La Plume d'Aliocha

30/09/2013

La révolution du boulon

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 17:50

L’ennui quand le système politico-médiatique s’empare d’un débat, c’est qu’il a tendance à le réduire à sa plus simple et bruyante expression. Prenons l’exemple de la polémique du week-end sur le travail dominical. Qui se souvient d’où est parti l’incendie ? D’une banale querelle concurrentielle entre trois géants du bricolage. C’est Bricorama en effet (Fondé en 75, coté, 732 millions d’euros de CA) qui a eu la malencontreuse idée de dénoncer à la justice en juillet dernier ses petits camarades Leroy Merlin (né en 1923, propriété de la famille Mulliez, 5,5 milliards d’euros de CA) et Castorama (Créé en 1969 – Groupe Kingfisher (GB), 3,3 milliards de CA). Motif ? Obligé de fermer suite à un recours de FO, il trouve injuste que les autres continuent d’ouvrir le dimanche. Jeudi 26 septembre, la décision du Tribunal de commerce de Bobigny tombe : elle donne raison à Bricorama  et interdit à 16 magasins des marques Castorama et Leroy-Merlin d’ouvrir le dimanche sous peine d’avoir à payer 120 000 euros par contravention au dispositif du jugement. En pratique, la stratégie aboutit à punir tout le monde, ce qui n’est pas forcément malin de la part de Bricorama. A lire les déclarations des enseignes concernées, elles seraient victimes d’un régime d’exceptions à l’interdiction de travailler le dimanche parfaitement ubuesque. Sans doute le régime législatif n’est-il, en effet, ni tout à fait clair ni parfaitement juste. L’ancien patron de la Poste Jean-Paul Bailly doit plancher sur le sujet. En attendant nos enseignes, bravaches, ont décidé d’ouvrir malgré l’interdiction, d’où le cirque médiatique de ce week-end.  Ah, le merveilleux parfum insurrectionnel ! Bricoler ou mourir, convenez que ça a de la gueule.  Les tunisiens peuvent aller se rhabiller avec leur révolution de Jasmin. La France toujours en avance d’une liberté à conquérir suit minute par minute les avancées de la révolution du boulon. Sur les murs de mon ennui J’écris ton nom : Castorama, écrirait aujourd’hui le poète  (Eluard pour les distraits du fond).

Le bricolage, gage de compétitivité de la place de Paris

Alors, faut-il ou non accepter le travail le dimanche ? En l’espèce, la justice a tranché s’agissant des intéressés : c’est non. Le contentieux n’aurait eu droit qu’à quelques secondes au JT si les médias n’avaient décidé d’en faire la polémique du moment. C’est la fameuse formule « : cette affaire ranime le débat sur …. ». Mais pour que la sauce prenne, il faut encore que quelqu’un y trouve intérêt. Banco : les enseignes ont saisi l’aubaine pour critiquer vertement la décision de justice. Il faut dire que c’est le nouveau recours à la mode ça, le lynchage télévisuel, c’est plus simple et plus rapide que de faire appel. Et nous voici tous invités à défendre les rois du bricolage contre l’obscurantisme étatique. Il y va, dit-on, du train de vie des salariés, du confort des consommateurs et  même, selon Baudoin Prot patron de BNP Paribas,  « de la compétitivité de la Place de Paris, première destination touristique mondiale ». Comme chacun sait, dès qu’un car de japonais arrive de Roissy, il fonce chez Leroy-Merlin. Allez leur dire à tous ces gentils touristes qu’ils devront faire une croix sur leurs dalles en PVC détaxées pour cause de fermeture dominicale !

Cet Etat qui ne comprend rien à l’économie

Entre nous, des grands groupes qui refusent de s’incliner devant la décision d’un tribunal, dans un pays comme le nôtre, c’est effarant. Qu’on ne s’en émeuve que très mollement est inquiétant. Mais le plus épatant dans l’histoire, ou le plus cynique c’est selon, est d’avoir réussi à placer devant les caméras des salariés en colère exigeant de travailler le dimanche. Ceux-là invoquent  le déséquilibre de leur budget si on les prive soudain d’une partie de leurs revenus. On les croit bien volontiers. Le fait qu’ils pourraient aussi revendiquer d’être payés mieux en semaine ne leur a, semble-t-il, pas traversé l’esprit : ce n’est pas l’employeur qui paie mal, mais l’Etat qui ne comprend rien à l’économie.  Face à son poste de télévision le citoyen, plus ému que pensant, se sent prêt à sacrifier le fameux repos dominical pour sauver la-salariée-qui-ne-peut-pas-perdre-ses-300-euros mensuels et, accessoirement, pouvoir lui-même acheter des boulons le dimanche. Depuis que notre société de consommateurs individualistes s’est enfin libérée de la galère de la messe suivie de la réunion familiale,  on voit mal – surtout en temps de crise – ce qui pourrait encore empêcher les uns de bosser et les autres d’acheter. Peut-être justement la généralisation du travail le dimanche. Quand tout le monde travaillera ce jour-là, plus personne n’aura le temps de faire les boutiques-ouvertes-le-dimanche, me semble-t-il.  Avant cela d’ailleurs, Internet aura rendu les magasins physiques inutiles, de sorte que le débat, à y regarder de près, pourrait bien s’avérer d’un intérêt fort limité sur le terrain économique. Sauf bien sûr pour les enseignes concernées.

Si j’osais, j’aborderais un autre aspect de la question, celui des valeurs. Oui, je sais, c’est vieillot et hors sujet. Tant pis. Les esprits éclairés en matière économique me diront, comme Baudoin Prot, qu’il est urgent de se mettre à la page, de libérer les énergies, d’affronter la concurrence internationale, bref de faire sauter tous les verrous, les freins, les réticences, les crispations de notre vieux pays. Il y a des années de cela un éminent économiste libéral s’esclaffait sur la consommation d’anti-dépresseurs en France : pas étonnant, disait-il, nous sommes le dernier pays à refuser d’adhérer au libéralisme. Et j’avais ri, moi aussi.  Il m’arrive de songer maintenant que c’est peut-être le contraire,  que le peuple le plus intelligent de la planète (nous) pourrait bien avoir compris avant les autres que le mirage du bonheur par la consommation était parfaitement mortifère. Cela étant,  on peut préférer, au nom du défi de la mondialisation et de-la-vendeuse-qui-ne-peut-pas-perdre-ses-300-euros, faire sauter l’une des ultimes et fragiles barrières qui protègent encore chacun de nous de l’épouvantable destin de consommateur absolu, autrement dit de tuyau absorbant par un bout ce qu’il défèque par l’autre.

 

Mise à jour 1/10/2013 : Un article du Huffington Post confirme mon intuition, les gentils salariés revendiquant comme une évidence la joie de travailler le dimanche étaient pilotés en sous-main par leurs employeurs. Et voilà comment une querelle de géants de la distribution se transforme en débat de société, tronqué à la base par les médias qui se font manipuler…

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