La Plume d'Aliocha

19/11/2013

L’orgasme du direct

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 10:57

Oh joie. Le système médiatique a découvert son point G et atteint l’orgasme. Notez, au départ, rien ne laissait présager une telle jouissance. Le tireur qui menace vendredi matin BFMTV n’émeut guère. A tort, puisqu’il semblerait que ce soit le même homme qui  frappe le quotidien Libération lundi matin. Il tire et blesse un photographe pigiste prénommé César. Le pronostic vital du confrère est toujours engagé aujourd’hui mardi après 6 heures sur la table d’opération. Puis le même tireur semble-t-il se rend à La Défense et tire sur la Tour Société Générale. Là, il prend en otage un automobiliste et l’oblige à l’emmener sur les champs Elysées.

L’homme disparait.

Le show médiatique commence. Avec direct, hélicoptère, témoins, experts en tout genre, et images en boucle.

L’envoyé spécial devant la Tour Socgen est embarrassé de n’avoir rien à dire. Et pour cause, les salariés de la banque rouge et noire qui fument tranquillement sur le parvis n’ont rien vu, ils ne peuvent que répéter ce qu’ils ont lu sur Twitter. A la limite, le journaliste en sait plus qu’eux puisque sa chaine aussi a été visée. Le serpent médiatique se mord la queue, mais notre envoyé spécial tente de faire comme si de rien n’était. Il y a quelques vitres brisées, qu’on ne nous montre pas, et beaucoup de policiers qu’on voit un peu. Fin du sujet.

Effet de système, il faut être sur place, même s’il n’y a rien à voir, ce qui est souvent le cas.

On saute de La Défense au siège de Libération en duplex. Questions sotte lancée depuis le plateau, dictée par l’impératif de meubler :

–  C’est l’émotion chez vous ?

(Non, non. On a juste un confrère tiré comme un lapin dans le hall, il y a du sang partout, mais on est cool). Ce n’était évidemment pas la réponse du boss de Libé, mais comment résister, en tant que téléspectateur, à la tentation de l’ironie ? Le simple exposé des faits qui a précédé cette question poisseuse suffit à renseigner n’importe quel individu normalement constitué sur l’état d’esprit de salariés qui viennent de voir l’un des leurs se faire tirer dessus. Et l’on se prend à regretter le temps où les faits primaient sur l’émotion dans les récits journalistiques. Halte au gluant, par pitié !

Effet de système, l’émotion entretient la tension dramatique.

Reportage suivant. Un policier du syndicat Alliance  qui n’a pas grand chose à dire sur des événements qui viennent tout juste de se produire  s’aventure à préciser qu’un individu qui tire au fusil de chasse à midi sur un bâtiment est dangereux. On s’en serait douté.

Effet de système, il faut un avis de professionnel du terrain, même si l’intéressé n’a rien à dire.

Retour en plateau : Les experts glosent à l’infini sur les maigres éléments matériels, le fusil, la tenue de l’intéressé filmé par des caméras, son allure, ses déplacements.  C’est alors que surgit Dominique Rizet sorti tout droit de  Faites entrer dans l’accusé. L’histoire qui fait frissonner du dimanche soir sur France 2 devient soudain la réalité en plein jour sur BFM. Frustré de ne pouvoir montrer les photos, l’expert les décrit par le menu.

Personne n’est dupe. Ni les journalistes en plateau, ni le public. Il s’agit de remplir des vides pour servir au quidam qui se branche sur la chaine sa dose d’information en direct, en espérant qu’il deviendra accro à l’info comme d’autres le sont de la cocaïne, pour le plus grand bonheur du dealer.

Effet de système, il faut étirer l’événement tant qu’il paie

Et puis vient le temps des réactions politiques. Attention, c’est décoiffant. Je reprends la synthèse du Point.

Pour François Hollande : la priorité est« d’arrêter celui qui a tenté de tuer et qui peut tuer encore. La seule instruction qui vaille est celle que j’ai donnée au ministre de l’Intérieur (Manuel Valls) et à toutes les forces de sécurité: d’interpeller, d’arrêter ce tireur, pour qu’il ne puisse nuire à quiconque d’autre ». Il aurait donné la consigne inverse, j’avoue que j’aurais été étonnée. Question : pourquoi un président de la République gaspille-t-il son temps précieux à dire pareilles platitudes tandis que les médias relaient sur leur tout aussi précieux temps d’antenne ces atroces banalités ? C’est la magie – ou la sorcellerie – de la communication. Il faut occuper l’espace médiatique, à tout prix. La banalité pour cela est idéale, on vous entend mais vous ne risquez pas le dérapage qui pourrait nuire à votre image. Et le Président de poursuivre « Un tireur a agressé un journaliste photographe à Libération ce matin. Le même, semble-t-il, même s’il convient d’être prudent, a également utilisé une arme dans une tour de la Défense ». Conclusion :  « Dans un pays de droit, nous devons plus que jamais protéger les organes de presse ». Notez comme l’agression de Socgen  est passée sous silence. Pas un mot pour nos amies les banques, pourtant visées aussi, a priori, et de manière presque égale avec la presse. Au grand concours de la déclaration indispensable à faire et parfaitement superflue à entendre, notre ancien premier ministre François Fillon a participé joyeusement : « La fusillade au sein des locaux du journal Libération est dramatique et préoccupante. »   Mazette, heureusement qu’il le précise, on n’avait pas compris. André Gattolin, sénateur écologiste et ancien dirigeant de Libération se déclare « horrifié par l’ignoble agression qui vient de frapper le journal ». Notez « horrible » et « ignoble ». Roger-Gérard Schwartzenberg, président du groupe Radical, Républicain, Démocrate et Progressiste de l’Assemblée nationale vibre :  » La liberté d’informer est un droit capital, qui doit être respecté et protégé. Le quatrième pouvoir est indispensable à la démocratie. »  Martine Aubry, maire de Lille, parvient à caser dans sa déclaration le plus de mots tragiques : « J’apprends avec effroi l’agression odieuse dont a fait l’objet un assistant photographe, grièvement blessé à l’arme à feu, dans les locaux mêmes de Libération ». Là, il faut imaginer Fabrice Luchini vous scandant la chose. J’ap-prends-avec-EFFFFFFFFFFFROI- l’agression-O-DI-EU-SE, etc…. On pourrait continuer comme ça longtemps, il y en a d’autres, mais je fatigue.

Effet de système qui trouve son paroxysme : par la grâce de la déclaration politique, l’événement médiatique accouche de lui-même en un cercle parfait. Je tends le micro, je récupère une info, je la livre, je tends le micro etc.

Je parle de la télévision, c’est injuste pour Internet qui n’a pas démérité. Les sites de presse en ligne s’en donnent à coeur joie dans le registre « suivez l’actualité en direct ». On peut y lire la décomposition minute par minute d’une série de riens entre deux événements un peu intéressants, le tout illustré par la carte du trajet du tueur fou, les réactions plus ou moins ineptes des politiques, des vidéos, des tweets de célébrités ou d’anonymes. Un vrai feu d’artifice. Le multimedia au service de l’information.

Sur Twitter, c’est l’hystérie. Aux dires de certains, l’information s’annoncerait désormais d’abord par les blagues qui la prennent sous l’angle de la dérision.  A l’autre extrémité du spectre, ça rivalise de pathos, on étouffe les sanglots en évoquant le confrère à terre, on panique à l’idée d’en être arrivé là (où exactement on n’en sait rien, vu qu’un dingue ne constitue pas à lui seul l’émergence d’une tendance), on se révolte contre ce monde qui n’est pas encore parfait malgré tous les efforts accomplis (Muray aurait rigolé de cette irruption du mal, toujours aussi intempestive, au milieu d’un monde lisse comme un spot de lessive). Entre les deux, les mauvais esprits, au premier comme au second degré, tentent de se faire une réputation en sortant la phrase qui fera du buzz, déclenchant au choix indignations virulentes ou succès d’estimes. De fait, à cet instant, chacun peut ressentir ce qui motive l’homme politique quand on lui tend le micro : l’envie d’exister, l’ambition du mot qui sonne juste, l’espoir d’être repris, salué, voire encensé. L’intérêt des nouvelles technologies, c’est que nous sommes désormais des millions à participer à ce bruyant et dérisoire exercice.

Tenez, en écrivant ce billet (1), j’écoute en fond sonore ITélé qui évoque en boucle « la chasse à l’homme du tireur fou traqué pour toutes les polices de Paris et de sa région ». Fichtre.

Ce mardi matin, le football a remplacé le tireur fou à la Une. Normal, un orgasme, c’est éphémère (2).

(1) Hier soir.

(2) : note du 22 novembre : un ami aussi cultivé que taquin m’indique qu’éphémère renvoie à « ce qui ne dure qu’un jour », un jour c’est peu pour bien des choses, mais c’est très long pour un orgasme. Il me conseille de remplacer par « fugace ». Je livre ce petit secret de fabrication car je trouve la précision fort intéressante.

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