La Plume d'Aliocha

28/09/2013

Le bonnet de l’accusé

Filed under: Choses vues — laplumedaliocha @ 21:16

Une cour d’assises, quelque part, un certain jour de l’année 2013 en début de soirée. Dans le box des accusés, abrité par une vitre blindée, des hommes assis. Tous sont vêtus de sombre. On sait qu’il y a trois accusés, les six autres sont donc des gendarmes. Deux gardiens par personne, c’est la règle, plus le chef, qui entre et sort, le torse enserré dans un gilet hérissé d’objets de guerre impossibles à identifier par le profane. Ils ont à peu près le même âge, la même coupe de cheveux, surtout ils dégagent la même dureté, de sorte qu’il est difficile de distinguer le bandit du policier. Au milieu se tient assis, immobile, un homme très grand, au visage osseux et légèrement verdâtre. Il est coiffé d’un bonnet, enfoncé jusqu’au yeux. Malgré cela, on aperçoit encore de longues joues creuses, un menton qui n’en finit pas, un nez comme une lame. Tandis que les débats se trainent en longueur, je l’observe. Il est fascinant d’immobilité. On dirait l’un de ces grands reptiles proches du minéral et dont on ne découvre qu’ils sont vivants qu’à l’instant fugitif et mortel où ils happent leur proie. Il est glaçant. Soudain, l’audience sort de son ennuyeuse litanie, les avocats s’agitent, la mécanique un brin lénifiante du jeu de questions/réponses à peine audibles est grippée, l’humain déborde de la procédure. On s’ébroue, il est temps d’envisager de clore la journée. Au milieu de l’agitation, la présidente de la cour s’émeut soudain que l’accusé porte un bonnet. « Eh bien Monsieur, vous avez comparu jusqu’ici tête nue, qu’est-ce donc que ce bonnet que vous arborez depuis ce matin » et tandis qu’elle lance « veuillez l’ôter » avec autorité mais sans colère, l’homme a déjà passé la main sur sa tête et arraché l’objet du délit d’un mouvement de prestidigitateur. Ou de crocodile. Et l’on ne sait plus très bien si la surprise nait de la vivacité toute reptilienne avec laquelle il a obtempéré ou du drôle de sourire confus de gamin grondé par la maîtresse qui, soudain, est venu illuminer ses traits. Et l’on se surprend à songer que ce visage, qui condamnait par avance son malheureux propriétaire, a pris subitement la couleur de l’innocence par la seule grâce d’un sourire.  C’est peut-être cela l’art de défendre, une affaire de lumière, comme la beauté…Ah, qu’ il doit être difficile de juger !

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