La Plume d'Aliocha

27/02/2014

Et soudain…Bobin !

Filed under: Salon littéraire — laplumedaliocha @ 11:47
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product_9782070144259_195x320Avez-vous remarqué à quel point nous lisons, depuis Internet ? Tout le temps, partout. Le visage rivé à nos écrans d’ordinateur au bureau, de smartphone partout ailleurs, nous lisons, encore et toujours. La preuve, vous êtes en train de me lire, et c’est en lisant, un tweet, un mail d’alerte, que sais-je encore que vous êtes arrivé ici avant de repartir ailleurs, lire autre chose. J’envie ceux qui ne sont pas saisis de lassitude à force d’être assaillis de mots jour et nuit. Des mots souvent criards, des mots usés, des mots de médias, creux et boursouflés, des mots insensés, des mots nausée.

J’en étais là quand j’ai décidé d’aller dans un musée de vieux mots de papier. On appelait cela une librairie en mon temps. Il en reste quelques unes qui ne vendent que des livres, mais les plus grandes proposent aussi des écrans, des affiches et des moules à gâteaux. Faut ce qu’il faut. Toujours est-il que mon musée de vieux mots de papier à St Germain-des-Prés contenait lui aussi tant de mots que j’ai failli ressortir. Ils hurlaient en silence sur leurs couvertures, étalés ou bien debout, sur face ou sur tranche, en vrai et en photos. J’avais envie de silence. C’est étrange n’est-ce pas de chercher un livre contenant du silence ? Je l’ai trouvé. Il s’appelle La Grande vie, il est signé Christian Bobin. « Les palais de la grande vie se dressent près de nous » raconte la quatrième de couverture. Vous entendez le silence abyssal de ces palais ? Je l’ai feuilleté. On y parle de la joie atomique qui monte à la gorge de l’oiseau juste avant de chanter. Avant de chanter. « Aujourd’hui on n’écrit plus de lettres. C’est comme s’il n’y avait plus d’enfant pour jeter sa balle de l’autre côté du mur. Le monde a tué la lenteur, il ne sait plus où il l’a enterrée » écrit le poète. A mon avis, le monde a aussi tué le silence. C’est en lisant Christian Bobin que j’ai compris ce que je cherchais dans mon musée de vieux mots de papier. Un écrivain qui sache poser des mots précieux sur un écrin de silence ou bien qui les propulse dans le ciel en les regardant danser. Les mots papillon du poète ont une âme, c’est ce qui les distingue des mots gris qui nous assaillent. « Je jette le filet de mes yeux sur les eaux du monde détruit, puis je le ramène à moi et je sauve les poissons d’or ». Christian Bobin confie ici que l’écriture est une guérisonC’est vrai, le poète, ce poète, guérit le lecteur du bruit. Et puis il fait des pansements aux mots pour qu’ils cessent de saigner leur sens à en mourir à force d’être malmenés…

Christian Bobin, La Grande vie  – Gallimard 2014- 121 pages, 12,90 euros.

09/02/2014

L’avénement de « Libéland »

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 14:30
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202549« Nous sommes un journal,

pas un restaurant,

pas un réseau social,

pas un espace culturel,

pas un plateau télé,

pas un bar,

pas un incubateur de start-up… » 

hurle la Une de Libération datée des 8 et 9 février.

Un Flore du 21ème siècle ?

A l’origine de cette  colère, se trouve le projet des actionnaires de Libération – sur fond de graves difficultés économiques – de déménager la rédaction du journal en banlieue et de transformer le siège historique, avec le concours du célèbre designer Philippe Starck, en un Café de Flore du 21ème siècle, « carrefour de toutes les tendances politiques, économiques et culturelles » qui serait porté, expliquent les actionnaires dans un lettre reproduite dans le journal  « par la puissance de la marque Libération, sa légitimé historique et graphique unique dans l’histoire de la presse française et peut-être mondiale, forme de synthèse entre les deux plus grandes révolutions sociétales et libertaires de l’histoire moderne que furent les années 60 et celles, actuelle, du numérique ». Ces grandes manoeuvres stratégiques, annoncées vendredi, s’accompagnent d’une réduction des effectifs (départs en retraite non remplacés), de salaires revus à la baisse et autres joyeusetés du même ordre  dont l’annonce avait déjà déclenché une grève la veille. On comprend l’émotion de la rédaction. C’est le dépeçage du journal qu’on lui annonce. La symbolique est si lourde qu’on est tenté de s’interroger sur le point de savoir si les actionnaires ont compris un jour ce qu’était un journal et comment fonctionnaient les journalistes qui le conçoivent quotidiennement. Bref, envoyer les hommes et les femmes qui incarnent Libération en banlieue, leur serrer la vis de surcroît et leur annoncer que la marque, leur marque, celle d’un quotidien d’information générale, parce qu’elle est considérée comme le seul actif de valeur, sera désormais utilisée essentiellement pour couvrir des activités de parc de distraction pour bobos branchés, mazette ! On imagine sans difficultés ce que doivent penser les journalistes de ce projet qu’ils surnomment « Libéland » : ah, si seulement l’argent qu’on va dépenser à élaborer cette bouffonnerie était utilisé dans un vrai projet éditorial…

Libéland, what else ?

9782707146083Hélas, il se pourrait que les actionnaires aient raison, si ce n’est dans la méthode (calamiteuse humainement et donc économiquement), du moins en partie sur le fond. Pour le comprendre, il faut être entré une fois chez Nespresso. Le génie marketing de la marque a été de remplacer la vente d’un objet, ici un paquet de café, par la monétisation de l’accès à un univers, celui du café. C’est ainsi qu’elle a installé dans presque tous les foyers une machine sophistiquée, donnant accès à un espace infini d’expériences sensorielles présentées sous forme de capsules bariolées, elles-mêmes insérées dans des coffrets. Avec Nespresso, on ne boit plus du café, on pénètre, en qualité d’hôte de marque dans l’univers du Café avec un grand C. Cette nouvelle économie là, un intellectuel américain l’a théorisée dans un livre remarquable publié en 2000 : L’âge de l’accès. L’auteur, Jeremy Rifkin,  y explique ( avec de nombreuses mises en garde) que dans un Occident suréquipé, il n’y a plus rien à vendre, et surtout pas des objets (qui a besoin de 3 voitures et 4 presse-purée ?), non, tout ce qu’on peut encore imaginer monétiser, c’est l’accès à des expériences de vie dans des univers, et tout particulièrement dans le domaine culturel qui constitue le nouveau champ d’expansion du capitalisme. « Nous ne vivons pas seulement de pain et de vin mais d’idées et de pensées. Si l’ère industrielle a nourri notre être physique, l’âge de l’accès s’adresse essentiellement à notre être mental, émotionnel et spirituel. Du contrôle des échanges de biens, on est en train de passer au contrôle des échanges de concepts. Au 21ème siècle ce sont les idées qui font le plus en plus l’objet de transactions commerciales, et les individus doivent acheter l’accès à ces idées et aux supports physiques qui les véhiculent. La capacité de contrôler et de vendre des pensées est l’expression suprême du nouveau savoir-faire marchand ».  Mais, objectera-t-on, dans ce cas les journaux devraient se porter mieux que jamais si les idées sont les dernières choses vendables dans nos contrées. Hélas, c’est plus compliqué, on ne peut plus vendre l’objet « journal », ni même la denrée immatérielle dénommée « information », il faut proposer l’accès à une expérience culturelle autour de l’information. Peu ou prou, les journaux français s’y mettent doucement via des services accessoires offerts à leurs abonnés. Chez les nouveaux médias, on observe du côté de Mediapart une vraie dynamique pour cristalliser une communauté de lecteurs autour d’une « culture Médiapart » à travers l’organisation d’événements et de débats divers et variés. L’abonné n’accède pas seulement à une information, il intègre un univers au sien duquel il est invité à partager une expérience de l’information vécue comme un engagement citoyen.

Une histoire de contenant et de contenu ?

Qu’ils le fassent en toute conscience ou de façon purement intuitive, la plupart des titres de presse écrite anciens ou modernes flirtent aujourd’hui avec ces pistes de développement. A ma connaissance, Libération est le projet qui va le plus loin dans cette direction. En lisant la présentation par les actionnaires de leur projet, on comprend que l’exploitation de l’immeuble historique est conçue comme un « relais de croissance » qui doit permettre de sauver l’entreprise et donc le journal. Toutefois, s’agissant de ce-dernier, rien n’est indiqué concernant une éventuelle nouvelle offre éditoriale. En revanche, les actionnaires notent que Libération s’inscrira « non plus comme un seul éditeur de presse papier, mais comme un réseau social, créateur de contenus, monétisable sur une large palette de supports multimédias (print, vidéo, TV; digital, forums, événements, radios…) ». « Un réseau social créateur de contenus… »voilà l’exemple type de vocabulaire qui a sur un cerveau de journaliste l’effet d’un crissement de craie sur un tableau noir. Un journal, ce n’est pas un « contenant » qu’il s’agirait tous les jours de remplir de « contenu ». Certes, il existe une maquette, rigide, dictant des formats de sorte que techniquement l’activité consiste en effet à remplir des cases vides et à présenter l’objet fini à la vente. Mais le « contenu », c’est un regard sur le monde, encadré par une déontologie, pétri de valeurs, c’est parfois du sang et des larmes, d’autres fois des idées qui peuvent faire basculer un tyran, c’est une photo qui vous arrache les tripes prise par un professionnel qui a failli y laisser sa peau, c’est le cri de rage d’un peuple opprimé, la dénonciation légitime d’un scandale politique, l’alarme d’un lanceur d’alerte. C’est cela le journalisme, pas toujours c’est vrai, pas tout le temps, mais quand même souvent.

De fait, s’il est un point faible, peut-être pas dans le projet mais au moins dans sa formulation, c’est le silence assourdissant concernant le coeur de Libération autrement dit, le journalisme. Nespresso a sans doute révolutionné le commerce du café, mais il vend du café, et du très bon. Libération-réseau-social-café-de-Flore n’a une chance de rencontrer le succès que s’il est clair pour ses actionnaires que l’information reste le coeur du projet, le sang de la marque, l’âme de sa patte graphique.

Bonne chance, confrères !

04/02/2014

Le petit chat, la traque, la prison

Filed under: Droits et libertés,Justice,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 07:56

Ouf, le petit chat n’est pas mort ! Pour ceux qui auraient échappé à l’événement du moment, petit rattrapage :    l’individu qui s’est fait filmer par un ami en train de lancer un chaton contre un mur (comment peut-il avoir un ami ?) et qui a mis la video en ligne, cet individu là a été arrêté par la police grâce à la mobilisation des internautes ulcérés par l’horreur de la scène. C’est émouvant comme une version de Sauvez Willy en 2.0.

Ah, comme l’humanité est belle quand elle se contemple dans l’écran de l’ordinateur. Avec Facebook, l’internaute est devenu à la fois le pipole et le paparazzi de sa propre vie. Grâce aux blogs, il s’est découvert plein d’esprit  et s’est rêvé  auteur à succès. Avec Twitter, il est devenu une star de l’information goutant la joie indicible de s’exprimer pour un public en liesse. Les révolutions arabes lui ont montré qu’il pouvait même faire basculer un régime. Et voici qu’avec l’affaire du chaton, l’internaute ébloui s’érige en ange vengeur, comme dans les super productions américaines style L’Arme fatale ou les jeux vidéos.

Le camp des gentils

Ici donc, les internautes ont lancé des pétitions, organisé une chasse à l’homme et grâce aux précieuses informations qu’ils ont fournies, les policiers ont pu arrêter le tortionnaire. L’animal est blessé mais sain et sauf ; toujours grâce à la toile, il a été rendu à son propriétaire. Même la police s’est émue de cet élan, on la comprend, elle est plus habituée à prendre des pavés dans la tête qu’à recueillir le soutien spontané de la population…Encore un miracle de la toile ! Evidemment, tout à la joie de ce conte de fée 2.0 personne ou presque n’a pensé que l’affreux qui se mettait en scène était aussi un enfant de la toile, le produit monstrueux de cette tentation permanente de l’exhibitionnisme et de la staritude qui pousse les individus équilibrés à se comporter comme des people sous ecstasy et les dingues à mettre en scène leur folie. Celui qui oserait gâcher la fête en rappelant cette évidence serait immédiatement classé dans la catégorie des dinosaures qui ne comprennent rien à Internet et dénigrent sans savoir. Personne ne s’est ému non plus de voir tous ces gentils internautes se transformer en auxiliaires de police. Eh non, dans le mode de raisonnement binaire qu’on nous propose, il y a un méchant qui agresse un petit chat et une horde de gentils révoltés par l’horreur de la situation qui contribue à identifier et livrer le criminel aux forces de l’ordre. Je renvoie les lecteurs que le phénomène de la chasse à l’homme  intéresse à cette  analyse publiée sur le site de l’Obs.

Gare au Bisounours 2.0

Lors de l’audience de comparution immédiate au cours de laquelle l’auteur des faits a été jugé, un avocat a fait valoir que la justice devait se rendre dans les tribunaux, pas sur Internet. Il a raison. Depuis quelques années les vertueux internautes traquant ici et là des monstres réels ou supposés ont tendance à me faire frissonner. Internet, c’est aussi des personnes qui se suicident, parce que de méchants internautes les insultent et les harcèlent. Mais chut ! On ne dit pas ces choses-là, ça agace ceux qui croient encore que l’humain dès lors qu’il pénètre dans le monde virtuel se change soudain en ange. En réalité, le Bisounours 2.0 est capable de manger de l’homme pour peu qu’un mouvement de foule  l’y incite. Le lanceur de chat a été condamné à un an de prison ferme (lire la réaction d’Eolas ici). Et le prochain ? Aura-t-il le temps d’être arrêté avant d’être lynché ? Et l’innocent qui se trouvera désigné à tort par la vindicte d’une poignée de justiciers planqués derrière leur écran, aura-t-il la chance d’échapper au pire ?

Note : j’ai eu à peine le temps de finir de rédiger ce billet hier soir que déjà un autre événement similaire enflammait la toile. Vous noterez que l’auteur évoque une « justice populaire » qui cède la main à la justice professionnelle. Parfait, mais jusqu’à quand ?

Aux sourcilleux du web, je précise qu’il ne s’agit pas ici de dire qu’Internet a inventé la violence, ni même qu’il l’aggrave, la facilite ou la propage, mais simplement d’accepter de penser l’utilisation qui est faite de ce fabuleux outil pour corriger ce qui doit l’être. Il me semble que c’est exactement l’objectif des internautes quand ils traquent les délinquants du genre du lanceur de chat, sauf que la méthode est discutable et mènera inéluctablement à des drames si on n’y prend pas garde. 

03/02/2014

Dans l’angle mort de l’actualité

Filed under: Eclairage,Justice,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 11:33

Il s’est passé ces dernières semaines quelque chose qui n’a intéressé quasiment personne. Le tribunal correctionnel de Paris était chargé de juger 8 personnes et une société. L’objet ? La communication financière d’un fleuron technologique français, Altran, en 2001 et 2002 au moment de l’éclatement de la bulle Internet. Sur le banc des prévenus, 6 personnes appartenant à l’époque au comité de direction (président, vice-président, les 2 directeurs généraux opérationnels, directeur financier, DRH) ainsi que le contrôleur de gestion de l’entreprise et un absent, l’ex-dirigeant d’une filiale du groupe – qui a disparu depuis 2007 sans laisser d’adresse. Ils risquent une amende de 1,5 millions et 5 ans de prison. A l’époque, le cours d’Altran est passé de 60 euros à moins de 3 euros en l’espace de quelques mois. Une situation que certains cadres de l’entreprise auraient tenté de combattre tant bien que mal en arrangeant la présentation de ses comptes, ce qui leur a déjà valu une sanction exemplaire de l’AMF en 2007.  Les actionnaires s’estimant lésés par une présentation mensongère des comptes de l’entreprise leur réclament en outre 20 millions d’euros d’indemnisation. Sur les bancs de la presse nous étions trois, votre hôtesse, mon confrère de l’AFP et mon confrère du Monde (c’est un article de ce journal, signé Sophie Fay qui a fait éclater l’affaire le 10 octobre 2002). Aucun journal économique n’avait jugé bon d’envoyer quelqu’un. Dossier trop vieux, pas assez d’effectifs, pas au courant ? Allez savoir, sans doute les 3 à la fois. Je vous renvoie à cet article du Monde pour un résumé des faits et à tous les autres ainsi qu’aux dépêches AFP pour le récit du procès.

Et pourtant…

Ce n’est pas totalement dénué d’intérêt, alors que nous venons de traverser deux crises graves, celle des subprimes et celle de la dette souveraine, d’observer comment la justice, 12 ans après les faits, gère les malversations présumées survenues lors de la crise de 2001 et les demandes d’indemnisation des victimes. Il faut restaurer la confiance, explique-t-on à longueur de colloques en ce moment dans le monde financier. Et pour cause, pas de confiance pas d’actionnaires, pas d’actionnaires pas de financement pour les entreprises puisque les banques ne peuvent plus prêter aussi largement qu’avant, et donc au bout : pas de reprise économique et pas d’emplois. Seulement voilà, pour que vous et moi ayons suffisamment confiance dans les marchés financiers pour acheter des actions, ou seulement accepter de souscrire à l’un de ces produits indexés sur les poids lourds de la cote proposés par notre conseiller clientèle, encore faut-il que nous ayons l’assurance que les règles du jeu seront respectées et qu’en cas de faute de la part de ceux qui sollicitent nos économies, il y aura sanction et réparation. N’en déplaisent aux avocats brillants qui défendaient les dirigeants d’Altran – notamment le magnifique Hervé Témime – c’est bien l’un des enjeux de ce procès. Enjeu passé totalement inaperçu aux yeux d’un système médiatique qui a parié qu’il n’y avait que peu de clics à espérer de ce vieux dossier poussiéreux et l’a donc sorti de son agenda.

A tort.  Sur le terrain du récit, on a découvert le fonctionnement interne d’un joyau français, ses grandeurs et aussi son incroyable absence d’organisation. En écoutant les experts, on a compris comment en période florissante les grands groupes provisionnent pour diminuer leur résultat et donc leurs impôts, tandis que les mêmes raclent les fonds de tiroir pour sortir du chiffre d’affaires et rassurer clients et banquiers en période de crise. C’est cela qui s’est passé en 2002 quand la bulle financière a éclaté, il a fallu trouver du chiffre d’affaires et on a décidé de franchir la ligne jaune en le fabriquant artificiellement. L’une des questions posée au tribunal est de savoir si les méthodes employées étaient simplement fautives en termes de gestion ou si elles constituaient une infraction pénale. L’autre question consiste à déterminer si un seul homme est responsable du système de fausse facturation ayant permis de gonfler artificiellement le chiffre d’affaires à l’insu de tous les autres ou s’il s’agissait  d’un véritable système organisé au sein de l’entreprise par l’ensemble du Codir. Le parquet, hésitant, a proposé une cote mal taillée :  la relaxe du DRH et la condamnation de tous les autres. Cette plongée dans l’un des scandales financiers français du début des années 2000 a permis de découvrir que les groupes sensibles sont surveillés comme le lait sur le feu par les services secrets. On a donc croisé au fil des récits la DGSE, la DST, une obscure mafia géorgienne, des factures fictives, un hôtel particulier sur le Parc Monceau, la salle Pleyel refaite par l’un des fondateurs d’Altran, des complots déjoués in extremis pour prendre le contrôle du groupe etc…

Il y avait là de quoi  intéresser le public, tout à la fois à l’économie, la finance, le savoir-faire français, les crises financières et la justice, le tout sur fond de roman à suspens. Cette affaire illustrait à merveille le double visage de l’économie, à savoir tout à la fois une formidable aventure humaine faite d’inspiration, de risque et de créativité mais aussi parfois une somme de mesquineries et de petits arrangements avec les règles débouchant sur de grandes catastrophes. Le dossier aurait pu aussi être l’occasion de s’interroger sur la justice.  Est-il raisonnable de juger douze ans plus tard un tel dossier ? Certains des prévenus, âgés de plus de 70 ans, sont dans un état de santé très fragile et ont vécu les audiences durant  jusqu’à 7 heures d’affilée comme un calvaire, les actionnaires lésés quant à eux attendent leur indemnisation depuis plus d’une décennie. Quel sens aura une sanction si elle intervient aujourd’hui ? Infamante, la prison avec sursis ? Certes, mais tous ces hommes sont en fin de carrière ou déjà retraités, la prison va les salir, est-ce vraiment utile ? Les amendes iront renflouer les caisses de l’Etat qui en ont bien besoin. Et les actionnaires vont peut-être récupérer un peu de l’argent qu’ils ont perdu, mais seulement la petite cinquantaine qui a décidé d’agir en justice. Quid des dizaines de milliers d’autres ?

Voilà l’histoire qu’on aurait pu raconter, parmi mille autres, voilà quelques uns des sujets de réflexion que l’on aurait pu lancer dans le débat public si le système médiatique n’avait renforcé depuis l’arrivée d’Internet son épouvantable travers consistant à parler d’une seule voix de la même chose. Les effets en sont dévastateurs, caricature de l’actualité, abaissement terrifiant du niveau du débat public, rejet des élites, des médias, du monde économique en bloc et des politiques.

Quelle misère.

02/02/2014

Le génie politique du bonobo

Filed under: Coup de griffe,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:13

Ah ! Comme nous aurions dû nous méfier au moment de l’affaire DSK ! Souvenez-vous, à droite comme à gauche tout le monde a pensé à peu près la même chose : bon sang, en pleine crise nous avions besoin des compétences économiques de cet homme-là et voilà qu’une sombre affaire de sexe vient le griller politiquement, c’est pas de pot. En fait, la sinistre mésaventure était prémonitoire. Avec le recul, il faut bien se rendre à l’évidence, le sexe n’est pas la petite faiblesse qui a perdu DSK, mais l’obsession de la majorité en général.  Entre nous, voilà quand même bientôt deux ans qu’on ne parle absolument que de cela. A croire que la crise économique a totalement disparu.

Novembre 2012 – Avril 2013 : le mariage pour tous

Souvenez-vous. Tout a commencé avec le mariage pour tous. Mine de rien, le sujet a fait la Une des médias de novembre 2012, date du dépôt du projet de loi à l’assemblée jusqu’à son adoption en avril 2013, et même un peu après car la Manif’ pour tous a refusé de poser les drapeaux et d’admettre sa défaite. Durant toute cette période, certains vous diront qu’on a parlé d’égalité, en effet, celle du fond du caleçon. En février dernier, il y a eu un pic avec deux sujets sexuels à la une : tandis que le mariage pour tous continuait sa chaotique avancée, l’ouvrage de Marcela Iacub décrivant sa liaison avec DSK tentait de lui voler la vedette dans une pantalonnade politico-porcine pompeusement dénommée « littérature » dans les bistrots de St Germain-des-Prés. Certes, entre décembre 2012 et mars 2013, Jérôme Cahuzac a eu le bon goût de nous rappeler qu’il n’y avait pas que le cul dans la vie, que le fric ça comptait aussi, même au sein de la gauche morale tendance Savonarole. Ensuite, les choses se sont tassées un peu. Enfin, pas tout à fait puisque entre septembre et décembre 2013, la France s’est passionnée pour….mais si réfléchissez…Vous y êtes ? Le projet du gouvernement de pénaliser les clients des prostituées. D’où le Manifeste des salauds et tout le cirque, les sujets cul ayant en France une forte puissance polémique. Et puis fin décembre, alors qu’on apprenait avec horreur entre la dinde de Noël et les pétards du Nouvel An, que finalement la promesse d’inverser la courbe du chômage ne serait pas tenue et qu’aucun sujet cul ne venait tempérer médiatiquement les effets calamiteux de cette nouvelle extra-sexuelle, une indignation aussi légitime qu’opportune s’est emparée du ministre de l’Intérieur à l’encontre des spectacles de Dieudonné. Ouf, grâce à cela, on a fini l’année sur une note très à gauche dans l’esprit, mais au-dessus du caleçon, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps. Entre nous, il y avait pourtant des annonces de projet de loi à faire : débaptiser la position du missionnaire au nom de la laïcité, obliger les couples hétérosexuels à inverser les rôles au lit régulièrement et à en rendre compte sous forme de déclaration administrative annuelle au nom de l’égalité, poser le principe constitutionnel une fellation = un cunnilingus et plus généralement engager le vaste chantier de l’étude du genre des mots pour s’assurer que tous les termes à connotation négative ou bien liés à l’enfant seront désormais masculins ou neutre et non plus féminins. Sans compter toutes les autres idées qui ne me viennent pas là à l’instant, mais dont je ne doute pas qu’elles surgiront dans l’esprit de quelque association sexuellement obsédée.

10 janvier : l’annonce de la liaison

Hélas, dès le 10 janvier, le sexe roi s’imposait de nouveau en Une des médias alors que Closer étalait sous nous yeux incrédules les chaussures parfaitement cirées d’un passager de scooter casqué dont on nous disait qu’elles révélaient sans l’ombre d’un doute l’existence d’une liaison de notre président avec une actrice.  La chose nous a occupés jusqu’à aujourd’hui. Il faut dire que d’un point de vue médiatique, c’est une manne. Le sexe, c’est vendeur. Et comme depuis le départ il s’agit de sexe politique lié à des causes nobles ou bien à des enjeux sensibles, la presse sérieuse peut en profiter comme sa consoeur des chiottes, le papier comme la TV et bien moins que le web. On a tout eu, l’aveu tacite, l’hospitalisation de la femme trahie, l’enquête sur l’heureuse élue, la répudiation, la fuite en Inde, le retour, les confidences en Une moins d’une semaine après la rupture, l’annonce d’un livre, le glosage à l’infini sur la première dame, son absence de statut, le protocole, la sécurité, l’hypothèse d’une présidence célibataire (oui, le socialiste trousse mais il n’épouse pas, c’est ce qui le distingue en mieux du type de droite), les ex, et même une polémique sur la marque du scooter. Personne n’a osé aborder la question des préservatifs et c’est dommage, il y avait là un beau sujet : la France dispose d’un savoir-faire exceptionnel en la matière, dit-on. Et puis qu’adviendrait-il si notre président chopait un petit embarras par là ? Voilà qui ferait désordre sur les bulletins de santé…

Fin janvier : des sex toys à la crèche

Mais comme déjà cette affaire s’essoufflait un peu, nous avons eu droit en fin de semaine à un nouveau scandale sexuel. Des parents affolés par une rumeur selon laquelle on enseignait la masturbation  en maternelle sur fond de théorie du genre ont  retiré leurs enfants des écoles. La théorie du genre, c’est un peu comme le monstre du Loch Ness ou le Yéti, certains ont vu la chose, de sorte qu’on en parle, mais personne n’a la preuve formelle que ça existe. Sauf les socialistes qui ont commencé par en parler benoitement sur fond de mariage pour tous, avant de découvrir que ce qui les faisait rêver n’enthousiasmait pas forcément tous les français avec autant de force,  et de se mettre à en nier l’existence avec une vigueur parfaitement priapique. Mais me direz-vous, tout ceci n’était qu’une intox orchestrée par des extrémistes. En effet. Qu’on se rassure, il n’y a pas de sex toy dans les paniers de jouets d’éveil des classes de maternelle. On ne prête qu’aux riches. Si les extrémistes attaquent ce gouvernement sur le cul, c’est qu’ils ont détecté son point G qui se trouve être aussi son point faible. En toile de fond, n’oublions pas les régulières interventions des Femen qui sortent seins nus par tous les temps et ont même choisi récemment de renforcer leur combat en urinant devant les caméras. Ce n’est pas la faute du gouvernement, m’objectera-t-on. Non, à ceci près que notre président laisse un artiste s’inspirer de l’égérie du mouvement Femen pour dessiner la Marianne de nos timbres.

La solution miracle

Le cul, vous dis-je, voilà le fil rouge de la politique de la France actuellement, ce qui occupe notre gouvernement nuit et jour et passionne les médias sans discontinuer depuis mai 2012. Je laisse à des esprits plus éclairés que le mien le soin de décrypter ce que cela signifie politiquement. Pour ma part, le sexe érigé en projet collectif, ça me laisse rêveuse. Et encore, si face à la crise il s’agissait de faire « bander la France », pour reprendre la formule d’un vieux chanteur de droite, je dirais pourquoi pas ?  Mais je doute que ce soit l’objectif, trop macho dans l’approche. D’ailleurs, je regrette de l’avoir seulement évoqué, cela suffit à vous attirer les rodomontades d’Osez le féminisme sur le fait que le clitoris est plus long que le pénis et patati et patata. On dit que chez les singes Bonobo le sexe est un outil de paix sociale. Sans doute est-ce plutôt de ce côté qu’il convient de chercher. A l’évidence, pour notre gouvernement, la solution à la crise ou plutôt au problème que soulève son impuissance face à la crise, c’est le cul. Le cul distrait, le cul console. Mieux, il valorise. J’ai souvenir d’avoir entendu sur un plateau de Mots Croisés un grand intellectuel dire que l’aventure Gayet servait François Hollande car elle révélait une vigueur insoupçonnée chez cet homme habituellement décrit comme hésitant, voire franchement mou par ses détracteurs… Hourra, le président est dur ! Il est urgent de prévenir le FMI, la France a un projet pour sortir la planète de la crise : le cul. Il suffisait d’y penser. Entre nous, la presse étrangère n’a pas fini de rigoler.

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