La Plume d'Aliocha

10/10/2013

A l’UIMM, l’argent n’a pas de nom

Filed under: Justice — laplumedaliocha @ 11:46
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Palais de justice de Paris – mercredi 9 octobre 15h00 – Jour 3 du procès de l’affaire dite UIMM : On savait déjà que l’argent n’avait pas d’odeur, il se pourrait que dans certains milieux, il n’ait même pas de nom. Grand, mince, le regard bleu, les cheveux blancs, Denis Gautier-Sauvagnac, le principal prévenu dans le dossier – il a été président et délégué général de l’UIMM à l’époque des faits incriminés – s’explique à la barre. Lorsqu’il prend ses fonctions en avril 1994, celui qu’il va remplacer lui confie alors « il y a deux ou trois choses qu’il faut que je vous dise…vous allez recevoir dans quelques jours la visite de l’un de nos habitués. Et en effet, un homme que je connaissais par ailleurs déjà vint me voir quelques temps plus tard en me disant : « je crois que c’est vous maintenant que l’on vient voir pour la chose » ». La « chose », ce sont les enveloppes d’argent liquide. Et c’est visiblement un secret que l’on se confie de président à président car les membres du bureau de l’UIMM ont tous nié en bloc avoir été au courant de l’existence d’une caisse, l’EPIM et de l’utilisation qui avait pu en être faite. « Je m’étonne de cette ignorance de la part du président de Peugeot qui était précisément à la tête de la société lorsque celle-ci a bénéficié de l’aide de l’EPIM », observe un peu plus tôt Denis Gautier-Sauvagnac.   Face à ces 18 millions d’euros d’espèces sortis des caisses de l’UIMM entre 2000 et 2007, la justice veut des justificatifs (ils ont été détruits), des dates, des noms de bénéficiaires. Devant le juge d’instruction, l’ex patron de l’UIMM s’est refusé à répondre, se contentant d’une formule devenue célèbre, les sommes servaient à « fluidifier le dialogue social ». Certes, au fil des débats, la destination de la « chose » prend des allures de secret de polichinelle. Faute de pouvoir parler, on verse des livres au dossiers de journalistes et de sociologues qui disent ce que l’on tait. Tout le monde a donc plus ou moins compris que la « chose » allait à des syndicats de salariés, au CNPF aussi, c’est la petite nouvelle de la près-midi. Sauf que  le tribunal trouve tout cela un peu court comme explication, trop d’argent en jeu, trop de secret ou de discrétion…

– Mais enfin, en tant qu’inspecteur des finances, pourquoi n’avoir pas fait acte d’autorité en mettant un terme immédiat à ces pratiques ou bien refusé les fonctions qu’on vous proposait ? interroge un assesseur. La question est assassine pour ce haut fonctionnaire qui vient justement d’expliquer qu’il s’était employé durant toute sa carrière à servir l’intérêt public, tant dans l’administration que dans le privé.

– Vous voulez parler des compléments de salaires ? Je ne suis pas resté inerte, répond l’intéressé.  A mon arrivée il y avait une vingtaine de collaborateurs qui en bénéficiaient, je ne pouvais pas y mettre fin brutalement au risque de créer un désordre social au sein du syndicat. Quand l’un d’entre eux partait à le retraite, celui qui le remplaçait ne touchait pas d’espèces. Quand il n’en est plus resté que six, j’ai mis fin au système.

– En 1994, le climat général ne vous permettait pas d’ignorer les risques attachés au maniement d’espèces, insiste le même assesseur.

– L’origine des fonds ne soulevait aucune inquiétude, les retraits étaient opérés par chèque, avec double signature, au guichet, pendant les heures d’ouverture, au vu et au su de tous, se défend DGS.

– L’ennui, c’est qu’on ne sait pas à quoi ont servi les sommes, intervient la présidente.

– Existe-t-il un droit de savoir ? lance de sa voix puissante Jean-Yves Le Borgne, l’avocat du prévenu, mettant le doigt sur l’une des questions clefs de ce procès.

– En 1994, des gens très honorables ont mal fini, grince la présidente, qui fait allusion à l’un des mots clefs du discours de DGS, l’argent a été remis à des gens « très honorables ».

Et Jean-Yves Le Borgne de souligner : on ne peut pas conclure, parce qu’il s’agit d’espèces  versées discrètement que c’est forcément louche.

– Pourquoi persister dans le mutisme, insiste encore le même assesseur. A la page 47 de l’ordonnance de renvoi, le magistrat instructeur note qu’il déduit de votre silence et de la destruction des pièces justificatives l’abus de confiance. Pourquoi vous taire encore face à un risque pénal important ?

– Je souhaiterais alléger le fardeau qui pèse sur mes épaules depuis six ans en donnant les noms des organismes et même des personnes. Si je m’en suis abstenu et continue à m’en abstenir ce n’est pas par manque de respect ou arrogance à l’égard de votre tribunal, c’est pour ne pas impliquer des organismes qui participent à notre équilibre social et des personnes très honorables à l’égard desquelles je n’ai pas de preuves, qui nieraient,et qui seraient donc livrées à la vindicte publique. Pendant 15 ans j’ai travaillé à la paix sociale, noué des relations de confiance avec des personnes qui me considèrent comme dépositaire de cette confiance, trahir n’est pas dans mes valeurs. Je suis dans un corner. Je suis coincé.

– Ainsi donc le public pourrait être choqué, rebondit la présidente.

– Compte tenu des personnes en cause, oui.

Ce qui semble sûr en tout cas, c’est qu’il n’y a pas eu d’enrichissement personnel. Tracfin et le fisc ont épluché le patrimoine de Denis Gautier-Sauvagnac sans rien trouver.

A l’issue de l’audience, le mystère restait donc entier sur la destination précise des fonds. Quant au maniement d’importantes sommes en liquide – les retraits allaient de 50 000 à un million de francs avant l’arrivée de DGS, il étaient ensuite de 200 000 euros – l’intéressé explique qu’il avait travaillé en cabinet ministériel au début de sa carrière et manié des fonds en liquide, de sorte que cette pratique, qu’il n’aimait pas et à laquelle il avait décidé de mettre fin, ne lui paraissait toutefois pas illégale. C’est l’un des grands arguments de la défense : à l’époque le gouvernement et le parlement fonctionnaient ainsi, on ne saurait donc le reprocher à un syndicat. En les écoutant, on songe au décalage dont les intéressés ne semblent pas être conscients entre leur univers d’enveloppes d’argent liquide, de sommes astronomiques, de fluidification des relations,  et celui des juges, des journalistes et du public, en clair des citoyens ordinaires, pour qui ce genre de pratiques apparaît parfaitement exotique. C’était bien vu de la part de Jean-Yves Le Borgne de mettre en garde dès le départ contre « le désir de vengeance des sans-culottes » car précisément ici, on comprend bien qu’il a au moins existé et sans doute qu’il existe encore, des règles spécifiques dédiées à une aristocratie qui ne dit pas son nom.

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