La Plume d'Aliocha

21/10/2013

Philippe Cohen ou la leçon d’humilité

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 20:00

Philippe Cohen, co-fondateur de Marianne en 1997 et auteur de nombreux ouvrages dont le fameux « La face cachée du Monde » avec Pierre Péan ou encore plus récemment « Le Pen, une histoire française » s’est éteint hier d’un cancer du poumon à l’âge absurde, insupportable, de 60 ans.

Le journalisme est un métier trop individualiste pour que l’on y cultive le goût d’avoir des maîtres. Ou alors ceux-là sont étrangers ou morts depuis longtemps ; ils s’appellent Albert Londres, Joseph Kessel, Bob Woodward, Carl Bernstein selon le journalisme de chacun et ses rêves secrets. Philippe Cohen a l’étoffe d’un maître pour les futures générations. En tout cas j’espère de tout coeur que l’avenir lui rendra, hélas un peu tard, l’hommage qu’il mérite. Pour moi en tout cas,  il était et restera un modèle.

« L’électron libre » écrit de lui Aurélie Rossignol au Parisien et l’on se prend à songer : un journaliste qui serait autre chose qu’un électron libre serait-il vraiment un journaliste ? N’est-ce pas cela, le coeur du métier, son fardeau autant que son honneur, ne dépendre de rien ni personne, être libre, y compris contre soi, contre ses préjugés, ses intérêts. Libre, Philippe l’a été en osant remettre en cause le discours habituel à l’encontre de Jean-Marie Le Pen dans le dernier livre qu’il a signé avec Pierre Péan. « On va se faire lyncher par les confrères » m’avait-il confié quelques mois avant la parution du livre, « parce qu’on a découvert que l’image médiatique de Le Pen est fausse a bien des égards et qu’on va le dire ». Je l’avais regardé avec l’infinie naïveté de ceux qu’on qualifie je suppose « d’intellectuels hors des réalités « , mais pourquoi te lyncheraient-ils si tu ne fais que restituer le produit de ton enquête ? ». Je ne me souviens plus de sa réponse , en revanche, je n’ai pas oublié l’hystérie délirante déclenchée par le livre jusqu’au sein même de son journal, Marianne.

« Idôlatrie du factuel, psychologisme de bazar ! », s’est écrié  Maurice Szafran, le patron, l’ami, le confrère de Philippe, à propos du livre, avant de le pousser vers la sortie de leur journal. Pour les éditocrates au cul vissé sur leur fauteuil de bureau entre deux repas dans des étoilés Michelin à cirer les pompes des puissants de ce monde en se donnant l’illusion de faire de l’information, les faits c’est sale, ennuyeux, parfois même retors, en effet. De même, parler avec les gens pour savoir ce qu’ils ont dans le ventre, les brusquer si besoin est, ou bien les séduire et attirer la confidence, bref, se frotter à l’humain dans ce qu’il peut avoir d’infiniment nuancé, de complexe, paradoxal, contradictoire, prendre le risque d’ébranler ses certitudes, tout cela n’a aucun intérêt. Car voyez-vous, diffuser l’idée que l’on se fait des choses est beaucoup plus facile et, pour peu que l’on sente l’air du temps, infiniment plus rentable . Philippe était trop intelligent pour l’ignorer, seulement voilà, il avait besoin de mettre les mains dans le cambouis, de rencontrer des témoins, de lire des mètres cube de documents, de comprendre vraiment,  et de raconter ensuite ce qu’il avait observé. Philippe avait cette qualité qui fait les grands journalistes,  l’humilité de s’incliner devant les faits, de les servir.

Mort d’un journaliste de combat, titre Jean-François Kahn dans l’article au demeurant bien court que l’ex-patron de Marianne consacre à celui qui a fondé le journal à ses côtés. Et de relever : « A la pseudo dictature du bien, il chercha toujours, ce en quoi il représentait la quintessence du journalisme, à opposer une dictature du vrai ». Hélas, comme s’il fallait tout de même épargner un peu les tenants de la dictature du bien, il ajoute cette regrettable réserve : « Il lui arrivait de se tromper, mais avec une telle honnêteté, parfois une telle naïveté, que cela lui permettait très vite de corriger ». Comme si les éditocrates, (parmi lesquels je ne range pas JF Kahn) ne se trompaient pas, eux, presque toujours à force d’agiter des idées de papier, des idées creuses, factices, à la mode, dans le vent.

Philippe était un journaliste sincère, humble et passionné par son métier. Autrement dit, au niveau où il évoluait, un être rare.

Note 22/10 à 0H15 : dans la course folle des jours, il se trouve que j’ai appris la mort de Philippe en consultant les actualités sur mon portable pendant l’audience UIMM cet après-midi. Le choc a été violent. Personne autour de moi ne le connaissait personnellement. Solitude. J’ai rédigé ce billet en sortant du Palais, à la place d’un article urgent, il y a des choses qu’on ne remet pas à plus tard. Je n’avais pas lu l’article d’Elisabeth Levy, avec qui notamment il a écrit Notre métier a mal tourné,  le voici. C’est un joli hommage, de ceux qui vous arrachent enfin les larmes qui ne voulaient pas sortir. Drôle de société, que celle où l’on n’a pas le temps de pleurer…

Note 22/10 à 9h20 : ah, le penser contre soi…bel hommage de l’ancienne équipe de Marianne 2.

14/10/2013

UIMM : le « par chèque » et le « discret »

Filed under: Justice — laplumedaliocha @ 23:21
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Palais de justice de Paris – lundi 14 octobre – Jour 4 du procès dans l’affaire dite UIMM : On s’en doutait, ça se confirme, le dossier UIMM, dont l’examen a débuté la semaine dernière au Tribunal correctionnel de Paris, est un concentré d’humanité avec ses grandeurs, rares, et ses nombreuses petitesses. Les dix prévenus, dont huit hommes, une femme, et la puissante Union des industries et des métiers de la métallurgie comparaissent depuis le 7 octobre pour abus de confiance, complicité et  recel d’abus de confiance et pour travail dissimulé. Motif ? Environ 18 millions d’euros ont été retirés en liquide des comptes bancaires du syndicat entre 2000 et 2007, au rythme de 200 000 euros par semaine, sans que l’on sache la destination de ces sommes. L’instruction a permis de révéler qu’un partie de l’argent avait servi en complément de salaire pour les cadres du syndicat (d’où la prévention de travail dissimulé), une autre à des remboursements de frais, la plus importante enfin à « fluidifier le dialogue social » pour reprendre l’expression des prévenus, en clair à arroser les syndicats de salariés et quelques autres. Les débats de la semaine dernière ont confirmé a priori qu’il n’y avait pas eu enrichissement personnel de la part du président auteur des retraits, mais bien « fluidification du dialogue social » au bénéfice des syndicats de salariés, CFDT, CFTC, CGT, du CNPF de l’époque …mais aussi d’intellectuels, de politiques et même de journalistes, dit-on. Comme on ne désigne personne nommément, question d’honneur, on peut mouiller tout le monde.

Cette journée de lundi a permis d’entendre quatre personnes. D’abord le tribunal a terminé l’audition débutée mercredi dernier de Denis Gautier-Sauvagnac, le président de l’UIMM à l’époque, qui a fini par confirmer du bout des dents que les sommes retirées en liquide avaient bien servi à payer des syndicats de salariés. C’est plus clair, mais ça ne change rien au fait que la justice exige des faits, des noms, des dates et que l’intéressé se contente de généralités au motif qu’il ne peut trahir sa parole. Puis on a entendu le numéro 2 du syndicat. Diplômé d’économétrie, ancien parachutiste, il affiche fièrement une histoire professionnelle « au service de l’intérêt public », qu’il tente sans grand succès de nuancer de modestie. L’homme parle de ses oeuvres sociales, de son souci permanent de l’intérêt général, de son parcours fait de rencontres miraculeuses et de dévouement,  de ses relations avec les politiques nouées à travers ses oeuvres dans le domaine de l’apprentissage et de l’alternance. Il a au moins sauvé la République, grince-t-on sur les bancs de la presse en écoutant ce récit qui tourne à l’auto-promotion. Un assesseur lance, assassin : ne pas déclarer la partie de salaire en liquide, ce n’est pas très conforme à l’intérêt social dont vous vous prévalez ! L’intéressé botte en touche. Il travaillait beaucoup, au point que sa femme le mettait en garde « tes enfants finiront par t’appeler Monsieur », alors songez donc, les règlements en chèque ou en liquide…d’ailleurs il avoue lui-même ne pas distinguer entre le « par chèque » et le « discret » (comprendre en espèces).  On se croirait dans un film d’Audiard…A propos des journalistes, il précise qu’il étaient rémunérés par chèque pour des ménages (NDLR : on appelle « ménages » des missions hors activité journalistique, par exemple des animations de débat).

Vient le tour de la comptable, celle qui avait la signature et allait chercher les espèces une fois par semaine, dans des agences différentes, par souci de sa sécurité. Elle est entrée à l’UIMM en 1976, les règlements en espèces pour elle, c’est naturel, elle a toujours connu. Et cette jolie femme mince et brune, grimpée sur d’élégants escarpins, toute vêtue de cuir, confie d’une voix à peine audible à la barre : « Je ne me voyais pas poser des questions, ça ne m’intéressait pas ». Quand on lui demande si elle soupçonnait des enrichissements personnels, elle répond : jamais ! Quand à son patron, Denis Gautier-Sauvagnac, elle confirme qu’il voulait mettre fin au système. La comptabilité, c’est toujours confidentiel, explique-t-elle, au point que lorsqu’elle est interrogée par la brigade financière elle se souvient de ses réticences :

– Je ne voulais pas en parler à des étrangers !

– Mais enfin Madame, les étrangers c’était la police, s’exclame la présidente du tribunal !

Elle est accusée notamment d’avoir détruit les pièces comptables lorsque l’affaire a éclaté dans la presse.

– Je ne voulais pas qu’elles tombent dans des mains étrangères, explique-t-elle, je savais que la police avait accès à tout et que ça ne lui poserait pas de problème. Son avocat Antoine Chatain prend soin de souligner qu’elle s’est mise en danger, car  Denis Gautier-Sauvagnac aurait pu contester qu’elle lui ait donné les sommes puisqu’elle avait détruit les preuves. L’intéressé glisse au passage que jamais, ô grand jamais, il n’aurait fait cela. Et en effet, il n’en a rien fait. Après le dirigeant qui sauve le monde et ne s’intéresse pas au détails, voici la salariée qui exécute les ordres durant des décennies sans se poser de questions.

La galerie des portraits, savoureuse se poursuit.

Car c’est à cet instant qu’intervient le complotiste. L’un des prévenus demande la parole, on la lui accorde, il se lève.

– Je ne suis pas juriste, mais je sais qu’elle est innocente, lance-t-il, elle a agi sur ordre d’en haut. La salle et les avocats sourient. Il y a souvent une forte personnalité dans ce type de procès, quelqu’un qui ne joue pas complètement le jeu. Petit, un peu rond, le cheveu blanc, on le dit héros de guerre, c’est le genre d’homme qui ne s’en laisse pas conter.

La brigade financière a mis 8 jours quand l’affaire a éclaté pour trouver l’adresse de l’UIMM et venir perquisitionner, révèle-t-il. Quand j’ai demandé aux policiers pourquoi, l’un d’entre eux a fait ça dit-il en pointant le doigt vers le ciel.

Il veut signifier qu’un ordre d’en haut – sans doute politique dans son esprit – a enjoint de faire trainer l’enquête, histoire de laisser les intéressés faire disparaître les preuves.

– Si c’est pour me dire cela, vous pouvez vous rasseoir,  lance la présidente excédée.

La journée s’achève avec l’audition de l’ancien directeur administratif et financier. Pupille de la nation, rentré gravement malade de ses 30 mois de service militaire, autodidacte, au terme d’une carrière en entreprise, il est devenu par les hasards de la vie directeur administratif et financier de l’UIMM avant de prendre sa retraite en 2005.  Il ne sait rien, n’ a rien vu. C’est tout de même fou un DAF qui ne connait pas les comptes bancaires de son institution et ignore les sorties de cash, même dans un syndicat exonéré à l’époque d’obligations comptables. A l’entendre, il est peu de chose. Un peu de chose qui a quand même émargé à 15 000 euros par mois. Lui aussi a touché des compléments de salaires en espèce, c’est pour cela notamment qu’il est sur les bancs des prévenus.

– Quel salarié refuserait ? interroge-t-il avec candeur.

– un salarié soucieux de l’intérêt général, rétorque la présidente, cinglante. A l’évidence, elle commence à en avoir assez de tous ces messieurs très honorables qui ne jurent que par l’intérêt public tout en essayant de lui faire avaler qu’il est normal de manier des sommes folles en espèces pour compléter leurs salaires et « fluidifier le dialogue social » avec on ne sait trop qui.

Le tribunal l’interroge alors sur cette femme de ménage, embauchée en 2004 et payée 570 euros par mois en liquide, à l’époque même où les intéressés disent avoir décidé de mettre fin à ce type de rémunération. Cette fois nous sommes sur le terrain du travail dissimulé.

– elle était employée au club et travaillait le matin de très bonne heure. C’est mon assistante qui l’a engagée pour remplacer celle qui partait, elle a dû me poser la question et j’ai dû répondre : suivez la procédure habituelle, c’est un manque de contrôle de ma part.

Et un manque de cotisations retraite pour l’intéressée, comme le souligne un assesseur…

L’audience est levée.

Note : Pour compléter cette vision,  je vous invite à lire les analyses de Pascale Robert-Diard et de Valérie de Senneville

12/10/2013

Dossier Kerviel : ce qu’il faudrait dire….

Filed under: Affaire Kerviel,Coup de griffe — laplumedaliocha @ 11:46
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J’ai lu récemment que Jérôme Kerviel avait écrit aux parlementaires (Lettre en PDF), au ministre de l’économie, à la ministre de la justice et même au Président de la République pour leur dire en substance qu’ils ne pouvaient pas le laisser croupir dans le couloir de la mort sociale (la formule est jolie), qu’aucune expertise indépendante n’avait jamais attesté de la réalité du préjudice de 4,9 milliards d’euros invoqué par la banque, et puis que le crédit d’impôt de 1,7 milliards accordé en raison de la perte précédemment évoquée était sorti illégalement de la poche des français pour tomber dans celle de la banque, par décision de Christine Lagarde, ministre de droite, ministre de Nicolas Sarkozy, ministre citée dans l’affaire Tapie, donc  ministre trois fois coupable, au moins. Et pourquoi pas quatre si on parvient à lui accrocher la casserole Kerviel.

J’ai lu que quelques confrères, essentiellement 20 minutes et Mediapart, relayaient la communication du trader pour le premier, l’appuyait d’investigation dans les dossiers de son avocat, pour le second. Songez donc, quand on secoue l’arbre politico-financier, on a de fortes chances de voir tomber quelques fruits maudits, bien juteux de scandale. Et si ce n’est pas le cas, on pourra toujours expliquer qu’ils n’étaient pas mûrs, ou qu’on n’avait pas de perche suffisamment grande pour les atteindre. Je mets de côté les télés, on n’y délivre plus que fort rarement de l’information. En l’espèce nous avons eu droit au cirque traditionnel de l’interviewer qui ne connait rien du dossier et se trouve réduit à servir la soupe, à l’insu de son plein gré.

Bel exemple du fonctionnement ou plutôt du dysfonctionnement médiatique : un acteur de l’actualité très connu envoie une lettre à des institutions, c’est une information. Elle est relayée.  Puisque les médias en parlent les politiques s’y intéressent et réciproquement. Le tout est d’amorcer la pompe, ce qui ici fut fort bien fait. Ensuite ça marche tout seul sans que personne, à aucun moment, ne songe à douter de la pertinence du fond du dossier puisque celle-ci a été validée par le système. La bêtise c’est comme la neige, quand ça dévale la pente, ça forme des boules qui ne cessent de grossir et qui écrasent tout sur leur passage.

J’ai lu que le Sénat avait reçu Jérôme Kerviel et son sémillant défenseur mardi, dans le cadre de ses investigations sur le rôle des banques dans l’évasion fiscale.

Et roule la boule !

Il faudrait dire aux sénateurs que Jérôme Kerviel, bien qu’estampillé « vu à la télé » – ce qui j’en conviens constitue la distinction la plus élevée et la plus incontestable de notre époque -, a été accessoirement condamné en première instance et en appel pour abus de confiance, faux, usage de faux et introduction frauduleuse de données dans un système automatisé. Un pourvoi est en cours d’examen dont le résultat est attendu en principe pour février prochain. Il est donc encore présumé innocent, ce qui ne change rien au fait que par deux fois, deux procès de trois semaines chacun ont convaincu deux formations différentes de trois magistrats, à deux ans d’intervalle, que l’intéressé était coupable des faits reprochés. En tous points et sans aucune réserve. Le tout à l’issue d’une instruction menée par Renaud Van Ruymbeke qui n’est pas réputé pour être le plus mauvais et le plus à la botte des magistrats instructeurs (si tant est qu’il y en eut, des mauvais et/ou à la botte). Pour tous ceux qui ont suivi les procès et regardé sérieusement le dossier, il n’y a plus de mystère : le trader a commis les faits reprochés, la banque a péché gravement pour insuffisance de contrôle et de management. Hélas, les légendes urbaines ont la vie dure, surtout quand elles sont entretenues médiatiquement et qu’elles plaisent au public. Que quelques titres de presse fassent leur beurre et la télé de l’audience sur la condamnation d’un innocent trader et le machiavélisme de la méchante banque, pourquoi pas ? Nul ne s’offusque plus de la médiocrité des médias. Qu’un politique qui n’est pas réputé pour son sens de la mesure compare Jérôme Kerviel à Dreyfus, c’est dans l’ordre des choses quand on connait l’intéressé, ce qui n’empêche pas un sentiment de honte face à tant de coupable légèreté.

Et roule la boule….

Mais il n’y a donc personne pour s’étonner ici du mépris affiché par le pouvoir législatif à l’égard du judiciaire ?

Parce que la représentation nationale qui interroge un individu fraîchement condamné pénalement pour abus de confiance et pour faux en tant qu’expert…Mazette ! Et même pas expert de la fraude de trading, compétence qu’on pourrait éventuellement lui reconnaître s’il lui venait à l’esprit de l’invoquer, mais en fraude fiscale. Dommage que la chose ait eu lieu à huis clos, on aurait aimé comprendre ce qu’un garçon qui a été trader entre 2005 et janvier 2008 dans un desk de trading très basique peut savoir de l’évasion fiscale. Est-ce le prétendu expert fiscal que l’on a voulu entendre, ou bien le détracteur intarissable des banques depuis que l’une d’elle s’est offensée qu’il ait eu l’audace de jouer ses fonds propres ? Soulignons au passage que la lettre de Jérôme Kerviel avait été mise de côté par le bureau de l’institution au motif qu’elle était potentiellement diffamatoire à l’égard des élus de la République….

Il faudrait dire aussi que les colloques sont remplis de gens très éclairés, universitaires, juges, avocats, auditeurs etc, qui pourraient renseigner utilement députés et sénateurs sur la fraude fiscale, sans que l’on ait besoin d’aller chercher Jérôme Kerviel. Que ce qui manque n’est pas le savoir nécessaire au diagnostic, mais la volonté politique. Et que celle-ci gagnerait sans doute en force et en pertinence à s’abreuver à des sources d’une légitimité incontestable.

Mais bon, en définitive, on se taira. Parce que ça ne sert à rien de dire tout cela. Il faut laisser la comédie humaine suivre son cours, coiffer son bonnet à grelot et toute forme de raison jetée aux ordures, entrer dans la folle farandole politico-médiatique.

Et roule la boule !

10/10/2013

A l’UIMM, l’argent n’a pas de nom

Filed under: Justice — laplumedaliocha @ 11:46
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Palais de justice de Paris – mercredi 9 octobre 15h00 – Jour 3 du procès de l’affaire dite UIMM : On savait déjà que l’argent n’avait pas d’odeur, il se pourrait que dans certains milieux, il n’ait même pas de nom. Grand, mince, le regard bleu, les cheveux blancs, Denis Gautier-Sauvagnac, le principal prévenu dans le dossier – il a été président et délégué général de l’UIMM à l’époque des faits incriminés – s’explique à la barre. Lorsqu’il prend ses fonctions en avril 1994, celui qu’il va remplacer lui confie alors « il y a deux ou trois choses qu’il faut que je vous dise…vous allez recevoir dans quelques jours la visite de l’un de nos habitués. Et en effet, un homme que je connaissais par ailleurs déjà vint me voir quelques temps plus tard en me disant : « je crois que c’est vous maintenant que l’on vient voir pour la chose » ». La « chose », ce sont les enveloppes d’argent liquide. Et c’est visiblement un secret que l’on se confie de président à président car les membres du bureau de l’UIMM ont tous nié en bloc avoir été au courant de l’existence d’une caisse, l’EPIM et de l’utilisation qui avait pu en être faite. « Je m’étonne de cette ignorance de la part du président de Peugeot qui était précisément à la tête de la société lorsque celle-ci a bénéficié de l’aide de l’EPIM », observe un peu plus tôt Denis Gautier-Sauvagnac.   Face à ces 18 millions d’euros d’espèces sortis des caisses de l’UIMM entre 2000 et 2007, la justice veut des justificatifs (ils ont été détruits), des dates, des noms de bénéficiaires. Devant le juge d’instruction, l’ex patron de l’UIMM s’est refusé à répondre, se contentant d’une formule devenue célèbre, les sommes servaient à « fluidifier le dialogue social ». Certes, au fil des débats, la destination de la « chose » prend des allures de secret de polichinelle. Faute de pouvoir parler, on verse des livres au dossiers de journalistes et de sociologues qui disent ce que l’on tait. Tout le monde a donc plus ou moins compris que la « chose » allait à des syndicats de salariés, au CNPF aussi, c’est la petite nouvelle de la près-midi. Sauf que  le tribunal trouve tout cela un peu court comme explication, trop d’argent en jeu, trop de secret ou de discrétion…

– Mais enfin, en tant qu’inspecteur des finances, pourquoi n’avoir pas fait acte d’autorité en mettant un terme immédiat à ces pratiques ou bien refusé les fonctions qu’on vous proposait ? interroge un assesseur. La question est assassine pour ce haut fonctionnaire qui vient justement d’expliquer qu’il s’était employé durant toute sa carrière à servir l’intérêt public, tant dans l’administration que dans le privé.

– Vous voulez parler des compléments de salaires ? Je ne suis pas resté inerte, répond l’intéressé.  A mon arrivée il y avait une vingtaine de collaborateurs qui en bénéficiaient, je ne pouvais pas y mettre fin brutalement au risque de créer un désordre social au sein du syndicat. Quand l’un d’entre eux partait à le retraite, celui qui le remplaçait ne touchait pas d’espèces. Quand il n’en est plus resté que six, j’ai mis fin au système.

– En 1994, le climat général ne vous permettait pas d’ignorer les risques attachés au maniement d’espèces, insiste le même assesseur.

– L’origine des fonds ne soulevait aucune inquiétude, les retraits étaient opérés par chèque, avec double signature, au guichet, pendant les heures d’ouverture, au vu et au su de tous, se défend DGS.

– L’ennui, c’est qu’on ne sait pas à quoi ont servi les sommes, intervient la présidente.

– Existe-t-il un droit de savoir ? lance de sa voix puissante Jean-Yves Le Borgne, l’avocat du prévenu, mettant le doigt sur l’une des questions clefs de ce procès.

– En 1994, des gens très honorables ont mal fini, grince la présidente, qui fait allusion à l’un des mots clefs du discours de DGS, l’argent a été remis à des gens « très honorables ».

Et Jean-Yves Le Borgne de souligner : on ne peut pas conclure, parce qu’il s’agit d’espèces  versées discrètement que c’est forcément louche.

– Pourquoi persister dans le mutisme, insiste encore le même assesseur. A la page 47 de l’ordonnance de renvoi, le magistrat instructeur note qu’il déduit de votre silence et de la destruction des pièces justificatives l’abus de confiance. Pourquoi vous taire encore face à un risque pénal important ?

– Je souhaiterais alléger le fardeau qui pèse sur mes épaules depuis six ans en donnant les noms des organismes et même des personnes. Si je m’en suis abstenu et continue à m’en abstenir ce n’est pas par manque de respect ou arrogance à l’égard de votre tribunal, c’est pour ne pas impliquer des organismes qui participent à notre équilibre social et des personnes très honorables à l’égard desquelles je n’ai pas de preuves, qui nieraient,et qui seraient donc livrées à la vindicte publique. Pendant 15 ans j’ai travaillé à la paix sociale, noué des relations de confiance avec des personnes qui me considèrent comme dépositaire de cette confiance, trahir n’est pas dans mes valeurs. Je suis dans un corner. Je suis coincé.

– Ainsi donc le public pourrait être choqué, rebondit la présidente.

– Compte tenu des personnes en cause, oui.

Ce qui semble sûr en tout cas, c’est qu’il n’y a pas eu d’enrichissement personnel. Tracfin et le fisc ont épluché le patrimoine de Denis Gautier-Sauvagnac sans rien trouver.

A l’issue de l’audience, le mystère restait donc entier sur la destination précise des fonds. Quant au maniement d’importantes sommes en liquide – les retraits allaient de 50 000 à un million de francs avant l’arrivée de DGS, il étaient ensuite de 200 000 euros – l’intéressé explique qu’il avait travaillé en cabinet ministériel au début de sa carrière et manié des fonds en liquide, de sorte que cette pratique, qu’il n’aimait pas et à laquelle il avait décidé de mettre fin, ne lui paraissait toutefois pas illégale. C’est l’un des grands arguments de la défense : à l’époque le gouvernement et le parlement fonctionnaient ainsi, on ne saurait donc le reprocher à un syndicat. En les écoutant, on songe au décalage dont les intéressés ne semblent pas être conscients entre leur univers d’enveloppes d’argent liquide, de sommes astronomiques, de fluidification des relations,  et celui des juges, des journalistes et du public, en clair des citoyens ordinaires, pour qui ce genre de pratiques apparaît parfaitement exotique. C’était bien vu de la part de Jean-Yves Le Borgne de mettre en garde dès le départ contre « le désir de vengeance des sans-culottes » car précisément ici, on comprend bien qu’il a au moins existé et sans doute qu’il existe encore, des règles spécifiques dédiées à une aristocratie qui ne dit pas son nom.

08/10/2013

UIMM : un témoin raconte les secrets du syndicalisme

Filed under: Justice — laplumedaliocha @ 21:57
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Palais de justice, 8 octobre, 16h30 – Affaire UIMM, 2ème jour : l’audience a débuté depuis trois heures déjà. La présidente est partie dans un long et minutieux exposé des faits. Au pied du tribunal, les prévenus, neuf hommes et une femme.  Juste derrière, leurs avocats, serrés sur une seule rangée, épaule contre épaule. A 17h30, il n’y a presque plus de journalistes dans la salle lorsqu’entre le premier témoin du dossier, un spécialiste du monde syndical cité par l’UIMM.  Il s’agit de Bernard Vivier, président de l’Institut supérieur du travail. L’homme s’approche du pupitre et se lance dans une histoire du syndicalisme depuis la révolution. On frissonne. Dans un prétoire, le temps parfois compte double. En particulier quand un académique s’apprête à faire un long exposé. Mais l’homme est conscient qu’il ne doit pas s’éloigner trop du coeur des choses. Alors il raconte, avec un don certain du récit, la double tradition syndicale en France, révolutionnaire et réformiste. La première combat, la seconde négocie. Jusque dans les années 80, l’ambiance était turbulente, voire franchement violente. Le témoin rappelle l’épisode de la disparition en juin 68 de deux CRS dans un conflit syndical. On dit que si leurs corps n’ont pas été retrouvés, c’est qu’ils ont fini dans l’acide. Ambiance. Et puis les syndicats se sont assagis, mais l’histoire a laissé une empreinte durable. L’esprit syndical a été imprimé par la loi Waldeck-Rousseau. C’est un esprit de liberté qui se défie des pouvoirs publics :  jusqu’en 2008, les syndicats par exemple n’avaient pas l’obligation de tenir une comptabilité. Dans notre affaire, cette information est capitale car elle relativise les sorties en cash et l’absence de justificatifs comptables. La défiance est évidemment accentuée du côté des syndicats de salariés. Nés anarchistes, ils sont pauvres presque par nature. Notamment parce que, contrairement à d’autres pays, les syndicats en France s’occupent de tous les salariés, affiliés ou pas. C’est ce qui explique notre faible taux de syndicalisation  et, par conséquent, le modeste montant des cotisations qui ne participeraient qu’à hauteur de 20 à 30 % à leur financement. Le reste est constitué d’aides publiques et privées. Depuis 2008, les syndicats dont le budget est supérieur à 230 000 euros doivent publier leurs comptes. Ils le font. Mais leur organisation est telle que personne ne peut estimer ce que représente réellement la CGT par exemple car ces sont des empilements d’entités qui ne « consolident » pas au niveau de la « holding », autrement dit de la confédération.

Un juge assesseur : si je vous dis « fluidification du dialogue social » cela vous inspire quoi ? Le juge fait allusion à une explication de Denis Gautier-Sauvagnac, l’ancien président de l’UIMM qui avait justifié la destination des fonds en liquide par la nécessité de fluidifier le dialogue social. La formule a marqué les esprits. La salle sourit. Le témoin aussi.

– Cela renvoie à l’histoire syndicale, répond-il, si l’on ne veut pas que le dialogue social se résolve par l’Etat ou dans la rue, il faut en effet le fluidifier.

L’avocat de l’UIMM, Jean Reinhart,  pose une question à son tour : quand vous avez appris l’affaire dans les médias en septembre 2007, avez-vous été surpris ?

– Non dans un premier temps, puis oui. Non parce que  la discrétion et l’absence de traces comptables est traditionnel. Oui, parce que c’était en 2007 et que je me suis souvenu que la pratique des enveloppes avait cessé dans les ministères en 2002. J’ai pensé que les syndicats ne s’étaient pas encore mis au goût du jour.

– Cela vous étonne que l’UIMM ait donné de l’argent liquide aux syndicats ?

– Non, je ne suis absolument pas étonné.

– Est-ce choquant ? insiste l’avocat.

– Permettez-moi de reformuler votre question : peut-on acheter une signature avec une enveloppe ? La réponse est non. L’idéal syndical n’est pas pourri par l’argent. Les syndicalistes ne sont pas des croque-galettes. Ils vivent modestement. Bien sûr, comme partout, il peut y avoir des gens qui se font acheter, mais ce sont des exceptions.

La présidente lit alors le témoignage d’un syndicaliste entendu par le juge d’instruction après son interview dans un quotidien. L’homme raconte qu’il aurait été approché lors d’une négociation syndicale par un membre de l’UIMM qui aurait tenté de l’acheter, il aurait refusé, puis il aurait quitté la table du repas et des négociations, scandalisé cette fois qu’on refuse qu’il paie son déjeuner.

– Il se trouve que j’ai eu l’occasion de le rencontrer un peu avant l’épisode qu’il évoque. C’est un gentil charlot qui se fait mousser, répond le témoin tout à trac. Les syndicats patronaux reçoivent, c’est normal qu’ils paient le steack frites. Il fut un temps où la CGT refusait de participer au repas par crainte d’être achetée, mais même elle ne le fait plus.

Un assesseur : si ce n’est pas choquant de donner de l’argent aux syndicats, pourquoi alors le faire en secret ?

– Je me suis moi aussi posé la question, je crois que révéler des noms créerait un trouble inutile à l’heure actuelle. Nous vivons une désaffection syndicale.

La défense aujourd’hui a marqué des points. Après avoir, par la bouche du vice-bâtonnier Le Borgne et de son confrère Eric Dezeuze hier, contesté la pertinence des poursuites d’un point de vue purement juridique, voici qu’un témoin vient expliquer que sur le terrain des us et coutumes, les pratiques examinées par le tribunal sont historiques, traditionnelles, classiques et donc parfaitement normales. Joli début pour les avocats, mais le procès ne s’achèvera que le 22 octobre et tout peut encore basculer.

Note : lors de l’audience, la présidente a cité deux témoins (dont celui que j’ai évoqué dans le billet) d’abord révélés par la presse avant d’être entendus par le juge d’instruction. Cela montre l’imbrication entre justice et médias. Il arrive souvent que les juges s’appuient sur le travail des journalistes. Pour le meilleur, et pour le pire. 

UIMM, le drôle de procès

Filed under: Justice,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 14:32

Palais de justice de Paris, 7 octobre, 13 h 30 : Voici que s’ouvre le procès de l’affaire dite l’UIMM qui a fait les délices de la presse en 2007. Retour sur les faits. En 2004, une agence parisienne de BNP Paribas signale à Tracfin, la cellule anti-blanchiment de Bercy, d’importants retraits en liquide sur le compte du syndicat patronal héritier du Comité des forges, l’UIMM. Pour comprendre le dossier, il faut savoir que l’UIMM regroupe les patrons des principales entreprises françaises de métallurgie. On dit que c’est l’une des branches les plus puissantes du Medef.  Le dossier va traîner 3 ans à Bercy. Il faut dire que Tracfin est dressé à poursuivre les mafieux internationaux qui blanchissent l’argent de la drogue et de la prostitution, ainsi que les terroristes, pas les patrons français de syndicat qui retirent de l’argent au guichet, argent donc la provenance est en outre parfaitement transparente. Il n’empêche, les retraits en liquide à ce niveau-là, c’est quand même de nature à justifier des vérifications.  En septembre 2007, le parquet de Paris est avisé du problème : au total 18 millions d’euros ont été prélevés en cash entre 2000 et 2007. Une instruction est ouverte. Confiée au juge Roger Le Loire, elle va révéler qu’une partie des sommes allait à des remboursements de frais, une autre à des compléments de salaire aux cadres du syndicat et la plus importante enfin, à des syndicats de salariés. Toutefois, le juge ne parvient sur ce dernier point à reconstituer le parcours des sommes que pour un montant de quelques centaines de milliers d’euros. Au terme de son instruction, en août 2012, il décide de renvoyer une dizaine d’anciens cadres du syndicat et le syndicat lui-même  s’expliquer devant le tribunal correctionnel pour abus de confiance, complicité, recel, et travail dissimulé. Question : où sont passés les millions en liquide ? L’argent sert à « fluidifier le dialogue social » depuis toujours, répond Denis Gautier-Sauvagnac, le patron du syndicat à l’époque des faits incriminés, tout en refusant d’être plus précis sur la destination exacte des fonds.

La première audience

Ils sont une dizaine de prévenus, alignés en rang d’oignon sur des petites chaises en plastique, au pied de l’estrade où siège le tribunal dans la salle des criées du Palais de justice de Paris. Une dizaine de messieurs d’âge mur et une dame, arborant pour la plupart rubans bleus du mérite et rouges de la légion d’honneur à la boutonnière. Dans la salle en hémicycle, les journalistes, nombreux, ont pris place à gauche en entrant, le public, maigre, à droite. Derrière les prévenus, leurs avocats également gris et décorés pour la plupart se serrent sur la première rangée de tables, chacun derrière son client. Ils sont collés épaule contre épaule, jusqu’au dernier de la rangée assis en quinconce. Impossible de bouger les bras, dans leur robe noire ornée d’un rabat blanc et d’une épitoge avec ou sans hermine, ils ressemblent à des oiseaux aux ailes brisées. Après la traditionnelle vérification d’identité, tous les prévenus ou presque sont retraités et avouent des revenus mensuels compris entre 7 000 et 25 000 euros, deux avocats prennent la parole pour soulever ce qu’on appelle des « questions prioritaires de constitutionnalité » ou QPC. Introduite le 1er mars 2010, cette procédure permet avant même d’aborder le fond d’un dossier d’alléguer l’inconstitutionnalité d’un élément du procès. Si le tribunal juge la demande fondée, il transmet la question et le procès est reporté en attendant la réponse. C’est Jean-Yves Le Borgne qui prend la parole le premier. Au palais, c’est une légende. Grand, les cheveux gris coupés court, la mâchoire carrée, l’avocat a une voix qui fait de lui à peu près le seul à Paris dont le surnom de « ténor » ne puisse être contesté. Sa voix très vite enfle dans le prétoire. La salle du coup parait un peu petite et les enjeux bien médiocres, au vu de la puissance déployée.  On s’attendrait à ce qu’il s’agisse de sauver une tête de la guillotine, pas un monsieur aux cheveux blancs d’une peine d’amende et au pire de prison avec sursis. Mais qu’importe. L’avocat qui, en plus d’une voix a également de l’esprit, multiplie les formules. On aimerait les noter toutes. Il fustige l’appétit judiciaire pantagruélique qui seul explique ce procès, dénonce à coups d’imparfait du subjonctif le fait qu’on juge à l’aune de la transparence d’aujourd’hui des actes qui, lorsqu’ils ont été commis, étaient parfaitement autorisés, s’emporte contre le décalage bien français entre les grands principes que l’on aime à proclamer et la réalité que l’on se plait à aménager de façon plus confortable. Dans ce dossier, il en est sûr, l’esprit sans-culotte crie vengeance. L’avocat tonne, sa voix ferait presque trembler les murs, c’est beau, trop peut-être pour la modeste salle des criées qui accueille le procès, les juges qui demeurent impassibles et ses autres confrères qui pour les uns pianotent sur leur tablette, pour les autres crayonnent sur leurs genoux. Seuls les prévenus et les journalistes écoutent fascinés, les premiers parce qu’ils n’ont pas l’habitude, les seconds parce qu’ils sont venus, en fins connaisseurs, entendre l’équivalent d’un morceau d’opéra. Il n’empêche, l’avocat a recadré. « Pour nous, c’est un moyen de fixer le cadre du procès d’entrée de jeu. Depuis l’introduction de la QPC, nous avons la parole en premier et en dernier » commente l’un de ses jeunes confrères. Et en effet, pour les journalistes arrivés au procès avec à l’esprit le fait qu’on allait juger des hommes qui avaient mis les doigts dans la confiture, l’avocat a semé le doute. A l’époque, il n’y avait pas d’obligation de comptabilité pour les syndicats, elle est intervenue après, justement à cause de cette affaire, c’est donc bien que les intéressés n’ont rien fait de mal. Sauf refuser de dire où est allé l’argent, et c’est justement pour cela qu’ils sont poursuivis, pour les forcer à avouer, ce qui est juridiquement plus que contestable. Un autre avocat prend la parole, lui aussi pour soulever des QPC, très techniques. Les juges prennent des notes. Quand il invoque une jurisprudence Emmaüs (Décision du 28 juin 2013, PDF) au secours des cadres du syndicat patronal sur la question du travail dissimulé, tout le monde sourit dans la salle…

Vous avez dit justice ? Mais laquelle ?

15h30 : l’audience est levée. Le tribunal se retire pour délibérer. Il communiquera mardi à 13h30 le sens de sa décision. Si l’une des 4 QPC soulevée lui parait mériter d’être transmise au Conseil constitutionnel, le procès s’arrêtera là, en tout cas provisoirement, sinon, il reprendra son cours pour aborder le fond. En sortant de l’audience, on songe au décalage entre le bruit médiatique, les millions d’euros qui volent, les grands noms de l’industrie française épinglés d’un côté, et la réalité judiciaire de l’autre. Car cette  affaire de financement des syndicats va tourner immanquablement, comme tous les procès dits de « délinquance en col blanc », à la querelle de qualification juridique des faits, voir au byzantinisme le plus extravagant. Dans les procès de pénal classique, on discute des actes, des alibis, des tâches de sang sur un vêtement, des coups portés, de la forme d’un visage, du bruit d’un coup de feu. Mais en matière financière, on débat surtout de questions de droit, et comme les intéressés ont souvent les moyens de s’adjoindre les services d’avocats de très haute volée, ils s’en sortent bien. Alors, sur quoi ce procès appelé à durer jusqu’au 22 octobre au rythme de 3 après-midi par semaine va-t-il déboucher ? Quelques condamnations avec sursis, dans le pire des cas.  Presque rien. Est-ce juste ? Allez savoir. Ce qui est certain, c’est que ces hommes ont déjà enduré la condamnation la plus importante : le pilori médiatique. A côté du bruit fait par cette affaire dans la presse, le procès apparait comme une formalité administrative dont chacun se sortira plus ou moins bien. Et cela,  est-ce juste ? C’est l’une des grandes énigmes de notre époque.

Note : A l’heure où je publie, j’apprends que les QPC sont rejetées. Le procès donc se poursuit. Pour suivre l’affaire, je vous renvoie aux articles de Pascale Robert-Diard qui suit le procès et a déjà résumé le dossier sur son blog et de Valérie de Senneville aux Echos. Vous trouverez chez Valérie le texte de l’ordonnance de renvoi et le récit de l’audience d’hier. 

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