souvent les arguments de la défense), bref, on apprend donc que : « Après avoir écrit au pape François, Jérôme Kerviel et son avocat ont été invités au Vatican ce mercredi matin. Un rendez-vous au cours duquel ils ont rencontré le souverain pontife ». Un court sujet du journaliste Jean-Alphonse Richard explique que la « rencontre » était organisée par le journaliste Arnaud Bedat – qui prépare par ailleurs un livre sur le Pape François- et que le Pape et Jérôme Kerviel accompagné de son avocat se sont parlé une bonne minute. C’était bouleversant, note le journaliste. Au passage, c’est lui qui a signé la photo qui a été reprise dans les médias, ainsi qu’en témoigne le crédit-photo sur cet article du Figaro.  Immédiatement, tous les sites de presse reproduisent l’information. L’Express annonce que : « D’après RTL Jérôme Kerviel, l’ancien trader de la Société Générale, aurait décroché une entrevue avec le pape François ce mercredi ». Pour Ouest France  : « Jérôme Kerviel aurait été convié, en compagnie de son avocat, au Vatican ce mercredi matin selon RTL. Il aurait au cours de cette visite pu rencontrer le pape François. L’ancien trader de la Société générale avait auparavant écrit une lettre au souverain pontife ». Le site du journal La Vie est plus précis sur le cadre de la rencontre (l’audience générale et non pas un rendez-vous), mais cite le comité de soutien et du coup retourne dans le flou :

« Jérôme Kerviel, l’ancien trader de la Société Générale accusé d’avoir fait perdre 4,9 milliards d’euros à la Société Générale, s’est brièvement entretenu avec le pape François le 19 février 2014, à l’issue de l’audience générale place Saint-Pierreselon l’AgenceImedia qui a constaté la rencontre. Jérôme Kerviel était accompagné au Vatican de son avocat, Me David Koubbi, qui a également parlé avec le souverain pontife.

Dans un tweet, son comité de soutien explique que le Breton « avait écrit au pape la semaine dernière. Une lettre suffisamment convaincante pour que ce dernier le reçoive et s’entretienne avec lui. »

C’est Le Figaro qui le lendemain va apporter le correctif nécessaire dans des termes particulièrement clairs, évoquant un « coup médiatique » :

« Kerviel n’a pas été «reçu» par le Pape

Présenter «l’audience» que le pape François aurait accordée mercredi à Jérôme Kerviel et son avocat comme un geste particulier du Pape à leur égard, relève de la récupération d’image. Cet avocat et son client ont tout simplement réussi, lors de l’audience générale du mercredi qui accueillait 40.000 personnes, à se glisser au premier rang pour se faire photographier. Vérification faite par Le Figaro auprès du service concerné du Vatican, Kerviel ne se trouvait pas dans le carré des personnalités diverses à qui le Pape, sans toujours savoir à qui il s’adresse, sert la main, sous l’oeil des caméras et appareils photos. C’est donc un joli ou un désespéré coup médiatique qui a eu lieu plus qu’une bénédiction papale ».

C’est ainsi qu’un information lancée de façon approximative  et reprise ensuite par tous les sites de presse peut fabriquer dans l’esprit des lecteurs l’idée que le Pape a reçu et apporté son soutien au trader dans le cadre d’une affaire judiciaire en cours, condamnant de facto non pas « la finance » mais la Société Générale et au passage la justice française. C’est impensable sur le terrain diplomatique si on y réfléchit cinq minutes, mais qu’importe, le message, bien qu’ absurde, est passé.

Kerviel, propulsé messager du Pape par les médias

L’histoire aurait pu (du ?) s’arrêter là. Sauf que une semaine plus tard, nouveau rebondissement. C’est le quotidien gratuit 20 minutes qui donne le « la » en lançant l’information avec ce titre :

« Jérôme Kerviel marche entre Rome et Paris pour relayer la parole du Pape ». On y apprend qu’il a démarré à pied de Rome le 24 février et qu’il compte parcourir les 1400 kilomètres qui le séparent de Paris au rythme de 15 à 30 kilomètres par jour en faisant escale chez l’habitant pour dormir.  Source de l’article ? Des proches de Jérôme Kerviel. 20 Minutes a eu droit à une exclusivité. Dans le courant de la journée, une autre formule journalistique fait le tour des réseaux sociaux. « De retour du Vatican, Jérôme Kerviel entame une « marche contre la tyrannie des marchés » ». Puis viennent les honneurs du NY Times. Comme le remarque le site Arrêt sur images en fin de journée, on en vient à penser que Jérôme Kerviel est le porte-parole du Pape.

Au point que le Vatican se sent obligé de réagir ainsi que le rapporte le journal La Croix : 

« Si Jérôme Kerviel a pu s’approcher le 19 février du pape François, à l’occasion de l’audience publique donnée chaque mercredi place Saint-Pierre, et brièvement échanger avec lui, celui-ci ne lui a jamais accordé une audience, a rappelé mercredi 5 mars à La Croix l’entourage du pape, qui aurait lui-même été irrité de cette utilisation des images.

Chaque mercredi, après son audience générale, le pape s’attarde longuement sur la place Saint-Pierre, conversant un instant avec les personnes se trouvant sur son passage.

Le 19 février dernier, l’ex-courtier de la Société générale, Jérôme Kerviel, accompagné de son avocat, avait ainsi pu saluer le pape, réussissant même à s’entretenir brièvement avec lui, alors même qu’il n’était pas dans le carré réservé aux personnes présentées officiellement au pape en fin d’audience ».

Le Vatican aura donc été obligé d’opérer deux mises au point pour corriger les approximations médiatiques sur cette rencontre.

Et voilà comment, à coups de petites imprécisions disséminées ici et là, de faits un peu arrangés et d’événements indépendants les uns des autres mais habilement reliés entre eux, on parvient à dérouler une histoire.  Mais, objecterez-vous, le système s’est corrigé avec les mises au point réalisées par le Figaro et La Croix. En effet. Tard, bien trop tard. C’est la première impression qui compte, ensuite chacun passe à autre chose, en conservant à l’esprit un message biaisé. Seules les personnes particulièrement intéressées trouveront la bonne information. Et surtout, le correctif n’a pas surmonté la barrière de la langue si j’en crois l’article enamouré que consacre au sujet  le New-York Times. (Et qu’on ne vienne plus jamais me vanter le professionnalisme de la presse anglo-saxonne !).

Un si dangereux silence…

Cette affaire révèle une autre faille du système médiatique, fort inquiétante. Parmi les journalistes qui se sont intéressés à l’affaire depuis le départ et surtout qui ont suivi les deux procès, soit plusieurs dizaines de confrères, il n’y en a pas un seul qui ne sourie aujourd’hui à la vue de l’agitation médiatique orchestrée par la défense. Si je le dis, c’est parce que nous venons précisément  de nous réunir dans un cadre associatif et que nous avons discuté de ce sujet parmi d’autres puisqu’il faisait l’actualité. Pour ceux qui connaissent le dossier en effet, – et qui ont donc au minimum assisté aux deux procès qui ont duré trois semaines chacun et lu à peu près 300 pages de décisions de justice sans compter l’examen des pièces  et les interviews avec les parties, des experts etc. – l’intéressé a commis des infractions qu’il reconnait lui-même et a été condamné. C’est hélas ce qui arrive à des milliers de personnes chaque année en France. Si l’on s’en tient aux affaires de rogue traders, elles se finissent la plupart du temps en prison. Il n’y a donc ici rien d’exceptionnel, nulle trace avérée de de scandale, ni de complot. Seuls ceux qui débarquent en fin de dossier, de Jean-Luc Mélenchon à Denis Robert en passant par Martine Orange de Mediapart, et n’ont visiblement affaire qu’à une seule source, trouvent encore étranges, bizarres ou surprenants des éléments examinés par la justice sous toutes leurs coutures, en public et à deux reprises.  C’est Pascale Robert-Diard du Monde qui exprime le mieux  la différence de vues entre ceux qui ont travaillé sur l’affaire et les autres dans ce remarquable billet intitulé « Le paradoxe Kerviel ». Le seul aspect discutable du dossier c’est la condamnation à indemniser la banque à hauteur du préjudice, soit 4,9 milliards d’euros. En principe, la réparation intégrale du dommage par celui qui l’a occasionné parait une règle parfaitement équitable. Mais il arrive que dans des cas exceptionnels, l’application du droit aboutisse à un résultat dont la pertinence interroge. C’est le cas ici. Et la situation se trouve aggravée par le fait que le trader refuse de négocier avec la banque – qui n’a aucun intérêt en termes d’image à lui réclamer cette somme absurde – car il continue de s’accrocher à la thèse de la complicité et de contester la réalité de la perte. Voilà pourquoi les journalistes sourient, parce qu’ils savent tout cela et qu’ils prennent donc la juste mesure de cette agitation.

Mais alors pourquoi n’écrivent-ils pas ce que vous nous expliquez là, me demanderez-vous ? Parce que d’autres sujets les absorbent. Parce que celui-ci est un non sujet. Il n’y a pas d’information, c’est de la communication pure à quelques jours de l’arrêt de cassation qui risque de rendre sa peine de prison exécutable. Parce que le silence leur parait encore la meilleure réponse à opposer à une agitation absurde et même à certains égards assez détestable quand elle s’emploie à rallier de force le Pape à la cause d’un plaideur dans le cadre d’un procès en cours. Seulement voilà. Leurs titres, eux, ont besoin de faire du remplissage. De fait, si les chroniqueurs judiciaires et les journalistes d’investigation des grands médias se taisent, d’autres voix et d’autres plumes des mêmes supports relaient la dépêche AFP et donnent ainsi une audience imméritée et absolument pas nuancée à une campagne de communication fort discutable. Il faut dire que cela permet de pondre un sujet à peu de frais. Il suffit de prendre la dépêche et d’y ajouter trois phrases tirées des déclarations du comité de soutien sur twitter. La presse étrangère embraye sans disposer d’informations contradictoires, ni en chercher par elle-même d’ailleurs – . C’est un autre travers du système. A part les journalistes spécialisés en matière de justice, les autres ignorent superbement le fait que dans un procès, il y a plusieurs parties et donc plusieurs versions de la réalité et qu’on ne saurait par conséquent n’ en relayer qu’une seule, sauf à livrer une information tronquée. Et voilà comment le silence des spécialistes d’un dossier contribue à laisser prospérer des informations de fort médiocre qualité pour ne pas dire franchement erronées.

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