La Plume d'Aliocha

28/05/2013

La langue est une arme

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 09:29

9782738125637Pour se forger un avis un tant soit peu éclairé sur le débat actuel relatif à l’introduction de cours en anglais à l’université, je recommande le stimulant essai du linguiste Claude Hagège, « Contre la pensée unique », paru chez Odile Jacob en 2012. L’auteur arpente en ce moment les plateaux de télévision pour exprimer son opposition farouche au projet.  Pourtant, songera-t-on, dans notre pays si traditionnellement et honteusement autiste à l’appréhension des langues étrangères, introduire des cours en anglais, de façon très limitée et dans l’objectif  de faciliter l’accès des étudiants étrangers au savoir dispensé dans nos facultés, apparait comme un progrès. Possible, mais pour en juger, encore faut-il s’ôter de l’esprit quelques idées fausses.  J’ai retrouvé sous la plume du linguiste les mêmes problématiques que j’observe au quotidien en droit, en économie et en finance. D’où mon envie de croiser mes observations et les siennes pour éclairer un tant soit peu le débat.  Car des courants profonds, en-dessous du radar médiatique, sont à l’oeuvre. On aurait tort de les ignorer.

Ne nous y trompons pas, c’est une guerre

D’abord, il convient de situer le débat dans son contexte. Nous sommes en guerre. Une guerre sans chars ni armée traditionnelle, mais une vraie guerre. L’enjeu : défendre et affirmer sa culture dans tous les domaines pour assurer sa survie, voire confirmer sa domination. D’un côté, l’immense puissance des Etats-Unis et des pays dits anglo-saxons, au premier rang desquels la Grande-Bretagne. De l’autre, le reste des grandes puissances. L’enjeu ? Pour chaque camp, imposer son influence notamment sur les pays émergents, pour assurer en particulier le développement de son économie.

Prenons l’exemple du droit. Les systèmes juridiques se divisent en deux catégories, celle du droit écrit, chère à l’Europe continentale et la common law de nos amis anglo-saxons. Je n’entre pas dans les détails, ce serait trop long, l’essentiel est de savoir que les deux fonctionnent de manière très différente, ce dont on s’aperçoit sans peine en regardant des séries policières américaines. Interrogez n’importe quel juriste français d’un cabinet d’affaires sur le système le plus répandu, il vous répondra la common law. Faux, c’est une légende. En réalité, le système dominant (au regard du nombre de pays dans le monde qui l’ont adopté) est le nôtre, celui de la tradition du droit écrit, comme en témoigne la carte de Wikipedia en lien.  Seulement voilà, la common law est portée par deux grandes puissances de l’économie et de la finance, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Résultat, on rédige les contrats en anglais – même lorsque les cocontractants sont français- selon des modes de raisonnement anglo-saxons, et l’on finit par se persuader que c’est ainsi que le monde entier fonctionne. Pire, on en vient à mépriser nos propres règles autant que notre langue. Car le business, c’est en anglais. Réflexe à courte vue. Dangereuse ignorance des enjeux. En réalité, celui qui impose son système juridique assure sa domination économique. Les Etats-Unis le savent si bien qu’ils ne cessent de promouvoir leur modèle partout afin de convaincre les pays émergents de l’adopter. Je renvoie sur ce point aux rapports Doing business de la Banque mondiale. Depuis une dizaine d’années, la Banque mondiale classe les systèmes juridiques en fonction de leur capacité à faciliter le business. Jusque là rien de trop discutable, relevons seulement l’enjeu économique bien réel que révèle l’angle de l’analyse : il s’agit du Business, pas de la qualité de la justice ou de la protection des faibles, mais du business. L’ennui, c’est que pour classer, il faut définir des critères. Or, ces critères on les doit aux juristes américains, fortement influencés par les thèses libérales de l’école de Chicago, qui ont soufflé l’idée de ce classement à l’institution internationale et livré la méthode dans la foulée. Sans surprise, la facilité à licencier des salariés permet de gagner des points dans le classement. Voilà qui donne la mesure de la chose. Dans la première mouture de cette étude annuelle sortie de mémoire en 2003, la France était classée aux alentours du 60ème rang, juste derrière le Botswana, tandis que les pays appartenant à la tradition de la common law occupaient bien entendu les premières places. Eh oui, quand des yeux chaussés de lunettes anglo-saxonnes observent le droit français, ils le trouvent discutable, quand ils regardent leur système, ils applaudissent. Petite précision : les travaux de la Banque mondiale servent de base de réflexion aux pays émergents qui cherchent à se doter d’un système juridique, ils entrent dans les critères d’attribution de prêts à ces mêmes pays etc…

On pourrait ainsi multiplier les exemples car la même partie d’échecs se joue dans tous les domaines. Qu’on ne se méprenne pas, il ne s’agit pas ici de dénoncer un quelconque complot. La réalité est plus simple : les Etats-Unis, forts de leur puissance économique, déploient naturellement les efforts nécessaires pour conforter et étendre celle-ci. S’il y a des fautifs dans cette histoire, ce sont tous ceux qui n’aperçoivent pas les enjeux de cette guerre d’influence. J’ai retrouvé les mêmes combats en lisant Hagège,  cette fois sur des questions liées à la recherche.  Un scientifique doit publier, mais pour le faire dans les revues les plus importantes, il doit s’exprimer en anglais. Idem s’il veut participer à des travaux internationaux. Le rapport de force est inégal et les anglophones de naissance largement privilégiés. Mais il y a plus ennuyeux. « Une recherche qui ne s’exprime que dans une langue à prétention universelle bride l’innovation, oblige celui qui ne l’a pas pour langue principale à des formulations empruntées et jugule par là même ses capacités de conceptualisation, finit par imposer une science conservatrice » met en garde le linguiste.

Et les anglo-saxons, il parlent quoi à part l’anglais ?

Une fois que l’on a pris la mesure des enjeux, il faut ensuite corriger quelques préjugés. Largement influencés par la culture anglo-saxonne, et coutumiers de l’auto-dénigrement, les français se frappent la poitrine en psalmodiant qu’ils sont nuls puisqu’ils ne maitrisent pas l’anglais. Certes, mais objecte Hagège, les anglophones parlent-ils eux-mêmes autre chose que l’anglais ? Bonne question. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas d’inviter chacun à se replier sur sa propre langue, c’est même le contraire. « Autant tu connais de langues, autant de fois tu es un homme » dit un proverbe arménien justement cité par Claude Hagège. L’objectif du linguiste est de maintenir la diversité des langues et, à travers elles, des cultures et des modes de pensée. Fantasme d’universitaire hors des réalités, songera-t-on. Encore un regrettable préjugé. Défendre le français et la francophonie n’est  pas un combat d’arrière-garde mené par quelques doux dingues étrangers aux dures réalités économiques et  à la grande fête culturelle mondialisée qui se joue essentiellement en anglais, c’est précisément le contraire. C’est avoir la conscience aigüe qu’une langue est une arme dans une guerre d’influence aux enjeux  gigantesques. Défendre et promouvoir sa culture, c’est maintenir la richesse de la diversité contre la pensée unique, c’est se donner aussi et surtout la possibilité d’exporter  son mode de pensée, sa façon de vivre, sa culture et bien entendu son économie.

Alors faut-il ou pas enseigner en anglais dans les universités françaises ? A chacun de juger. On peut considérer qu’ainsi on facilitera l’appréhension de notre culture par les étudiants étrangers (plus on forme d’étrangers, plus on diffuse notre culture) ou considérer à l’inverse qu’on ouvre ainsi la porte au cheval de Troie. Le tout est de dépasser l’idée  selon laquelle hors l’anglais point de salut, car c’est une erreur.  Seulement voilà, une guerre, cela se joue aussi sur le terrain psychologique. Il faut croire que le monde anglo-saxon est en train de remporter cette manche-là haut la main…

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