La Plume d'Aliocha

24/12/2013

Joyeux Noël, oui, mais lequel ?

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 15:05

imagesIl y a quelques jours j’ai entendu, sur une chaine d’info en continu, une universitaire spécialisée dans l’étude des fêtes expliquer que Noël n’était pas seulement une fête chrétienne mais aussi, et plus profondément, un rassemblement de famille suscité par le besoin de se réchauffer au coeur de hiver, quand les jours sont courts et le froid mordant. Elle ne se rendait sans doute pas compte, toute à la subtilité de sa pensée, que ce qu’elle décrivait comme distinct du Noël chrétien en constituait au contraire une partie de l’essence…Triste époque qui ne voit dans les religions que des obscurantismes à combattre tout en en inventant de nouvelles, des religions sans grâce et au pouvoir d’aliénation absolument terrifiant.

Les fidèles de ce blog auront deviné que je fais allusion à ma vieille ennemie, la consommation. Elle insinue l’argent au coeur d’une fête d’amour. Il faut acheter, acheter, acheter, et acheter encore. Acheter pour  faire plaisir, pour montrer à combien d’euros on aime (quelle horreur !), pour se faire valoir, et même dans certains cas, pour embêter en offrant une absurdité dans un réflexe vengeur. Il faut acheter, à manger, à boire, des cadeaux. Cadeaux qui seront revendus ensuite sur Internet dans un triste marché de la déception, du mépris, du désamour, du doublon ou tout simplement de la spéculation. Là où Noël rassemble, que l’on croit au ciel ou que l’on veuille juste se réchauffer le coeur, la consommation divise. Elle hiérarchise les êtres en fonction de ce qu’ils sont capables de dépenser, bannit les moins argentés, aveugle chacun sur le sens des choses et les vrais besoins. Je regrette le temps dont parlent certains aînés où l’on offrait une orange aux enfants. Non pas qu’il faille céder au piège du « c’était mieux avant’, mais on doit bien reconnaître qu’il y avait infiniment plus de sagesse et de cohérence dans le don d’un fruit que dans l’accumulation de gadgets. S’il est vrai que « La terre est bleue comme un orange » comme l’écrivait Eluard, alors  c’est bien le monde que l’on offrait aux enfants, quand on ne leur propose plus que des objets éphémères…On ne reviendra pas en arrière, ou pas avant qu’une catastrophe n’interrompe cette folie de force, mais rien n’interdit me semble-t-il, dans la frénésie et le stress des préparatifs , de se souvenir que nous allons fêter l’amour et non pas l’argent, le partage d’un repas et non pas l’orgie, la chaleur humaine et non pas la possession du dernier joujou à la mode au milieu d’un tas d’autres objets inutiles.

Bon sang, voilà qu’Aliocha est victime d’une crise mystique, songeront certains. Du tout (1). Il s’agit juste d’un exercice de critique des médias. Leur survie dépend de la publicité, c’est-à-dire des gens qui ont quelque chose à vendre et le font savoir dans les radios, télés, journaux et sur Internet, moyennant une rémunération substantielle.  Plus profondément, ils sont l’émanation de la société de consommation et tiennent donc un discours largement inspiré du système qui nous gouverne tous. Au surplus, ils se sentent en devoir de nous parler de nous, et il faut bien admettre que nous sommes devenus ces tristes sujets/objets de consommation. En regardant à longueur de reportages la chronique médiatique attendrie de la frénésie consumériste de Noël, je songe à tous ceux qui, pour une raison ou une autre, sont exclus de cette démence. Chômeurs désargentés, SDF, personnes provisoirement isolées, familles frappées par un deuil récent ou individus simplement en rébellion contre tout ça, ceux-là sont écartés de la fête en vertu d’un épouvantable contresens organisé par le commerce. En vérité, ce sont eux qui incarnent l’esprit et le coeur de Noël. Eux que représente Jésus dans la paille. Souvenons-nous, Marie ne trouve nulle part ou accoucher et doit se réfugier dans le lieu le plus humble, une étable… Si j’évoque ceux-là, ce n’est pas pour inspirer la pitié entre deux coupes de champagne, ils n’en ont pas besoin car, sur le terrain spirituel,  ils sont des rois. Dépouillés, ils ont posé le fardeau des illusions, ils sont au coeur de la vie, prêts à recevoir et à donner, en bref à aimer. Et c’est eux que l’on chasse, au mieux que l’on plaint, toujours que l’on punit en leur infligeant l’image obscène de réjouissances factices ? Quelle erreur, et quelle injustice !

Allons donc….pour être heureux à Noël, surmonter le stress incongru de son organisation dans nos vies d’outils économiques en surrégime, éviter les querelles de famille, les aigreurs et les rancoeurs, tâchons de nous dépouiller de cette horreur consumériste, elle se pare du costume de la joie, elle n’est rien d’autre qu’une charogne puante et triste. Puisse la crise avoir au moins le mérite de révéler cette vérité.

En cadeau, quelques vers de Marie Noël. Certes, elle est considérée comme un poète catholique, mais la joie, l’émerveillement – le vrai, pas celui suscité par une tablette Apple – et la fête sont universels.

« Simples de coeur
Qui, l’ange en tête,
De l’âtre au choeur
Menez la fête,
Bénis de Dieu qui l’avez vu.
Bel et mignon
Petit qu’on choie,
– Quel compagnon !
De quelle joie ! –
Priez pour le coeur dépourvu
Qui dans la nuit émerveillée
Poursuit son amère veillée ».

Et pour ceux qui craindraient que ce blog ne devienne sinistre et messianique, pas de panique, le rire y tiendra toujours  la première place car c’est un remède majeur contre ce que Malraux désigne, à la fin de La Condition humaine  La Voix royale, comme « l’insoutenable vanité d’être homme ».

Les meilleurs moments du Père Noël est une ordure, c’est ici :

(1) : Je recommande néanmoins le dictionnaire des femmes mystiques dans la collection Bouquin qui a l’intelligence d’évoquer notamment des figures athées parmi les mystiques et, dans un autre style, La Face cachée du numérique qui brise le tabou des nuisances liées aux nouvelles technologies et ouvre une réflexion salutaire sur notre consommation d’ordinateurs et de téléphones. Jetez un oeil chez l’éditeur. Certes, il est un peu excessif, mais après tout, à la violence du système, peut-on opposer autre chose que la force des convictions ?

(2) L’illustration est de l’un de mes peintres préférés, Fra Angelico, surnommé avec raison « le peintre des anges ».

11/12/2013

Quand le journalisme dérape dans l’empathie

Filed under: Affaire Kerviel,Coup de griffe — laplumedaliocha @ 15:20
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Les condamnés en justice sympathiques ont un avantage non-négligeable sur les autres, ils plaisent aux médias. Ils leur plaisent même si fort que ceux-ci sont prêts à envoyer paître les règles de base du métier de journaliste, vérification, recoupement etc. pour se lancer à corps perdu dans d’étranges exercices d’empathie fusionnelle. Nous avions déjà assisté à  cette prestation pour le moins déroutante lors de l’interview de Jérôme Cahuzac par Jean-François Achilli en avril dernier sur BFM TV. Cette fois, c’est Denis Robert, celui de l’affaire Clearstream, qui s’empare du dossier Kerviel pour les Inrocks. Le même canard avait été condamné à verser 51 000 euros au trader il y a quelques temps pour diffamation, comme quoi, on n’est pas rancunier aux Inrocks. Le numéro sorti ce jour publie la photo du trader en Une (en lieu et place de Mandela, c’est tout dire…) et onze pages d’entretien, dont 3 portraits pleine page  qui ne manqueront pas d’enflammer les midinettes mais dont on se demande quelle est la valeur informative. Passons….

Trader repenti, mon amour…

« Kerviel contre-attaque » titre le journal, qui aurait tout aussi bien pu écrire « trader repenti, mon amour ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Dans cet entretien réalisé sur le mode intime (complice ?) du tutoiement, la question le plus agressive consiste de la part de Denis Robert à commenter les investissements de « Jérôme » d’un « Tu as fait fort quand même…. » .  C’est que Denis Robert ne porte pas les banques dans son cœur, elles lui ont gravement pourri la vie depuis qu’il s’est emparé de l’affaire de la chambre de compensation Clearstream pour dénoncer ce qu’il considère comme un système massif et délibéré de blanchiment d’argent sale. Alors quand il rencontre Kerviel, on se doute que c’est potentiellement fusionnel entre eux deux. Denis Robert n’est pas un imbécile, ni un mauvais journaliste. Il a donc parfaitement mesuré le caractère discutable, journalistiquement parlant, de la démarche consistant à donner la parole sur un dossier judiciaire aussi lourd au seul mis en cause, sans donner à entendre aux lecteurs ni la version de la partie civile ni celle de la justice, pourtant directement attaquée.

Aussi précise-t-il, dans un paragraphe de commentaire à l’issue de l’entretien :

« L’affaire Kerviel n’est pas close puisque les procédures restent en cours. Le but n’est pas de croire ou de ne pas croire ce que nous dit l’ancien trader mais de comprendre si la vérité judiciaire, bancaire et politique qui nous est servie depuis cinq années est conforme à la réalité. J’ai un sérieux doute étayé par cet entretien, mais aussi par les faits énoncés par Jérôme Kerviel que j’ai vérifiés en consultant le dossier ». Suit un énoncé de ces faits (témoin non entendu en appel, crédit d’impôt de 1,7 milliards, importance des sommes investies) et, en guise de conclusion, un appel à témoignages.

Insinuation, soupçon, rumeur

Quel lecteur, ignorant tout du dossier, ne serait pas définitivement acquis à la cause du trader à la fin de l’entretien ? Aucun. L’intéressé y explique que la méchante banque a menti et ruiné sa vie. Il en faut moins que ça pour émouvoir. Donc l’article a pour effet de jeter l’opprobre sur le système bancaire, la justice, le gouvernement de l’époque et, c’est moins grave mais quand même, les journalistes qui, eux, ont bossé sur le sujet. Et sur la foi de quoi ? Des seules déclarations d’un individu condamné en justice et qui, oh surprise, conteste la sanction et clame son innocence ! Que pèse face à tout ceci la pauvre mise en garde finale ? Rien.  Si Denis Robert avait lu tout le dossier et non pas les pièces qu’on lui montrait en lui expliquant comment les interpréter, assisté aux deux procès d’un mois chacun et même, allons, soyons fous, interrogé la banque et les juges, il aurait obtenu des réponses à ses questions et fait autre chose que de semer le doute dans l’esprit de ses lecteurs.

Une universitaire belge a dégagé récemment le concept bien intéressant de « journalisme de pari » (voir l’avant-dernière question de l’interview). En résumé, on lance l’information et on voit ensuite ce qui se passe, quitte à corriger en cas d’erreur. Hélas, nous y sommes. Le soupçon, l’insinuation, la rumeur remplacent petit à petit les faits. Inquiétant.

Mise à jour 12/12 à 11h19 : Ne manquez pas de suivre la traînée de poudre de la désinformation enflammée par l’ignorance, c’est fascinant. Comment l’interview de Denis Robert devient, sous une plume d’Atlantico, une série de révélations fracassantes alors que tous les éléments évoqués ont déjà été traités, et par la justice, et par les médias. 

09/12/2013

Bienvenue à Emotionland

Filed under: Coup de griffe,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 12:28

L’époque, en tout cas médiatique, est aux larmes, au pathos, à tout ce que les anciens tentaient de contenir par la raison et l’éducation. Il n’y a pas qu’eux d’ailleurs, en extrême-orient, l’émotion est considérée comme un désordre qu’il convient à tout prix de surmonter pour accéder au nirvana qui n’est pas, contrairement  ce qu’on pense généralement en Occident depuis 68, une émotion agréable poussée à son paroxysme, mais  la maîtrise parfaite du désordre des désirs jusqu’à leur éradication totale (écouter à ce sujet, cet excellent numéro des Racines du ciel). Il est vrai que religions et sagesses peuvent s’offrir le luxe de ces conseils désintéressés. Le business au contraire doit susciter le désir, l’émotion, bref le désordre, car c’est cela qui fait vendre.

Et la Centrafrique passe à la trappe

Nos chaines d’information en continu par exemple veulent conquérir des parts d’audience et séduire ainsi de riches annonceurs. Pour y parvenir, il semblerait bien qu’elles aient trouvé la martingale du moment :  l’émotion. Emotion de Jérôme Cahuzac livrant ses confidences intimes en direct sur la face sombre de son être sur BFM TV,  émotion de la traque  du tireur fou (BFM, ITélé, LCI), émotion de la mort de Nelson Mandela (les mêmes). Un fidèle de ce blog, ulcéré par le cirque qui a suivi la disparition de Madiba (je suis comme Prévert, je dis Tu à tous ceux que j’aime, même si je ne les connais pas..) de Madiba donc, m’écrit :

« Certes, un grand homme est mort (ce qui me rappelle un dessin célèbre de Jacques Faizan). Mais tout le monde s’y attendait depuis des mois, non ? Et dans le concert de louanges qui submerge les ondes médiatiques, où est l’information, la nouveauté, la « news » ? Dans le nom des personnalités à qui l’on demande leur avis sur cette mort ? Je ne le crois pas, ce sont toujours les mêmes. D’un autre côté, on avait le début de l’intervention militaire française en Centrafrique (ce qui devrait intéresser tous les français de tous les bords politiques, ne serait-ce que pour les conversations de comptoir), un massacre en cours à Bangui (il y a du matériau médiatique là, de l’info à creuser, non?), un vote dédié du conseil de sécurité de l’ONU et des manœuvres diplomatiques (là encore, il y aura(i)t à dire), etc…

Et lors de ce journal télévisé du soir, alors que des invités choisis pour parler de l’actualité centrafricaine avaient été réunis, on leur demande tout à coup leur avis sur Mandela et sa mort, et la Centrafrique passe à la trappe. Et la réunion d’analystes qui s’annonçait peut être intéressante se transforme en logorrhée de platitudes sur le mort, sa vie, son oeuvre… Tant qu’à y être, on passe sous silence ses échecs : on est caricaturalement dans l’émotion médiatique, pas dans l’information (et encore moins dans l’analyse et la réflexion). Et cette nuit, il n’y avait rien d’autre sur BFM TV et l’autre chaîne info gratuite de la TNT (je ne me souviens plus de son nom, non que je la dénigre, mais je la suis beaucoup moins souvent). « 

Et ce même lecteur de s’interroger : « Est-ce un comportement moutonnier des rédactions, ou bien le standard du traitement de l’information, ou bien encore un « accident journalistique »?

Je n’ai, évidemment, pas de réponse à cette question. Mais je peux proposer des éléments de réflexion, ce qui me semble toujours plus intéressant que des « réponses » toutes faites.

« Sois curieux et fais-en ton métier » disait quelqu’un de célèbre – dont j’ai hélas oublié le nom- à un apprenti journaliste. Ce n’est pas très difficile de comprendre le ressort profond du journalisme, il suffit d’avoir assisté une fois dans sa vie à un événement spectaculaire et de l’avoir raconté avec empressement et force détails à son entourage. Etre journaliste c’est vouloir faire cela à titre professionnel, ressentir en permanence cette excitation, être là où des choses hors normes se passent pour filmer, photographier, témoigner, raconter.

L’adrénaline en direct

Dans la presse écrite papier, l’adrénaline journalistique est distanciée. Parce qu’il y a le temps de l’écriture, parce qu’il y a des règles (les faits, rien que les faits), parce qu’il y a le délai d’impression et enfin la distribution. Entre l’événement et sa réception par le public, il se passe au moins quelques heures (le temps nécessaire à l’écriture, l’impression, la distribution). Ce n’est déjà plus  le cas avec Internet, et l’on voit bien les risques encourus. Mais entre le « direct » télévisé développé par les chaines d’information en continu et le téléspectateur, il n’y a même plus désormais l’épaisseur d’une feuille de papier cigarette. C’est la jouissance de l’instantané. Par conséquent, le journaliste sous l’effet de l’adrénaline, se trouve en prise directe avec son public. Sans doute pense-t-il même que c’est son devoir de partager cette jouissance de l’événement en train de se dérouler ou à peine survenu avec les téléspectateurs.

De fait, vous l’aurez compris, entre une possibilité offerte par la technique et son exploitation commerciale, il n’y a qu’un pas, aisément franchi par les bienheureux qui ont été dotés à la naissance de  la bosse des affaires. Et pourquoi donc, ont dû songer ceux-là, ne pas offrir aux téléspectateurs de façon professionnelle (industrielle ?), le spectacle en direct du déroulement de l’actualité ? L’ennui, c’est que ce spectacle s’avère la plupart du temps fort ennuyeux. Le monde tourne plutôt rond, contrairement à la vision pathologique qu’en offrent les médias. Et même s’il est assez vaste pour offrir à chaque instant quelque part un sujet digne d’intérêt, les moyens limités de nos chaînes françaises les empêchent d’aller chercher cette précieuse manne à l’autre bout de la planète. Au demeurant, notre profession sait bien qu’un chien écrasé à Paris intéresse plus qu’un immeuble qui s’effondre à Bali. Que faire donc, quand on est une chaine d’information en continu, pour remplir le contrat que l’on a proposé au public, à savoir  lui servir à chaque seconde de l’événement avec un E majuscule? Eh bien utiliser les vieilles recettes du spectacle : créer des rebondissements, susciter de l’émotion, fabriquer du suspens. D’où les caméras installées là où il pourrait se passer quelque chose et les correspondants sur place commentant du vide pour soulager les experts en plateaux qui s’épuisent à débattre du rien. Et quand on n’a rien à dire ni à filmer, eh bien il ne reste plus qu’à dilater à l’infini le récit de ses émotions face à l’événement en attendant qu’un autre survienne et crée de l’émotion tout fraiche.

Tout ceci n’est pas sans incidence sur notre rapport à l’information. Le lecteur cité plus haut a raison me semble-t-il de s’interroger sur l’avenir du factuel proposé à la raison,  face au développement du spectaculaire s’adressant aux émotions. On aperçoit sans difficultés les risques d’appauvrissement intellectuel et de manipulation. Ce ne sont pas les seuls dangers. Une interview publiée hier dans le Monde de Gilles Finchelstein met en garde contre la spectacularisation de l’information qui influence le discours politique. Le spécialistes souligne toutefois  que les chaines d’info en continu ont aussi le mérite de diffuser des débats, des meetings en intégralité, des discours et  des conférences de presse autrefois réservés aux participants et aux journalistes.

Que souhaiter donc vis à vis de cette nouvelle information ? Peut-être que ses acteurs entendent le public quand il crie : stop à l’émotion dégoulinante, à la mise en scène inutile, au vide qui tourne en boucle !

03/12/2013

Le témoin

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 11:41
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On nous raconte à longueur de sondages que les français n’ont plus confiance en leur justice. Ni en leurs journalistes d’ailleurs. J’y pensais en lisant avec retard,  un article de Mediapart sorti mardi dernier donnant la parole à un nouveau témoin mystère dans l’affaire Kerviel. Pour ceux qui bavardent au fond de la salle, je rappelle que l’affaire Kerviel a été jugée en première instance en juin 2010, que le trader a été condamné à trois ans de prison avec sursis et 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts, et que le jugement a été confirmé par la cour d’appel de Paris en 2012. Jérôme Kerviel a formé un pourvoi en cassation dont le résultat est attendu en février prochain. Pour l’instant, il est encore présumé innocent et il est libre. Si la Cour de cassation rejette son pourvoi, il exécutera en principe sa peine de prison. Pour les dizaines de journalistes justice et économie qui ont suivi les deux procès, l’affaire est claire comme de l’eau de roche : le trader a fauté, il est sanctionné, les débats judiciaires n’ont laissé aucun doute sur ce sujet. Ce qui ne signifie pas la fin du débat sur la finance, la justice économique, le montant des dommages intérêts, la responsabilité des banques etc. ; au contraire, tout ceci mérite discussion. Cela ne signifie même pas la fin de l’histoire judiciaire, un nouvel élément peut toujours faire basculer le dossier. Mais précisément, un nouvel élément,  pas le recyclage médiatique de pièces et de témoignages déjà examinés jusqu’à l’épuisement en justice.

Recyclage

Ce recyclage ne semble pourtant pas déranger chez Mediapart.  Depuis quelques mois, le site de presse en ligne feuilletonne sur le dossier, multipliant les « révélations ». Un jour (20 juin) on nous sort les enregistrements du fameux week-end durant lequel Jérôme Kerviel a été cuisiné par sa hiérarchie (enregistrements figurant au dossier pénal et donc examinés par la justice), un autre (4 juillet) on  évoque le soi-disant « cadeau fiscal » de 1,7 milliard (déjà soulevé en octobre 2010 par Me Olivier Metzner et aujourd’hui prescrit), dans un troisième article on fait mine de s’étonner (en tout cas je l’espère) que la hiérarchie du trader ait été virée avec indemnités et invitation classique dans ce genre de contrat à la confidentialité mais non pas, contrairement à ce qui est prétendu, à l’obligation de mentir ou de refuser de témoigner devant un tribunal pénal. Et l’on songe en  lisant cette succession de « scoops » que si leur auteure avait assisté aux deux procès et/ou lu le dossier en entier,  elle écouterait d’une oreille bien moins complaisante les arguments du sémillant défenseur de Jérôme Kerviel. On songe aussi que si certains cessaient de prendre le public pour un con, le niveau des débats s’en trouverait relevé pour le plus grand bonheur de tous.

Le témoin qui voulait à tout prix témoigner

Le dernier volet de la série, donc, évoque le témoignage de (BIP !), un ancien salarié de Fimat, la société de courtage de Société Générale. Disons pour faire simple que Jérôme Kerviel passait par cet intermédiaire (la société, pas ce professionnel en particulier) pour réaliser ses opérations. Les déclarations techniques de l’intéressé sont difficilement discutables dès lors qu’elles mêlent le vécu personnel et une compétence technique dont la compréhension est réservée non seulement à une élite, mais en plus à l’élite de ce lieu-là, à cette période-là. En revanche, ce qu’il dit de la justice augure mal de sa crédibilité. L’intéressé se plaint de n’avoir pu témoigner.  La présidente de la Cour d’appel  a certes refusé de l’entendre, sans doute en raison des libertés que le clan Kerviel prenait avec la procédure et qui n’ont cessé de l’irriter, mais elle a accepté son témoignage écrit. Il est donc faux de dire que son témoignage n’a pas été pris en compte. Notons au passage qu’un témoin ne doit pas assister aux débats avant de s’exprimer à la barre, c’est formellement interdit pour préserver la « pureté » du témoignage. Par conséquent, lorsque l’intéressé raconte qu’il est venu au procès tous les jours dans l’espoir d’être enfin appelé à la barre, il s’égare.  Et il s’égare tout autant  lorsqu’il se permet de tirer à vue sur la brigade financière – qu’il juge incompétente – et sur la justice à qui il reproche en toute modestie de ne pas savoir identifier un cas de subornation de témoin et, plus généralement, de s’être laissée berner dans les grandes largeurs. A le lire, on se prend à regretter en effet qu’un témoin aussi éclairé, tant  en finance qu’en droit pénal et procédure pénale, n’ait pas été en charge de la procédure, il aurait à lui seul résolu une affaire que la brigade financière, deux juges d’instruction, trois magistrats du parquet et six juges du siège n’ont  pas réussi à démêler en l’espace de cinq ans. Allons, passons. Le complotisme bon teint, nourri de supputations et assaisonné d’une pointe d’idéologie (le monde bancaire est pourri, à bas la finance, mort au libéralisme) apparait tellement plus vendeur que la lecture fastidieuse de décisions de justice. Dommage, car celles-ci décrivent assez bien une vérité infiniment médiocre, celle d’un trader qui dérape et que ni ses supérieurs hiérarchiques, occupés ailleurs, ni les systèmes de contrôle, insuffisants, n’ont su arrêter à temps.

Après tout rien n’interdit en démocratie à un individu de contester sa condamnation et à un journaliste de lui prêter une oreille attentive. Au contraire, c’est une garantie supplémentaire contre les erreurs judiciaires. On est toutefois bien loin du J’accuse ! de Zola quand les « révélations » ne sont que le recyclage médiatique d’arguments et de pièces qui n’ont pas su convaincre la justice et avec lesquels on tente d’invalider devant une illusoire juridiction médiatique une analyse judiciaire parfaitement étayée. Et l’on ne peut se défendre d’un sentiment de malaise quand la justice se retrouve sur le banc des accusés sur la base d’éléments aussi légers.

S’il fallait encore se convaincre de l’inanité de la chose, le tweet d’un internaute averti a attiré mon attention sur un papier bien intéressant paru dans Challenges et que je livre à la sagacité des lecteurs. Il s’agit d’une interview de (BIP), oui, notre fameux témoin dont Mediapart révélait mardi dernier les déclarations inédites et fracassantes. Elle est datée du 22 juin…2012. Je vous invite à comparer les deux textes attentivement. Vous constaterez que des passages entiers de l’interview sont identiques aux déclarations de l’intéressé à Mediapart. De fait, le scoop, si scoop il y a, c’est Challenges qui l’a sorti. Il y a plus d’un an. On ne pourrait rêver anecdote plus révélatrice de la vacuité de cette défense médiatique. Ce qui ne signifie pas d’ailleurs qu’elle soit inefficace, nous y reviendrons…

 

Note du 4 mai 2018 : Par lettre recommandée AR du 3 mai 2018, le témoin en question m’a demandé de supprimer son nom de l’article. C’est ça qu’il y a de bien avec l’affaire Kerviel, elle ne déçoit jamais. 

Note du 9 mai 2018 : A l’attention du Monsieur qui m’a envoyé une nouvelle LRAR : je n’ai jamais reçu vos mails. Vos recommandés me fatiguent. Le premier recommandé n’évoquait que le billet. La recherche dans le moteur de recherche du blog sur votre nom ne signalait pas sa présence en commentaire. Je souhaite vivement que nos relations s’arrêtent là. 

Et un peu plus tard le même jour : j’oubliais :  on commence généralement par des lettres simples avant d’agresser les gens. Par ailleurs, en voyant que j’avais supprimé votre nom du billet j’aurais apprécié que vous me disiez merci au lieu d’employer ce ton comminatoire parce que un commentaire m’avait échappé autant qu’au moteur de recherche. Alors si par hasard vous trouvez votre nom ailleurs, je vous conseille fortement de me parler par courrier simple et poliment. Sinon je vous assure que ça se passera mal. A bon entendeur. 

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