La Plume d'Aliocha

23/09/2013

« La vérité médiatique doit rester à la porte du Palais de justice »

al08_2126418_1_px_470_Cour d’Assises de Paris, 23 septembre, 19h50 : Dans l’affaire dite « Achoui », où l’on juge six personnes accusées de tentative de meurtre en réunion à l’encontre de l’avocat Karim Achoui depuis le 17 septembre, la Cour appelle le dernier témoin de la journée. Il s’agit de Frédéric Ploquin (en photo), 54 ans, grand reporter à Marianne, spécialiste du grand banditisme. L’audition du journaliste était fixée initialement à ce matin 11h30 (puis reportée à 16 heures), mais les débats ont pris du retard de sorte que la journée a été consacrée  au témoignage de la victime, Karim Achoui, puis à l’audition à partir de 18 heures de cinq témoins. Des habitants du quartier venus raconter ce qu’ils ont vu ce fameux 22 juin 2007 lorsque Karim Achoui s’est fait tirer dessus à la sortie de son cabinet aux alentours de 22 heures. L’expert médical auditionné ce lundi matin est formel : le pronostic vital était engagé. Une balle dans le poumon, une autre qui a traversé le petit bassin, ça ne fait pas de cadeau. La victime a quand même réussi à courir une centaine de mètres avant de s’effondrer. Karim Achoui  avait trois litres de sang dans le poumon lorsqu’il est arrivé à l’hôpital, soit la moitié de la quantité circulant dans les veines d’un homme de sa corpulence. Autant dire que dans cette affaire, même si la victime traine une réputation sulfureuse et joue un peu trop avec les médias, la tentative de meurtre est bien réelle et les accusés ont l’air de tout sauf de comiques.

Obscure convocation

C’est précisément l’un d’entre eux, celui qu’on accuse d’avoir tiré,  Ruddy Terranova, qui a exigé de son avocat qu’il fasse témoigner Frédéric Ploquin à la barre. Le journaliste l’a appris la semaine dernière. Pour lui, cela signifie techniquement qu’il ne peut pas assister au procès tant qu’il n’a pas témoigné. Ainsi l’exige le code de procédure pénale : le témoin doit arriver vierge à la barre. Mais il y a un autre problème, plus délicat. Si cet homme accusé de meurtre le cite, ce n’est probablement pas pour le féliciter d’avoir écrit de lui qu’il était un bandit du second cercle cherchant avec l’affaire Achoui à entrer dans le premier cercle. Et comme le journaliste n’est par ailleurs témoin direct de rien, il y a lieu de se demander les raisons profondes de cette invitation qui ne semble pas être en mesure de servir  de quelque façon que ce soit la défense.

Les témoins habituellement entrent dans la salle intimidés, se dirigent droit vers la barre, lancent parfois un coup d’oeil à l’accusé ou à la victime, selon qu’ils connaissent l’un ou l’autre, puis répondent sagement aux questions.  Frédéric Ploquin lui salue dès l’entrée l’avocat Henri Leclerc, puis distribue les poignées de main à droite et à gauche en remontant la travée jusqu’à la barre des témoins. Oh sans arrogance aucune, il fait plutôt profil bas, le journaliste. Simplement comme n’importe qui entrant dans un lieu inconnu, il cherche des repères et a reconnu beaucoup de personnes qu’il connaissait. C’est pas sa faute à Ploquin, si finalement tout le monde lui est familier dans cette salle, c’est son job qui veut ça.  La présidente installée sur son estrade au bout de la travée s’impatiente : « Monsieur ce n’est pas le lieu de faire des mondanités ». Le journaliste s’excuse, abrège les salutations, s’avance à la barre. Mais au moment de prêter serment, ça bloque encore. S’il connait les protagonistes ? Oui, les avocats. S’il entretient des liens professionnels avec les parties ? Assurément, ils les fréquente  depuis des années. Mais c’est à un lien de subordination que le législateur pense, pas à ces relations là, il peut donc témoigner.

« Ce serait manquer de respect à la Cour que de confondre les assises et la télévision »

Le journaliste a choisi de lire une déclaration, c’est inhabituel mais personne n’élève d’objection.

Alors il se lance :

« Je suis très surpris de ma citation devant cette cour. Je ne suis pas témoin des faits, je ne suis cité que pour témoigner de mon travail de journaliste, or mes réponses pourraient m’amener à rendre compte de mes enquêtes au mépris du secret des sources,  je me refuse à le faire. Tout ce que j’ai à dire est dans mes articles. Ce qui n’est pas dans les articles est couvert par le secret professionnel ou pas vérifié. Cela ne peut donc pas faire l’objet d’un témoignage. J’espère que les jurés le comprendront  et celui qui m’a fait citer aussi. Je manquerais à mes obligation professionnelles si je commençais à raconter ici qui j’ai rencontré pour faire mes enquêtes et ce que ces personnes m’ont dit. Les rendez-vous, les contacts, c’est secret, c’est la loi. Si Monsieur Terranova m’avait un jour fait des confidences, il n’apprécierait pas que je vienne en faire état ici. La cour d’assises n’est pas le lieu où donner son point de vue. Ce serait vous manquer de respect que de confondre cette salle avec un plateau de télévision.  Je vous laisse la mission délicate d’écrire la vérité judiciaire, qui n’est pas la vérité médiatique, celle ci doit rester à la porte du palais de justice ». 

La présidente reprend la main, visiblement interpelée par ce que vient de déclarer le journaliste.

– Je note que vous vous en tenez à cette déclaration, j’ai néanmoins une question : votre nom est cité dans une audition de juillet 2007 de Karim Achoui. Il dit que vous lui auriez indiqué qu’une personne voulait entrer en contact avec lui pour lui révéler la vérité. Est-ce exact ?

– Oui, répond le journaliste sans autre forme de commentaire.

L’un des quatre avocats de Karim Achoui, Me Chiche, prend alors la parole.

– A votre sens, la thèse de M. Achoui selon laquelle son agression serait le résultat d’une manipulation policière est-elle crédible ?

–  Je n’ai pas envie de livrer ici de sentiments. Tout ce que je sais est écrit dans mon livre.

« Demain, je serai sur les bancs de la presse ! »

Vient le tour de l’avocat général. Il explique que le livre de Ploquin, Parrains et Caïds, n’est pas au dossier, pas plus d’ailleurs que celui de Karim Achoui Un avocat à abattre.  Mais il a entendu le journaliste à la radio dire deux choses sur lesquelles il aimerait des précisions. D’abord que la thèse du complot s’explique par le fait que l’avocat est sur une voie sans issue. Ensuite que Ruddy Terranova est « un voyou de seconde zone cherchant à acquérir des galons à travers cet assassinat ». 

– Vous avez tout dit, je ne poursuivrai pas l’émission de radio ici. Mon journal me paie pour couvrir ce dossier. Demain je serai là, lance Frédéric Ploquin en désignant le banc des journalistes, parfaitement désert à cette heure tardive.

Dans le box des accusés, Rudy Terranova s’agite. Son avocat, aidé des policiers, tente péniblement de le calmer. Il veut faire une déclaration.

– On n’est pas là pour régler ses comptes, grince la présidente, avant de lui accorder une minute pour s’exprimer, mais une seule précise-t-elle, féroce.

Rudy Terranova se lève. Sa barbe de jeune converti à l’Islam est dressée, il tire sur son pantalon, les gendarmes qui l’encadrent se sont levé aussi, visiblement sur le qui-vive. En réalité l’homme, si agité soit-il, ne peut pas faire grand mal. Il est coincé dans une cage de verre recouverte, en guise de plafond, d’un grillage et entouré de 7 policiers en combinaison noire. Durant cette journée, il a été dépeint comme un exalté. Ce n’est pas tout à fait faux. L’empoignade dont il rêvait avec ce journaliste au point d’enjoindre à son avocat de le citer à la barre aurait pu tourner à l’invective et à la menace. Il n’en est rien. C’est plutôt à un sermon que l’on assiste.

« Il dit que j’agis pour X (NDLR : le nom de son co-accusé), que je suis salafiste, c’est faux. Il faut arrêter d’écrire n’importe qui. Il termine son livre par des questions ésotériques…ça veut dire quoi ? Je suis désolé de polluer votre procès Madame la présidente, mais j’ai parlé une fois avec lui pendant deux minutes et je l’ai fait venir pour mettre les choses à plat. Il a écrit que ma mère était morte pendue, j’ai dit à mes enfants que c’était dans un accident de voiture, que vont-ils croire maintenant ? Une journaliste de votre journal a écrit un livre qui s’appelle le sexe d’Allah. On peut dire ce qu’on veut sur moi, mais n’insultez pas la religion. Et attendez que l’affaire soit jugée avant d’écrire sur les gens. C’est pas bien ce que vous avez fait Monsieur Ploquin. C’est comme si vous aviez mis une fatwa sur ma tête ». 

L’homme se rassoit, il semble apaisé. Frédéric Ploquin reprend la parole pour répondre à celui qui vient de l’interpeler qu’il respecte toutes les religions, et tous les hommes, coupables ou innocents. L’audience est levée. Les avocats se précipitent sur le reporter, on se congratule, on échange des poignées de mains.  Tandis que les accusés sortent du box pour retrouver leur cellule et que les gendarmes du palais nous expulsent de la salle d’audience, je songe que non décidément, le journaliste n’est pas un témoin ordinaire. Et sans doute même pas un témoin souhaitable. Ni pour lui, ni pour la justice.

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