La Plume d'Aliocha

30/09/2013

La révolution du boulon

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 17:50

L’ennui quand le système politico-médiatique s’empare d’un débat, c’est qu’il a tendance à le réduire à sa plus simple et bruyante expression. Prenons l’exemple de la polémique du week-end sur le travail dominical. Qui se souvient d’où est parti l’incendie ? D’une banale querelle concurrentielle entre trois géants du bricolage. C’est Bricorama en effet (Fondé en 75, coté, 732 millions d’euros de CA) qui a eu la malencontreuse idée de dénoncer à la justice en juillet dernier ses petits camarades Leroy Merlin (né en 1923, propriété de la famille Mulliez, 5,5 milliards d’euros de CA) et Castorama (Créé en 1969 – Groupe Kingfisher (GB), 3,3 milliards de CA). Motif ? Obligé de fermer suite à un recours de FO, il trouve injuste que les autres continuent d’ouvrir le dimanche. Jeudi 26 septembre, la décision du Tribunal de commerce de Bobigny tombe : elle donne raison à Bricorama  et interdit à 16 magasins des marques Castorama et Leroy-Merlin d’ouvrir le dimanche sous peine d’avoir à payer 120 000 euros par contravention au dispositif du jugement. En pratique, la stratégie aboutit à punir tout le monde, ce qui n’est pas forcément malin de la part de Bricorama. A lire les déclarations des enseignes concernées, elles seraient victimes d’un régime d’exceptions à l’interdiction de travailler le dimanche parfaitement ubuesque. Sans doute le régime législatif n’est-il, en effet, ni tout à fait clair ni parfaitement juste. L’ancien patron de la Poste Jean-Paul Bailly doit plancher sur le sujet. En attendant nos enseignes, bravaches, ont décidé d’ouvrir malgré l’interdiction, d’où le cirque médiatique de ce week-end.  Ah, le merveilleux parfum insurrectionnel ! Bricoler ou mourir, convenez que ça a de la gueule.  Les tunisiens peuvent aller se rhabiller avec leur révolution de Jasmin. La France toujours en avance d’une liberté à conquérir suit minute par minute les avancées de la révolution du boulon. Sur les murs de mon ennui J’écris ton nom : Castorama, écrirait aujourd’hui le poète  (Eluard pour les distraits du fond).

Le bricolage, gage de compétitivité de la place de Paris

Alors, faut-il ou non accepter le travail le dimanche ? En l’espèce, la justice a tranché s’agissant des intéressés : c’est non. Le contentieux n’aurait eu droit qu’à quelques secondes au JT si les médias n’avaient décidé d’en faire la polémique du moment. C’est la fameuse formule « : cette affaire ranime le débat sur …. ». Mais pour que la sauce prenne, il faut encore que quelqu’un y trouve intérêt. Banco : les enseignes ont saisi l’aubaine pour critiquer vertement la décision de justice. Il faut dire que c’est le nouveau recours à la mode ça, le lynchage télévisuel, c’est plus simple et plus rapide que de faire appel. Et nous voici tous invités à défendre les rois du bricolage contre l’obscurantisme étatique. Il y va, dit-on, du train de vie des salariés, du confort des consommateurs et  même, selon Baudoin Prot patron de BNP Paribas,  « de la compétitivité de la Place de Paris, première destination touristique mondiale ». Comme chacun sait, dès qu’un car de japonais arrive de Roissy, il fonce chez Leroy-Merlin. Allez leur dire à tous ces gentils touristes qu’ils devront faire une croix sur leurs dalles en PVC détaxées pour cause de fermeture dominicale !

Cet Etat qui ne comprend rien à l’économie

Entre nous, des grands groupes qui refusent de s’incliner devant la décision d’un tribunal, dans un pays comme le nôtre, c’est effarant. Qu’on ne s’en émeuve que très mollement est inquiétant. Mais le plus épatant dans l’histoire, ou le plus cynique c’est selon, est d’avoir réussi à placer devant les caméras des salariés en colère exigeant de travailler le dimanche. Ceux-là invoquent  le déséquilibre de leur budget si on les prive soudain d’une partie de leurs revenus. On les croit bien volontiers. Le fait qu’ils pourraient aussi revendiquer d’être payés mieux en semaine ne leur a, semble-t-il, pas traversé l’esprit : ce n’est pas l’employeur qui paie mal, mais l’Etat qui ne comprend rien à l’économie.  Face à son poste de télévision le citoyen, plus ému que pensant, se sent prêt à sacrifier le fameux repos dominical pour sauver la-salariée-qui-ne-peut-pas-perdre-ses-300-euros mensuels et, accessoirement, pouvoir lui-même acheter des boulons le dimanche. Depuis que notre société de consommateurs individualistes s’est enfin libérée de la galère de la messe suivie de la réunion familiale,  on voit mal – surtout en temps de crise – ce qui pourrait encore empêcher les uns de bosser et les autres d’acheter. Peut-être justement la généralisation du travail le dimanche. Quand tout le monde travaillera ce jour-là, plus personne n’aura le temps de faire les boutiques-ouvertes-le-dimanche, me semble-t-il.  Avant cela d’ailleurs, Internet aura rendu les magasins physiques inutiles, de sorte que le débat, à y regarder de près, pourrait bien s’avérer d’un intérêt fort limité sur le terrain économique. Sauf bien sûr pour les enseignes concernées.

Si j’osais, j’aborderais un autre aspect de la question, celui des valeurs. Oui, je sais, c’est vieillot et hors sujet. Tant pis. Les esprits éclairés en matière économique me diront, comme Baudoin Prot, qu’il est urgent de se mettre à la page, de libérer les énergies, d’affronter la concurrence internationale, bref de faire sauter tous les verrous, les freins, les réticences, les crispations de notre vieux pays. Il y a des années de cela un éminent économiste libéral s’esclaffait sur la consommation d’anti-dépresseurs en France : pas étonnant, disait-il, nous sommes le dernier pays à refuser d’adhérer au libéralisme. Et j’avais ri, moi aussi.  Il m’arrive de songer maintenant que c’est peut-être le contraire,  que le peuple le plus intelligent de la planète (nous) pourrait bien avoir compris avant les autres que le mirage du bonheur par la consommation était parfaitement mortifère. Cela étant,  on peut préférer, au nom du défi de la mondialisation et de-la-vendeuse-qui-ne-peut-pas-perdre-ses-300-euros, faire sauter l’une des ultimes et fragiles barrières qui protègent encore chacun de nous de l’épouvantable destin de consommateur absolu, autrement dit de tuyau absorbant par un bout ce qu’il défèque par l’autre.

 

Mise à jour 1/10/2013 : Un article du Huffington Post confirme mon intuition, les gentils salariés revendiquant comme une évidence la joie de travailler le dimanche étaient pilotés en sous-main par leurs employeurs. Et voilà comment une querelle de géants de la distribution se transforme en débat de société, tronqué à la base par les médias qui se font manipuler…

28/09/2013

Le bonnet de l’accusé

Filed under: Choses vues — laplumedaliocha @ 21:16

Une cour d’assises, quelque part, un certain jour de l’année 2013 en début de soirée. Dans le box des accusés, abrité par une vitre blindée, des hommes assis. Tous sont vêtus de sombre. On sait qu’il y a trois accusés, les six autres sont donc des gendarmes. Deux gardiens par personne, c’est la règle, plus le chef, qui entre et sort, le torse enserré dans un gilet hérissé d’objets de guerre impossibles à identifier par le profane. Ils ont à peu près le même âge, la même coupe de cheveux, surtout ils dégagent la même dureté, de sorte qu’il est difficile de distinguer le bandit du policier. Au milieu se tient assis, immobile, un homme très grand, au visage osseux et légèrement verdâtre. Il est coiffé d’un bonnet, enfoncé jusqu’au yeux. Malgré cela, on aperçoit encore de longues joues creuses, un menton qui n’en finit pas, un nez comme une lame. Tandis que les débats se trainent en longueur, je l’observe. Il est fascinant d’immobilité. On dirait l’un de ces grands reptiles proches du minéral et dont on ne découvre qu’ils sont vivants qu’à l’instant fugitif et mortel où ils happent leur proie. Il est glaçant. Soudain, l’audience sort de son ennuyeuse litanie, les avocats s’agitent, la mécanique un brin lénifiante du jeu de questions/réponses à peine audibles est grippée, l’humain déborde de la procédure. On s’ébroue, il est temps d’envisager de clore la journée. Au milieu de l’agitation, la présidente de la cour s’émeut soudain que l’accusé porte un bonnet. « Eh bien Monsieur, vous avez comparu jusqu’ici tête nue, qu’est-ce donc que ce bonnet que vous arborez depuis ce matin » et tandis qu’elle lance « veuillez l’ôter » avec autorité mais sans colère, l’homme a déjà passé la main sur sa tête et arraché l’objet du délit d’un mouvement de prestidigitateur. Ou de crocodile. Et l’on ne sait plus très bien si la surprise nait de la vivacité toute reptilienne avec laquelle il a obtempéré ou du drôle de sourire confus de gamin grondé par la maîtresse qui, soudain, est venu illuminer ses traits. Et l’on se surprend à songer que ce visage, qui condamnait par avance son malheureux propriétaire, a pris subitement la couleur de l’innocence par la seule grâce d’un sourire.  C’est peut-être cela l’art de défendre, une affaire de lumière, comme la beauté…Ah, qu’ il doit être difficile de juger !

23/09/2013

« La vérité médiatique doit rester à la porte du Palais de justice »

al08_2126418_1_px_470_Cour d’Assises de Paris, 23 septembre, 19h50 : Dans l’affaire dite « Achoui », où l’on juge six personnes accusées de tentative de meurtre en réunion à l’encontre de l’avocat Karim Achoui depuis le 17 septembre, la Cour appelle le dernier témoin de la journée. Il s’agit de Frédéric Ploquin (en photo), 54 ans, grand reporter à Marianne, spécialiste du grand banditisme. L’audition du journaliste était fixée initialement à ce matin 11h30 (puis reportée à 16 heures), mais les débats ont pris du retard de sorte que la journée a été consacrée  au témoignage de la victime, Karim Achoui, puis à l’audition à partir de 18 heures de cinq témoins. Des habitants du quartier venus raconter ce qu’ils ont vu ce fameux 22 juin 2007 lorsque Karim Achoui s’est fait tirer dessus à la sortie de son cabinet aux alentours de 22 heures. L’expert médical auditionné ce lundi matin est formel : le pronostic vital était engagé. Une balle dans le poumon, une autre qui a traversé le petit bassin, ça ne fait pas de cadeau. La victime a quand même réussi à courir une centaine de mètres avant de s’effondrer. Karim Achoui  avait trois litres de sang dans le poumon lorsqu’il est arrivé à l’hôpital, soit la moitié de la quantité circulant dans les veines d’un homme de sa corpulence. Autant dire que dans cette affaire, même si la victime traine une réputation sulfureuse et joue un peu trop avec les médias, la tentative de meurtre est bien réelle et les accusés ont l’air de tout sauf de comiques.

Obscure convocation

C’est précisément l’un d’entre eux, celui qu’on accuse d’avoir tiré,  Ruddy Terranova, qui a exigé de son avocat qu’il fasse témoigner Frédéric Ploquin à la barre. Le journaliste l’a appris la semaine dernière. Pour lui, cela signifie techniquement qu’il ne peut pas assister au procès tant qu’il n’a pas témoigné. Ainsi l’exige le code de procédure pénale : le témoin doit arriver vierge à la barre. Mais il y a un autre problème, plus délicat. Si cet homme accusé de meurtre le cite, ce n’est probablement pas pour le féliciter d’avoir écrit de lui qu’il était un bandit du second cercle cherchant avec l’affaire Achoui à entrer dans le premier cercle. Et comme le journaliste n’est par ailleurs témoin direct de rien, il y a lieu de se demander les raisons profondes de cette invitation qui ne semble pas être en mesure de servir  de quelque façon que ce soit la défense.

Les témoins habituellement entrent dans la salle intimidés, se dirigent droit vers la barre, lancent parfois un coup d’oeil à l’accusé ou à la victime, selon qu’ils connaissent l’un ou l’autre, puis répondent sagement aux questions.  Frédéric Ploquin lui salue dès l’entrée l’avocat Henri Leclerc, puis distribue les poignées de main à droite et à gauche en remontant la travée jusqu’à la barre des témoins. Oh sans arrogance aucune, il fait plutôt profil bas, le journaliste. Simplement comme n’importe qui entrant dans un lieu inconnu, il cherche des repères et a reconnu beaucoup de personnes qu’il connaissait. C’est pas sa faute à Ploquin, si finalement tout le monde lui est familier dans cette salle, c’est son job qui veut ça.  La présidente installée sur son estrade au bout de la travée s’impatiente : « Monsieur ce n’est pas le lieu de faire des mondanités ». Le journaliste s’excuse, abrège les salutations, s’avance à la barre. Mais au moment de prêter serment, ça bloque encore. S’il connait les protagonistes ? Oui, les avocats. S’il entretient des liens professionnels avec les parties ? Assurément, ils les fréquente  depuis des années. Mais c’est à un lien de subordination que le législateur pense, pas à ces relations là, il peut donc témoigner.

« Ce serait manquer de respect à la Cour que de confondre les assises et la télévision »

Le journaliste a choisi de lire une déclaration, c’est inhabituel mais personne n’élève d’objection.

Alors il se lance :

« Je suis très surpris de ma citation devant cette cour. Je ne suis pas témoin des faits, je ne suis cité que pour témoigner de mon travail de journaliste, or mes réponses pourraient m’amener à rendre compte de mes enquêtes au mépris du secret des sources,  je me refuse à le faire. Tout ce que j’ai à dire est dans mes articles. Ce qui n’est pas dans les articles est couvert par le secret professionnel ou pas vérifié. Cela ne peut donc pas faire l’objet d’un témoignage. J’espère que les jurés le comprendront  et celui qui m’a fait citer aussi. Je manquerais à mes obligation professionnelles si je commençais à raconter ici qui j’ai rencontré pour faire mes enquêtes et ce que ces personnes m’ont dit. Les rendez-vous, les contacts, c’est secret, c’est la loi. Si Monsieur Terranova m’avait un jour fait des confidences, il n’apprécierait pas que je vienne en faire état ici. La cour d’assises n’est pas le lieu où donner son point de vue. Ce serait vous manquer de respect que de confondre cette salle avec un plateau de télévision.  Je vous laisse la mission délicate d’écrire la vérité judiciaire, qui n’est pas la vérité médiatique, celle ci doit rester à la porte du palais de justice ». 

La présidente reprend la main, visiblement interpelée par ce que vient de déclarer le journaliste.

– Je note que vous vous en tenez à cette déclaration, j’ai néanmoins une question : votre nom est cité dans une audition de juillet 2007 de Karim Achoui. Il dit que vous lui auriez indiqué qu’une personne voulait entrer en contact avec lui pour lui révéler la vérité. Est-ce exact ?

– Oui, répond le journaliste sans autre forme de commentaire.

L’un des quatre avocats de Karim Achoui, Me Chiche, prend alors la parole.

– A votre sens, la thèse de M. Achoui selon laquelle son agression serait le résultat d’une manipulation policière est-elle crédible ?

–  Je n’ai pas envie de livrer ici de sentiments. Tout ce que je sais est écrit dans mon livre.

« Demain, je serai sur les bancs de la presse ! »

Vient le tour de l’avocat général. Il explique que le livre de Ploquin, Parrains et Caïds, n’est pas au dossier, pas plus d’ailleurs que celui de Karim Achoui Un avocat à abattre.  Mais il a entendu le journaliste à la radio dire deux choses sur lesquelles il aimerait des précisions. D’abord que la thèse du complot s’explique par le fait que l’avocat est sur une voie sans issue. Ensuite que Ruddy Terranova est « un voyou de seconde zone cherchant à acquérir des galons à travers cet assassinat ». 

– Vous avez tout dit, je ne poursuivrai pas l’émission de radio ici. Mon journal me paie pour couvrir ce dossier. Demain je serai là, lance Frédéric Ploquin en désignant le banc des journalistes, parfaitement désert à cette heure tardive.

Dans le box des accusés, Rudy Terranova s’agite. Son avocat, aidé des policiers, tente péniblement de le calmer. Il veut faire une déclaration.

– On n’est pas là pour régler ses comptes, grince la présidente, avant de lui accorder une minute pour s’exprimer, mais une seule précise-t-elle, féroce.

Rudy Terranova se lève. Sa barbe de jeune converti à l’Islam est dressée, il tire sur son pantalon, les gendarmes qui l’encadrent se sont levé aussi, visiblement sur le qui-vive. En réalité l’homme, si agité soit-il, ne peut pas faire grand mal. Il est coincé dans une cage de verre recouverte, en guise de plafond, d’un grillage et entouré de 7 policiers en combinaison noire. Durant cette journée, il a été dépeint comme un exalté. Ce n’est pas tout à fait faux. L’empoignade dont il rêvait avec ce journaliste au point d’enjoindre à son avocat de le citer à la barre aurait pu tourner à l’invective et à la menace. Il n’en est rien. C’est plutôt à un sermon que l’on assiste.

« Il dit que j’agis pour X (NDLR : le nom de son co-accusé), que je suis salafiste, c’est faux. Il faut arrêter d’écrire n’importe qui. Il termine son livre par des questions ésotériques…ça veut dire quoi ? Je suis désolé de polluer votre procès Madame la présidente, mais j’ai parlé une fois avec lui pendant deux minutes et je l’ai fait venir pour mettre les choses à plat. Il a écrit que ma mère était morte pendue, j’ai dit à mes enfants que c’était dans un accident de voiture, que vont-ils croire maintenant ? Une journaliste de votre journal a écrit un livre qui s’appelle le sexe d’Allah. On peut dire ce qu’on veut sur moi, mais n’insultez pas la religion. Et attendez que l’affaire soit jugée avant d’écrire sur les gens. C’est pas bien ce que vous avez fait Monsieur Ploquin. C’est comme si vous aviez mis une fatwa sur ma tête ». 

L’homme se rassoit, il semble apaisé. Frédéric Ploquin reprend la parole pour répondre à celui qui vient de l’interpeler qu’il respecte toutes les religions, et tous les hommes, coupables ou innocents. L’audience est levée. Les avocats se précipitent sur le reporter, on se congratule, on échange des poignées de mains.  Tandis que les accusés sortent du box pour retrouver leur cellule et que les gendarmes du palais nous expulsent de la salle d’audience, je songe que non décidément, le journaliste n’est pas un témoin ordinaire. Et sans doute même pas un témoin souhaitable. Ni pour lui, ni pour la justice.

20/09/2013

Le journaliste, ce témoin pas comme les autres…

Filed under: Comment ça marche ?,Droits et libertés,Justice — laplumedaliocha @ 19:52
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imagesUn journaliste qui suit une affaire judiciaire est-il un témoin comme les autres lorsqu’il est cité dans un procès ? La question, loin d’être purement théorique, se pose en ce moment même à Frédéric Ploquin, grand reporter à Marianne : « J’ai eu la surprise d’apprendre que Ruddy Terranova avait demandé à son avocat Michel Konitz de me citer comme témoin dans le cadre du procès Achoui » confie-t-il.  Le procès, qui a lieu en ce moment devant les Assises de Paris, porte sur la tentative de meurtre à l’encontre de l’avocat à la sortie de son cabinet en juin 2007. Six personnes sont accusées. Le récit épique de l’agression est ici. Frédéric Ploquin est convoqué le 23 septembre à 11h30. Au-delà du caractère peu agréable de ce genre d’invitation dans une affaire liée au grand banditisme, le journaliste relève : « cette citation m’interdit de faire mon métier et de suivre les débats ». Et c’est là le hic. Un témoin n’a en effet le droit d’entrer dans la salle d’audience qu’au moment où il est appelé pour témoigner. Ensuite seulement, il sera autorisé à suivre les débats dans la salle comme n’importe quelle personne du public. Par conséquent, le journaliste ne peut pas assister au procès de l’affaire sur laquelle il a enquêté. Et même si, ensuite, il aura accès à la salle, il n’empêche qu’il aura manqué une grande partie des débats puisque le procès, commencé le 17 septembre, s’achève le 4 octobre. « Toute personne est libre de faire citer qui elle entend si elle considère que cela va dans le sens de sa défense, rappelle Pierre-Antoine Souchard, président de l’Association de la Presse judiciaireCependant, il semblerait, dans le cas de l’affaire Achoui, que cela s’apparente plus à une manœuvre d’intimidation. Frédéric Ploquin n’est témoin de rien, il est juste détenteur d’informations obtenues au cours de son enquête journalistique. Veut-on savoir qui sont ses sources ? »

Précédents

Ce n’est pas la première fois qu’un journaliste est convoqué à un procès en tant que témoin. Eric Pelletier de l’Express raconte : «Dans l’affaire Colonna, plusieurs journalistes du Monde et de Tf1ont été entendus, à l’instruction et aux Assises. A la limite, c’était compréhensible dans la mesure où l’équipe télé était la dernière à avoir vu Yvan Colonna » convient-il. Lors du procès aux Assises, un incident est venu illustrer le problème du témoin journaliste. Eric Dupond-Moretti, l’un des avocats de la défense, a reconnu dans la salle le journaliste du Monde par ailleurs cité comme témoin et a demandé à la Cour de constater le caractère irrégulier de la situation. On dit que ce seul fait ouvrait droit à cassation. « Nous avons été de mémoire trois journalistes (Le Figaro, Le Monde, L’Express) à être cités dans le procès en assises à Paris en première instance de l’attaque de fourgon blindé de Gentilly, se souvient encore Eric Pelletier.  C’était à la demande de la défense, comme Fredéric Ploquin dans l’affaire Achoui. Du point de vue de l’intérêt de la justice, un simple versement de nos articles au dossier aurait suffi. Il s’agissait en réalité pour Antonio Ferrara et ses amis de faire pression sur nous, et notamment l’Express car nous avions sorti une information sur des traces ADN ». Il n’est pas rare que des témoins refusent de se présenter devant un tribunal ou une Cour, au grand dam des avocats, le journaliste de l’Express ne ‘est pas défilé : « j’ai tenu à venir, même si ça m’entravait dans l’exercice de mon métier, pour accomplir mon devoir de citoyen. Avec le recul, je ne pense pas que cela ait servi la justice, en revanche, j’ai découvert les Assises de l’intérieur et en plus j’ai commencé par un propos liminaire qui m’a permis d’expliquer notre travail et les pressions dont nous faisions l’objet.  On m’a raconté plus tard que le président et les jurés  avaient été très intéressés par ces explications, ce qui explique qu’ils se soient montrés compréhensifs dans leurs questions».

« Tout ce que j’ai à dire est dans mes articles »

En réalité, quand on interroge les journalistes d’investigation, on découvre vite qu’ils sont nombreux à avoir connu l’expérience du témoignage en justice dans les affaires qu’ils couvraient : « J’ai été citée à comparaître devant la cour d’assises par la défense d’Elisabeth Cons-Boutboul, raconte Isabelle Horlans. J’ai expliqué en quoi avait consisté mon travail et répondu aux questions, en invoquant à deux reprises le secret des sources ou l’incohérence de ma présence à la barre. Cela reste un très mauvais souvenir ». Ce sentiment d’incohérence, d’inutilité, d’instrumentalisation revient souvent dans les témoignages. Et pour cause.  Dans la plupart des cas, ce sont les accusés qui ordonnent à leurs avocats de faire citer les journalistes, parfois sous la menace. Objectif ? Les intimider. Du coup, au Canard enchainé, on a trouvé la parade : « La position que nous adoptons au « Canard » en pareille circonstance tient en peu de mot, et c’est d’ailleurs l’avantage « Monsieur le Président, tout ce que j’ai à dire est dans mes articles. Tout ce qui n’est pas dans mes articles est soit couvert par le secret professionnel, soit non vérifié, et donc insusceptible de figurer dans un témoignage », explique Louis-Marie Horeau.  La formule a le mérite au passage de rappeler les règles déontologiques qui encadrent le métier.  Mais alors, serait-il finalement impossible à un journaliste d’apporter son concours à la justice ? En pratique, il existe des solutions pour respecter les contraintes pesant sur la presse, tout en répondant aux besoins du procès. Florence Sturm de France Culture en a fait l’expérience : « il y a quelques années des avocats ont voulu me citer dans un procès en cour d’assises spéciale sur un dossier de terrorisme basque. J’avais été destinataire d’une revendication téléphonique et susceptible de pouvoir identifier l’interlocuteur en question. Il se trouve que je devais couvrir le procès pour la radio qui m’employait, ce qui était incompatible avec le statut de témoin m’interdisant d’assister aux débats avant mon témoignage. Les avocats ont été compréhensifs, ils ont renoncé à une citation formelle. En revanche, j’ai été entendue à la barre, en vertu du pouvoir discrétionnaire du président… ».

Traité de balance et détesté de tous

Que la citation du journaliste comme témoin réponde à un besoin sincère de la défense ou relève d’une simple stratégie d’intimidation, une chose est claire : « l’article 109 du code de procédure pénale prévoit qu’un journaliste entendu comme témoin par une juridiction est libre, encore heureux, de ne pas révéler l’origine des informations recueillies dans l’exercice de son activité, souligne Pierre-Antoine Souchard. Cette position peut toutefois être difficile à tenir aux assises car les enjeux sont lourds et les occupants du box n’ont jamais été récipiendaires du Premier prix de camaraderie. Alors, je comprends que l’on puisse se sentir bien seul à la barre ». S’il en est un qui a dû se sentir seul justement, c’est Victor Robert qui, au début des années 2000, s’est retrouvé 31 heures en garde à vue dans le cadre de l’enquête sur l’explosion du Mc Donald de Quévert en Bretagne (affaire dite « de Plévin« ) avant d’être appelé à témoigner au procès. Mis sous pression par les policiers, détesté par la famille de la victime autant que par les indépendantistes, qualifié de « balance » par une partie de ses confrères, le journaliste devenu l’ennemi de tout le monde a craqué et failli déchirer sa carte de presse.   « Je me souviens, j’étais alors rédactrice en chef à Canal+, il travaillait pour l’émission de Karl Zéro, nous nous sommes battus pour le faire sortir de garde à vue, ça a été un moment très dur pour lui, notamment en raison des attaques de certains confrères » confie Isabelle Horlans. Dans l’affaire Colonna, les magistrats de la cour d’assises n’ont pas hésité à citer dans les motivations de leur arrêt les déclarations de journalistes appelés à la barre en tant que témoins. Un dossier qui pose avec une particulière acuité la question de savoir quelle est la place des journalistes dans un procès, si tant est qu’il y en ait une…  « Cet exemple montre que la politique du Canard Enchainé est la plus pertinente. En garde à vue comme à la barre des témoins, les règles déontologiques sont les mêmes et l’article 109 du code de procédure pénale doit s’appliquer » conclut Dominique Paganelli, un journaliste qui a connu les joies de la garde à vue dans une affaire Corse à l’époque où il travaillait pour Canal Plus.

Note : Pour les amoureux de chronique judiciaire, je signale que le procès Achoui est suivi notamment par Pascale Robert-Diard et Stéphane Durand-Souffland. Un régal, comme toujours…

10/09/2013

Liberté de la presse, ça ne va pas mieux !

Filed under: Droits et libertés — laplumedaliocha @ 13:15
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Suite aux révélations du Monde concernant la mise sur écoute d’un de ses journalistes, Gérard Davet, dans l’affaire du gang des barbares (mais pas que…), je reproduis ci-dessous le communiqué de l’Association de la presse judiciaire. On attend toujours que le projet de loi sur le secret des sources soit examiné par le Parlement…

9 septembre 2013…………………………Et maintenant des écoutes !……………………….Le droit au secret des sources semble malheureusement une notion juridique étrangère à quelques juges français en dépit des arrêts clairs et constants de la Cour européenne des droits de l’Homme. Le Monde révèle ce lundi 9 septembre 2013 qu’un de ses journalistes a été placé sur écoutes en 2009 pour un article publié en… 2006. Pendant un mois, la police a enregistré les conversations de ce journaliste, 490 au total, afin de chercher, en vain, la source qui l’avait informé trois ans plus tôt. Aucun « impératif prépondérant d’intérêt public », selon l’expression de la CEDH, ne pouvait justifier une telle mesure. Cette affaire illustre une fois de plus l’urgente nécessité d’une véritable loi sur la protection des sources journalistiques. Le projet de loi présenté par le ministère de la Justice ne comble en rien les lacunes de la loi de janvier 2010 qu’il est censé remplacer. Le secret des sources n’est pas un simple privilège des journalistes, mais la garantie pour nos informateurs de pouvoir s’exprimer sans crainte sur des questions d’intérêt général. Comme le rappelle la CEDH, le secret des sources est « un véritable attribut du droit à l’information, à traiter avec la plus grande circonspection ». N’en déplaise à certains magistrats et policiers.

09/09/2013

Analectes

Filed under: A propos du blog,Choses vues,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 20:25
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J’ai titré « analectes » comme j’aurais pu choisir « spicilège »…ça ne vous dit rien ? Et « silves » ? Rien encore ? Si je vous précise que tout ceci est synonyme de « varia », sans doute allez-vous commencer à sentir le sens…Miscellanées ? Vous y êtes ! Notez, je fais ma maligne (avec un « g » maligne » on a tendance à l’oublier), mais  comme tout le monde, je suis passée de l’ombre de l’ignorance à la lumière du savoir en googlisant le mot « Miscellanées » – Ah, les miscellanées de M. Schott – et en tombant sur wikipedia. C’est fou entre nous ce que l’encyclopédie en ligne peut fabriquer comme savants instantanés. Loin de moi l’idée de le lui reprocher mais enfin bon, il y a ceux qui savent parce qu’ils ont travaillé leur sujet et les rigolos dans mon genre qui assènent leur science toute fraîche…C’est tout de même pas pareil.

Toujours est-il que face au flot d’informations à partager, je n’avais que deux solutions : laisser tomber ou bien  opter pour un billet fourre-tout. J’ai choisi la deuxième solution. Au passage, la date du 9 septembre n’est pas anodine. WordPress m’informe que c’est le 5ème anniversaire du blog. Champagne !

Voici donc, dans le désordre, les pépites de la semaine :

AuFait_003_Couv_BDDans vos kiosques : Au hasard, j’ai acheté Au fait une nouvelle revue inspirée de XXI, un mook donc (contraction de magazine et de book). Hum….La couverture attire l’oeil, la base line (devise, en français) – « Le magazine qui ralentit l’actualité » – séduit l’esprit, le sommaire intéresse (Une enquête sur Michel Pébereau et une interview de Marcel Gauchet). Mais, le prix refroidit : 7,90 euros. Pour un mensuel, certes de 78 pages mais quand même, qui ne contient que deux dossiers (l’enquête et l’interview susmentionnées) et absolument rien d’autre, c’est beaucoup trop cher. Vraiment beaucoup trop. Un journal papier, c’est une photographie du monde à un instant « t ». Le monde en question peut être la planète pour un newsmagazine ou le petit cercle des jardiniers ou des amateurs de cigares dans la presse spécialisée, peu importe, il faut y trouver plein de choses dans son journal, sous plein de formats, rédigé par plein de plumes, sinon, ça s’appelle un livre. D’ailleurs les auteurs de « Au fait » en sont conscients puisqu’ils disent eux-mêmes qu’ils se positionnent entre le livre et le journal. Hélas, trop près du livre…Accessoirement, sur le prix – dissuasif ou pas –  des livres, les observations fort intéressantes d’Orwell à lire ici.

En revanche, je signale la présence de Causeur en kiosque. Si les premiers numéros vendus sur abonnement sentaient la maquette fabriquée par l’imprimeur (affreuse), celle du numéro 5 que j’ai en main est parfaitement respectable à défaut d’être ébouriffante d’originalité. Le dossier intitulé « La santé ou la vie » s’inscrit dans le prolongement de nos discussions sur la cigarette, les papiers sont de bonne tenue, le rythme est dynamique. Pour un peu je vous dirais : bon sang de bonsoir, et si nous assistions à la naissance d’une presse de droite ? Il y a Le Figaro me direz-vous. Oui, et puis rien. Avec Causeur, ça peut faire deux. Et si l’on ajoute L’Opinion qui justement fait de la publicité dans Causeur, ça pourrait même faire trois (à condition qu’on m’explique l’intérêt de vendre quotidiennement sur papier ce qu’on trouve gratuitement à chaque instant sur la toile, mais bon…).

La-Danza-de-la-Realidad_portrait_w193h257Un film : Je suis allée voir samedi La Danza de la Realidad du réalisateur, écrivain, scénariste de bande dessinée, tarologue, penseur, et tant d’autres choses encore Alejandro Jodorowsky. Je connaissais l’inoubliable romancier auteur de L’arbre du dieu pendu, mais pas le réalisateur.  C’est une décharge poétique, surréaliste, violente, déjantée, à l’image de ses livres qui mêlent le réalisme magique sud américain et l’imaginaire juif. Quelques scènes gore empêchent (absolument) d’y emmener les enfants. Pour le reste, il y a des merveilles et des horreurs, comme dans la vie  et surtout des scènes potentiellement mythiques comme s’il en pleuvait. Les fantasmes de l’auteur ne regarderaient que lui si les images qu’il propose n’étaient empreintes, pour certaines, d’une poésie qui délasse de notre ordinaire de névrosés consuméristes en proposant d’autres névroses et pour d’autres, de fulgurances de magicien inspiré. Par exemple cette reine de coupe (une carte des tarots de Marseille symbolisant l’amour ) dès le début du film qui gronde l’enfant sur la plage parce qu’en lançant des galets dans les flots, il agresse la mer. D’ailleurs, celle-ci se venge, mais chut !, je vous laisse découvrir.

Des livres : je signale aux amoureux de Muray que les éditions Descartes & Cie  publient ses dernières chroniques sous le titre « Causes toujours ».  Sinon, je recommande le pèlerinage de Compostelle vu par Jean-Claude Rufin, Immortelle randonnée.  Un de mes amis reproche à l’auteur son manque de souffle mystique. En effet, il distancie. Personnellement, j’aime ce regard clinique qui met en valeur les moment rares d’émotion et ne se leurre pas sur les difficultés, les douleurs, les questions et même les ridicules. Ceux qui trouvent la rentrée pesante, qu’ils se jettent sans hésiter sur le deuxième opus de Zoe Shepard, Ta carrière est finie ; contrairement aux avis que j’ai pu lire, je le trouve aussi bon que le premier, c’est-à-dire à hurler de rire. Et comme en ce moment j’ai décidé de m’amuser, je recommande également mon livre de chevet  :  Pierre Dac, L’Os à Moelle (Omnibus).

Un site : justement, pour ceux qui en ont marre des médias, et dans le prolongement de Pierre Dac, je signale  Le Gorafi qui se livre à une parodie jouissive des sites de presse. Des gens capables de concevoir un article qui dit que « 79% des français refusent de répondre aux sondages » sont non seulement de dignes héritiers de Pierre Dac, mais mériteraient d’être élevés au rang d’antidépresseur recommandé par la faculté de médecine. Mieux, je propose d’instituer une bande défilante en bas des chaines d’information continue et des sites de presse recommandant la lecture du Gorafi au même titre que la consommation de 5 fruits et légumes par jour est évoquée pour contrer les méfaits de la nourriture industrielle.

Le saviez-vous ? : l’expression « peigner la girafe », qui signifie au choix faire quelque chose de long et inutile ou ne rien faire du tout, pourrait être une référence à la girafe offerte par le roi d’Egypte à Charles X. L’élégant animal, hébergé au Jardin des Plantes, avait en effet un soigneur attitré dont la mission consistait notamment à la peigner tous les jours. C’est déjà savoureux, mais en approfondissant mes recherches, j’ai découvert que dans d’autres pays, on exprimait la même chose en disant « faire des trous dans l’eau ». Magique.

Que faire d’intelligent de son temps libre, à part des trous dans l’eau ?  Du 17 septembre au 30 octobre, le Forum des Images propose un cycle intitulé Qui fait l’info ? Voici la liste des films qui seront projetés. Elle ne comprend aucun de mes films cultes….(Pour les curieux : 1000 milliards de dollars, Salvador, Harrison’s Flowers).

La pétition : Reporters sans frontières s’inquiète de la censure au Vietnam et lance une pétition pour obtenir la libération de 35 blogueurs. Christophe Deloire, le secrétaire général de l’association (et accessoirement auteur de Sexus Politicus) interpellera le premier ministre vietnamien le 25 septembre prochain. Il faut donc s’intéresser au sujet d’urgence. C’est par ici.

Le plaisir : Stéphane Durand-Souffland, chroniqueur judiciaire au Figaro, pratique aussi la chronique gastronomique pour notre plus grand bonheur. La tarte aux fraises par exemple est, sous sa plume, « rouge et haute comme un autobus londonien ». On l’embrasserait tant  son style est aussi savoureux que son sujet ! Je n’en mets qu’une seule en lien, mais il en a écrit d’autres, il faut fouiller sur le site du Figaro.

L’analyse : un grand merci à Kaeldric pour avoir déniché un remarquable texte d’André Gorz « Le journalisme, cette pensée sans sujet » dans lequel l’auteur dépeint le métier avec une jouissive lucidité : « C’était ça qu’il trouvait pénible : mobiliser toutes les ressources de sa pensée pour produire une pensée dont sa pensée fût absente; forger avec les mots de tout le monde une micro-histoire qui ne devait être son produit que par la réussite technique plus ou moins grande de sa mise en forme. «Je n’existe pas», proclama un jour une pancarte collée avec du scotch sur la porte vitrée d’un bureau. La consigne, inconsciente de son ironie sinistre, résumait bien la condition de journaliste. «Ce que tu penses, on s’en fout, avait dit Phil. C’est pas pour ça qu’on te paie.» »

05/09/2013

Politique, qui t’a rendu sot ?

Il y a d’abord le titre d’une glaçante sobriété Syrie : la faute de François Hollande. Puis vient l’article, signé d’Edwy Plenel et donc enflammé, forcément enflammé. Tout s’y prête, la gravité de la situation, les enjeux, l’importance du message. Car le patron de Mediapart en est convaincu, le pouvoir élu pour dire « nous » est saisi soudain de la pathologie du « je » présidentiel. On n’engage pas un peuple dans une guerre sans le consulter, s’insurge l’éditorialiste en brandissant Emmanuel Kant. Sans doute…j’avoue n’avoir pas encore d’opinion structurée sur ce sujet, la juriste que je suis a tendance à s’incliner devant la Constitution, la citoyenne est tentée de revendiquer un droit à la parole, tandis que la journaliste mesure l’étendue de son ignorance sur la réalité de la situation sur place et des enjeux géopolitiques…Plus on se pose de questions, moins on n’a de chances d’y répondre. Alors on lit ceux qui ont déjà approfondi le sujet. Plenel est convaincant, parce qu’il est brillant. Par exemple lorsqu’il écrit :

« Echapper à la contradiction, au débat et à l’argumentation. Les faire taire par un alliage de clichés et de sentiments, d’arguments d’autorité et de paroles d’exclusion. Tel est le fantasme d’une politique devenue apolitique, menée par l’urgence et par l’émotion. D’une politique inapte à penser et à assumer la complexité du monde, ses interdépendances et ses pluralités. D’une politique surtout dont l’activisme inconséquent masque dangereusement sa peur d’une nouveauté qu’elle ne sait maîtriser parce qu’elle ne réussit pas à l’appréhender. Et cela d’autant moins que cette nouveauté se dresse contre ses errements du passé – aveuglement colonial, prétention occidentale, domination économique, soutien aux dictatures, etc. Nous en avions analysé et documenté les risques sous la présidence de Nicolas Sarkozy : des compromissions corruptrices d’avant les révolutions arabes à l’aventurisme militaire en Libye d’après, qui nous aura finalement légué aujourd’hui une guerre au Mali, guerre de police sans solution politique.

Nous y voici, hélas, de nouveau avec ce président François Hollande, chef des armées à la première personne du singulier qui, seul, a cru pouvoir mettre la France en guerre contre l’Etat syrien ».

Question de format

On ne saurait dresser constat clinique plus exact. Mais le reprocher aux intéressés comme si ces errements étaient uniquement imputables à un travers de leur personnalité est un peu court. Qui exige en permanence cet « alliage de clichés et de sentiments, d’arguments d’autorité et de paroles d’exclusion » ? Autrement dit, qui réclame sa dose quotidienne de spectaculaire formaté, de raisonnements binaires et d’envolées lyriques ? Qui mène la politique au fouet de l’urgence et de l’émotion ? Qui décourage de penser la complexité du monde parce que celle-ci n’entre pas dans le format d’un reportage, à peine dans celui d’un débat télévisé, et pas du tout dans la citation à caser en urgence au chapitre « réactions  » d’un événement ? Qui façonne le politique pour qu’il plaise à l’image que s’en fait du public, aggravant ici un travers électoraliste voire populiste qu’il faudrait au contraire combattre sans relâche ? Pas Edwy PLenel, certes, ni aucun autre journaliste, mais le système auquel nous contribuons tous, internautes compris, oui. Alors on me dira que personne n’obligeait Nicolas Sarkozy à céder à cette tyrannie médiatique permanente. Pas plus que le président normal qui lui a succédé n’aurait dû en principe développer une maladie similaire, lui dont l’atout majeur consistait précisément à être le contraire de l’autre. Mais alors, le mal serait-il plus profond que ne le laissaient penser les antisarkozistes ? Si nos politiques manquent à ce point de vision, de souffle et de profondeur, n’est-ce pas un signe des temps ? Ne reflètent-ils pas la société qui les a fait roi, et au sein de celle-ci l’incroyable pouvoir conquis par les médias qui est en train de les rendre, au choix, idiots ou fous ?

La fabrique de l’image

Daniel Schneidermann ce matin exprime le même désespoir, mais s’agissant de la commémoration du massacre d’Oradour-Sur-Glane.

« Une nouvelle image de la réconciliation franco-allemande » répètent mécaniquement les commentaires. Presque 70 ans après la fin de la guerre, en 2013, on en est donc encore à cette pénurie de vocabulaire ? On en est encore à marquer les étapes de la « réconciliation » ? On en est encore à avoir besoin d’un album photos ? » s’interroge le patron d’Arrêt sur Images en regardant la cérémonie en direct. Eh oui, il faut de l’image, du symbole à gogo, du prêt à filmer pour les médias, des clichés pour l’histoire. Il fut en un temps où offrir cela à quelques journalistes équipés de trois caméras poussives relevait du talent des héros de la scène, aujourd’hui, ça se prépare des jours à l’avance dans le cabinet secret de communicants haut de gamme. Pas étonnant que le résultat soit aussi creux qu’un mauvais spot publicitaire…

Cette image que décrit précisément Daniel :

« L’heure est à faire image pour l’Histoire. Mais laquelle ? Quand Hollande et Gauck se retrouvent tous deux dans l’église à ciel ouvert, on réalise ce que l’on attend : qu’ils se prennent la main. La simple réédition de la rencontre Mitterrand-Kohl. Notre manque d’imagination n’attend rien d’autre qu’un remake. Surprise : pendant la minute de recueillement, rien ne se passe. Ils n’ont donc rien prévu ? Mais quelques instants plus tard, alors que les a rejoints Robert Hébras, un zoom impudique trahit qu’ils ont enfin conclu, à contretemps comme des ados en boum. Les deux mains se sont enfin trouvées. dans le doute, le tremblement, la douleur peut-être : elles ne se sont pas saisies l’une de l’autre hardiment, franchement, bras décollés du corps, comme les mains de Mitterrand et Kohl. Elles se sont trouvées furtivement, clandestinement, exprimant tout ensemble le désir de « faire quelque chose », et l’inhibition devant le souvenir obsédant des deux grands devanciers. Il faut que le rescapé se glisse maladroitement entre eux deux, il faut que Joachim Gauck lui passe enfin le bras sur l’épaule, inventant une nouvelle image, à eux, rien qu’à eux, l’image 2013, pour qu’enfin s’impose quelques secondes l’émotion, si longtemps recherchée à tâtons ».

Comme décidément ce n’était pas un bon jour pour François Hollande hier, il y a eu aussi cette photo diffusée puis retirée par l’AFP. Photo hautement symbolique où l’on voit le président afficher un malencontreux sourire de « ravi de la crèche » devant un tableau noir où il est écrit « Aujourd’hui, c’est la rentrée ». Non, l’Elysée ne nous a pas censuré, précise l’agence de presse, nous l’avons retirée parce que notre politique est de ne pas diffuser de photos montrant les gens dans des positions ridicules…Ridicule. C’est bien ce qui menace nos représentants à force de vouloir plaire aux médias.

Des politiques pas plus grands que leur marionnette aux Guignols, dont la pensée se résume à quelques phrases simples  et dont les discours tiennent à l’aise dans un tweet, voilà à quoi nous sommes arrivés. Il faut évidemment lutter contre cela, analyser, critiquer, brandir la possibilité de quelque chose de meilleur (mais en laissant De Gaulle et Mitterrand tranquilles, par pitié regardons en avant !), cultiver une haute image de la démocratie, mais en n’oubliant jamais que nous partageons avec les politiques la responsabilité de ce naufrage. La société, c’est nous.

03/09/2013

Enregistrements Bettencourt : vie privée 1 – liberté de la presse 0

Par ordonnance du 30 août dernier, les journalistes  Fabrice Lhomme, Fabrice Arfi et Hervé Gattegno ainsi que leurs patrons respectifs,  Edwy Plenel pour Mediapart et Franz-Olivier Giesbert pour Le Point, sont renvoyés devant le tribunal correctionnel de Bordeaux pour recel de documents portant atteinte à la vie privée dans l’affaire Bettencourt. On l’aura compris, les documents en question ne sont rien d’autre que les fameux enregistrements réalisés à l’insu de Liliane Bettencourt par son majordome, lequel est lui aussi renvoyé devant le tribunal pour atteinte à la vie privée.

Errances judiciaires

Décidément, la justice française semble avoir bien du mal à se faire une opinion sur l’utilisation susceptible d’être faite ou pas des sulfureuses bandes sonores.  Ainsi, la chambre criminelle de la Cour de cassation a considéré dans un arrêt du 31 janvier 2012 que les enregistrements étaient des preuves recevables en justice, tandis que la première chambre civile de la même haute juridiction avait estimé quant à elle le 6 octobre 2011 qu’ils portaient atteinte à la vie privée. Dans le prolongement de l’arrêt de la chambre civile,  la Cour d’appel de Versailles qui était chargée de rejuger le dossier a considéré le 4 juillet dernier que les journalistes avaient porté atteinte à la vie privée de l’intéressée en publiant ces enregistrements et les a condamnés à les retirer de leurs sites respectifs (Médiapart et Le Point) ainsi que tous les articles y faisant référence. Les intéressés se sont exécutés, en particulier Mediapart qui l’a fait de manière spectaculaire : tous les articles en lien aboutissent désormais sur une seule formule  « cet article a été censuré » inscrite en noir à l’intérieur d’un encadré rouge ( voir ici la liste des 70 articles concernés). D’un point de vue pratique, la décision de justice n’a guère contribué à restaurer Madame Bettencourt dans son droit à la protection de sa vie privée dès lors que plusieurs sites  ont immédiatement proposé, au nom de la liberté de la presse,  de publier  les articles censurés. Précisons par ailleurs que le 11 juillet, Mediapart lançait l’appel pour le Droit de savoir, avec le soutien notamment de Reporters sans frontières.

Vie privée ou liberté d’expression ?

L’ordonnance du 30 août constitue donc un énième rebondissement dans la saga judiciaire des enregistrements. Cette fois, il ne s’agit plus pour la justice d’examiner l’utilisation qui en a été faite mais de se pencher sur la responsabilité de leur auteur ainsi que sur celle des journalistes qui les ont exploités et diffusés. La question principale qui se pose en ce qui concerne la presse d’investigation est assez simple : entre le droit au respect de la vie privée et le droit à l’information du public, également respectables, lequel en l’espèce devait légitimement l’emporter sur l’autre ? Autrement dit, l’information contenue dans les enregistrements est-elle si utile à l’intérêt général qu’elle justifie une éventuelle atteinte à la vie privée ?  Cette question suppose au préalable de se demander s’il y a eu ou non atteinte à la vie privée. Non, ont estimé les journalistes qui ont soigneusement sélectionné les extraits relevant de l’intérêt légitime du public et écarté tout ce qui avait trait à la sphère privée. Oui, considèrent les juges d’instruction, pour qui il apparaît de manière évidente que des conversations tenues par une personne à son domicile sont par définition privées et que les journalistes le savaient bien puisque  ils avouent eux-mêmes avoir opéré un tri parmi les déclarations.

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On notera au passage que les juges tiquent sur le fait que l’analyse de l’intérêt général de l’information ait été faite par des journalistes, c’est-à-dire des professionnels de l’information, au vu de  critères ….journalistiques. Eh oui…s’ils avaient raisonné comme Madame Bettencourt, ils n’auraient pas publié. Il y a des limites au-delà desquelles le « penser contre soi » devient paralysant.

Quant au fait justificatif, c’est-à-dire à l’éventuelle légitimation de l’atteinte à la vie privée par l’intérêt de l’information révélée, les juges relèvent que la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme met en balance vie privée et liberté d’expression sans accorder plus de poids à l’une qu’à l’autre, de sorte que dans ce dossier la question ne peut être réglée dans le secret d’un cabinet d’instruction mais doit faire l’objet d’un débat public devant un tribunal. C’est ici :

Capture d’écran 2013-09-02 à 22.08.35

En réalité, l’observation de cette même jurisprudence aurait pu les conduire à considérer que, précisément, il y avait ici en l’espèce un intérêt général prépondérant suffisamment évident pour prononcer un non-lieu. C’est d’ailleurs ce qu’avaient conclu les premiers juges ayant eu à statuer sur cette affaire (ordonnance TGI de Paris 1er juillet 2010 confirmée par la cour d’appel de Paris le 23 juillet suivant). Comme le soulignent les avocats de Mediapart en réponse au réquisitoire définitif du parquet : « Plus la valeur informative pour le public est grande, mais ici aussi le bénéfice pour le bien public, plus devient relative la protection de l’autre liberté en concours ». Et les avocats de rappeler que les révélations issues de l’exploitation de ces bandes concernent :

– la conformité à la loi fiscale d’une grande fortune,

– le possible conflit d’intérêt entre le ministre du budget, son épouse et ladite grande fortune,

– les multiples infractions pénales ayant déclenché une série de mises en examen.

L’explication détaillée par Michel Deléan , journaliste spécialisé dans les questions de justice chez Mediapart, est ici.

La querelle juridique entourant l’utilisation par les médias de ces enregistrements dépasse de loin le seul cadre de l’affaire Bettencourt. C’est de liberté de la presse qu’il est question. Or, à l’évidence, la justice française en a une approche fort restrictive…

La date de l’audience devant le tribunal correctionnel n’est pas encore fixée.

Note : cliquer sur les documents pour les lire.

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