La Plume d'Aliocha

12/10/2013

Dossier Kerviel : ce qu’il faudrait dire….

Filed under: Affaire Kerviel,Coup de griffe — laplumedaliocha @ 11:46
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J’ai lu récemment que Jérôme Kerviel avait écrit aux parlementaires (Lettre en PDF), au ministre de l’économie, à la ministre de la justice et même au Président de la République pour leur dire en substance qu’ils ne pouvaient pas le laisser croupir dans le couloir de la mort sociale (la formule est jolie), qu’aucune expertise indépendante n’avait jamais attesté de la réalité du préjudice de 4,9 milliards d’euros invoqué par la banque, et puis que le crédit d’impôt de 1,7 milliards accordé en raison de la perte précédemment évoquée était sorti illégalement de la poche des français pour tomber dans celle de la banque, par décision de Christine Lagarde, ministre de droite, ministre de Nicolas Sarkozy, ministre citée dans l’affaire Tapie, donc  ministre trois fois coupable, au moins. Et pourquoi pas quatre si on parvient à lui accrocher la casserole Kerviel.

J’ai lu que quelques confrères, essentiellement 20 minutes et Mediapart, relayaient la communication du trader pour le premier, l’appuyait d’investigation dans les dossiers de son avocat, pour le second. Songez donc, quand on secoue l’arbre politico-financier, on a de fortes chances de voir tomber quelques fruits maudits, bien juteux de scandale. Et si ce n’est pas le cas, on pourra toujours expliquer qu’ils n’étaient pas mûrs, ou qu’on n’avait pas de perche suffisamment grande pour les atteindre. Je mets de côté les télés, on n’y délivre plus que fort rarement de l’information. En l’espèce nous avons eu droit au cirque traditionnel de l’interviewer qui ne connait rien du dossier et se trouve réduit à servir la soupe, à l’insu de son plein gré.

Bel exemple du fonctionnement ou plutôt du dysfonctionnement médiatique : un acteur de l’actualité très connu envoie une lettre à des institutions, c’est une information. Elle est relayée.  Puisque les médias en parlent les politiques s’y intéressent et réciproquement. Le tout est d’amorcer la pompe, ce qui ici fut fort bien fait. Ensuite ça marche tout seul sans que personne, à aucun moment, ne songe à douter de la pertinence du fond du dossier puisque celle-ci a été validée par le système. La bêtise c’est comme la neige, quand ça dévale la pente, ça forme des boules qui ne cessent de grossir et qui écrasent tout sur leur passage.

J’ai lu que le Sénat avait reçu Jérôme Kerviel et son sémillant défenseur mardi, dans le cadre de ses investigations sur le rôle des banques dans l’évasion fiscale.

Et roule la boule !

Il faudrait dire aux sénateurs que Jérôme Kerviel, bien qu’estampillé « vu à la télé » – ce qui j’en conviens constitue la distinction la plus élevée et la plus incontestable de notre époque -, a été accessoirement condamné en première instance et en appel pour abus de confiance, faux, usage de faux et introduction frauduleuse de données dans un système automatisé. Un pourvoi est en cours d’examen dont le résultat est attendu en principe pour février prochain. Il est donc encore présumé innocent, ce qui ne change rien au fait que par deux fois, deux procès de trois semaines chacun ont convaincu deux formations différentes de trois magistrats, à deux ans d’intervalle, que l’intéressé était coupable des faits reprochés. En tous points et sans aucune réserve. Le tout à l’issue d’une instruction menée par Renaud Van Ruymbeke qui n’est pas réputé pour être le plus mauvais et le plus à la botte des magistrats instructeurs (si tant est qu’il y en eut, des mauvais et/ou à la botte). Pour tous ceux qui ont suivi les procès et regardé sérieusement le dossier, il n’y a plus de mystère : le trader a commis les faits reprochés, la banque a péché gravement pour insuffisance de contrôle et de management. Hélas, les légendes urbaines ont la vie dure, surtout quand elles sont entretenues médiatiquement et qu’elles plaisent au public. Que quelques titres de presse fassent leur beurre et la télé de l’audience sur la condamnation d’un innocent trader et le machiavélisme de la méchante banque, pourquoi pas ? Nul ne s’offusque plus de la médiocrité des médias. Qu’un politique qui n’est pas réputé pour son sens de la mesure compare Jérôme Kerviel à Dreyfus, c’est dans l’ordre des choses quand on connait l’intéressé, ce qui n’empêche pas un sentiment de honte face à tant de coupable légèreté.

Et roule la boule….

Mais il n’y a donc personne pour s’étonner ici du mépris affiché par le pouvoir législatif à l’égard du judiciaire ?

Parce que la représentation nationale qui interroge un individu fraîchement condamné pénalement pour abus de confiance et pour faux en tant qu’expert…Mazette ! Et même pas expert de la fraude de trading, compétence qu’on pourrait éventuellement lui reconnaître s’il lui venait à l’esprit de l’invoquer, mais en fraude fiscale. Dommage que la chose ait eu lieu à huis clos, on aurait aimé comprendre ce qu’un garçon qui a été trader entre 2005 et janvier 2008 dans un desk de trading très basique peut savoir de l’évasion fiscale. Est-ce le prétendu expert fiscal que l’on a voulu entendre, ou bien le détracteur intarissable des banques depuis que l’une d’elle s’est offensée qu’il ait eu l’audace de jouer ses fonds propres ? Soulignons au passage que la lettre de Jérôme Kerviel avait été mise de côté par le bureau de l’institution au motif qu’elle était potentiellement diffamatoire à l’égard des élus de la République….

Il faudrait dire aussi que les colloques sont remplis de gens très éclairés, universitaires, juges, avocats, auditeurs etc, qui pourraient renseigner utilement députés et sénateurs sur la fraude fiscale, sans que l’on ait besoin d’aller chercher Jérôme Kerviel. Que ce qui manque n’est pas le savoir nécessaire au diagnostic, mais la volonté politique. Et que celle-ci gagnerait sans doute en force et en pertinence à s’abreuver à des sources d’une légitimité incontestable.

Mais bon, en définitive, on se taira. Parce que ça ne sert à rien de dire tout cela. Il faut laisser la comédie humaine suivre son cours, coiffer son bonnet à grelot et toute forme de raison jetée aux ordures, entrer dans la folle farandole politico-médiatique.

Et roule la boule !

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