La Plume d'Aliocha

12/05/2013

« Tous connectés » : l’éthique journalistique à l’épreuve de la toile

Filed under: Comment ça marche ?,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 19:20

9782830915112FSDaniel Cornu, journaliste, ancien professeur aux universités de Genève et Neuchâtel, vient de publier aux Editions Labor et Fides un nouveau livre consacré au journalisme, Tous connectés, Internet et les nouvelles frontières de l’information. Celui-ci s’inscrit dans le prolongement de Journalisme et vérité qui constitue une référence en matière de réflexion sur le rôle du journalisme en démocratie et l’éthique du métier. 

La Toile offre à l’information d’infinies possibilités de développement, mais elle bouleverse également les repères traditionnels de la recherche de vérité, de la vie privée, de la mémoire et de l’oubli, du respect de la personne etc. Dans ce nouvel écosystème, quelle place réserver à l’éthique des journalistes ? Ses règles sont-elles appelées à changer ou bien faut-il seulement les adapter ? Des questions d’autant plus cruciales que, pour Daniel Cornu, Internet lance un défi aux médias professionnels, celui de nourrir la réflexion déontologique pour montrer l’exemple à l’ensemble des acteurs de la Toile. 

 Aliocha : Dans  « Tous connectés, Internet et les nouvelles frontières de l’info », vous analysez les évolutions du journalisme à l’ère d’Internet. Quelle est la genèse de ce livre ?

Daniel Cornu : Il s’inscrit dans le prolongement de Journalisme et Vérité. Lorsque j’ai été nommé docteur honoris causa de l’université de Louvain en 2012, le thème de la promotion était « Tous connectés ». Le titre de mon essai est donc un clin d’œil. C’est aussi et surtout une suite de Journalisme et vérité inspirée par Benoît Grevisse, selon lequel cet ouvrage, dont la première édition date pourtant d’une vingtaine d’années, était une bonne clef pour comprendre les évolutions actuelles du journalisme sur Internet.

Précisément, vous dégagez les trois grandes valeurs éthiques du journalisme : indépendance/liberté, recherche de la vérité et respect d’autrui. Internet n’est-il pas en train de les remettre en cause ?

A partir du 18ème siècle et jusqu’au milieu du 19ème, c’est la revendication de la liberté qui prédomine. La liberté de la presse à l’égard de l’extérieur et son corollaire qui est l’indépendance du journaliste. Puis, sous l’influence du courant philosophique positiviste et des évolutions industrielles, la notion d’objectivité a fait son apparition. Pour toucher le plus large public possible, on s’est concentré sur l’information et la nouvelle. Jusque là, notamment sous l’influence de Milton, la vérité passait par le discours et l’expression de l’opinion. Au passage, nous avons évolué d’une prétention à la Vérité avec un grand V à la recherche de la simple vérité de fait. La troisième valeur éthique s’est affirmée dans le journalisme dès la fin de la seconde guerre mondiale. La découverte des horreurs nazies met désormais au premier plan le respect de l’autre, les droits de l’homme. Ces trois valeurs se trouvent exprimées plus ou moins fortement dans toutes les chartes déontologiques des journalistes. Ce qui se passe à l’heure actuelle sur Internet n’est pas une remise en cause de celles-ci mais plutôt un questionnement sur leur mise en œuvre effective. Il est notable d’observer que la liberté semble à nouveau s’imposer comme valeur première, ainsi qu’elle le fut au 18ème siècle.

N’est-ce pas le résultat de l’influence des internautes qui découvrent la liberté d’expression, comme les journalistes avant eux, et traversent donc les mêmes évolutions ?

Il est possible en effet de l’analyser ainsi. Cette liberté nouvelle peut effrayer, à juste titre parfois, mais il ne faut pas sous estimer la capacité qu’elle offre de proposer au débat public des sujets nouveaux, d’élargir les zones d’intérêt public face à une vision peut-être un peu sclérosée de celles-ci par les journalistes. L’internaute peut avoir conscience de l’importance d’un sujet qui aura échappé aux médias et ainsi ouvrir un nouveau champ d’information et de débat.

A vous lire, on comprend que vous observez Internet avec une certaine bienveillance, à une réserve près : l’anonymat… D’ailleurs, le blog du médiateur que vous animez pour le groupe de presse suisse Tamedia n’autorise pas les commentaires anonymes. A ce sujet, vous évoquez les débats qui ont eu lieu sur quelques blogs, ici, chez Philippe Bilger et chez Me Eolas.

Il est vrai que je suis parti d’une position très hostile à l’anonymat, car le fait de participer à un débat en démocratie sans dire qui l’on est et d’où l’on parle est une situation qui me dérange. Mais en réfléchissant, je suis arrivé à une position plus nuancée. J’admets l’utilité du pseudonyme, et j’irais même jusqu’à en recommander l’usage aux plus jeunes. Toutefois, je continue de penser que l’anonymat n’a pas sa place sur les sites de presse. Connaître ses commentateurs pour un média n’est rien d’autre qu’une déclinaison de l’obligation déontologique d’identifier sa source. En tant que médiateur, il m’est arrivé d’être interpellé avec une grande violence par des internautes auxquels il s’avérait impossible de répondre, car les adresses mail fournies étaient fausses. J’espère que dans un avenir pas trop lointain, les sites de presse donneront l’exemple de la rigueur à ce sujet et entraîneront les autres acteurs du web dans une spirale vertueuse. A tout le moins, si le site de presse admet les commentaires sous pseudonymes, il convient qu’il soit en mesure d’identifier les internautes par une procédure d’inscription préalable.

Vous croyez donc l’autorégulation possible ?

Il me semble surtout impossible d’imposer une concertation aux acteurs d’Internet, le réseau est trop vaste, les intervenants trop nombreux, les améliorations ne peuvent donc venir que de l’exemplarité des médias, de leurs sites et des journalistes eux-mêmes, qui opérerait en somme par capillarité.

Vous citez dans votre livre les travaux de deux universitaires québécois, Charron et de Bonville qui ont dégagé en 1997 le concept de journalisme de communication. Pour eux, il va prendre le relais des modèles que nous connaissions jusqu’ici, à savoir le journalisme d’opinion au 19ème , puis le journalisme d’information au 20ème. Qu’en est-il exactement ?

Cet article a été très critiqué. Les auteurs ont été soupçonnés de décrire un journalisme qui ne serait plus que l’organe de communication au service des intérêts politiques, économiques ou autres de ses sources. En réalité, ce n’est pas le sens de leurs travaux. Ils pensent à une communication conçue comme appliquant les 6 fonctions du langage dégagées par le linguiste américain Roman Jakobson. Nous connaissons déjà les fonctions d’expression de l’opinion et d’information, mais il y en a d’autres. Par exemple le talk show illustre la fonction phatique : le discours est vide, son objet n’est pas de véhiculer une information mais de retenir l’attention du téléspectateur pour ne pas qu’il zappe. Le journalisme de communication peut aussi avoir une fonction poétique. Je n’oublierai jamais la très belle Une de Libération au moment de la disparition du Commandant Cousteau. Elle présentait comme seule illustration un bonnet de marin breton et titrait : De profundis.

Dans leur article, les auteurs semblent considérer que l’éthique journalistique est relative, qu’elle s’inscrit dans une époque et en un lieu donné, en fonction des pratiques en cours. Faut-il en déduire qu’avec l’arrivée d’Internet, les trois principes éthiques fondateurs que vous évoquez sont amenés à changer ?

Je me rallie aux critiques qui leur ont été faites sur l’application du concept de paradigme scientifique en journalisme. C’est pourquoi je préfère celui d’idéal-type proposé par Max Weber, vers lequel d’ailleurs ont glissé Charron et de Bonville dans l’ouvrage paru en 2004. Autrement dit, il s’agirait moins d’une révolution radicale que d’une mutation. On peut donc soutenir que les valeurs fondatrices du journalisme, liberté, vérité, respect de l’autre, résistent aux changements, et même à celui provoqué par l’Internet. Ce qui change cependant, ce sont les rapports d’équilibre entre elles. Sous l’influence de la déontologie récente, il est évident que la valeur de respect de l’autre a pris aujourd’hui une grande place dans la délibération éthique, ce qui est souvent contesté par les partisans d’un journalisme plus offensif. Comme dans les premiers temps de la liberté de la presse, l’Internet tend à privilégier la liberté d’expression, ainsi que je vous l’ai indiqué. Les internautes s’en prévalent le plus souvent, d’où l’aspect libertaire de la Toile. Cela dit, ce n’est pas une raison suffisante à mes yeux pour jeter les valeurs de vérité et de respect de la personne par dessus bord… si l’on prétend faire du journalisme. Ce qui est certain c’est que les normes vont devoir s’adapter et répondre à des situations nouvelles. Par exemple, la frontière de plus en plus poreuse entre vie publique et vie privée invite la profession à s’interroger. Ce qui est visible sur Facebook n’est pas forcément « public » et n’autorise pas dans tous les cas une reprise dans les médias. Autre exemple de sujet de réflexion, les hyperliens. Il s’agit d’un outil fabuleux, mais qui nécessite une grande attention. Il faut s’assurer dans le temps qu’ils conservent leur pertinence et vérifier également que le document en lien ne renvoie pas lui-même à d’autres lieux douteux. Il en va de même en ce qui concerne le droit à l’oubli. Autrefois, c’est le journaliste qui en avait la maîtrise. Aujourd’hui, avec les moteurs de recherche, ce contrôle lui échappe, ce qui doit inviter à tenir compte de ce phénomène lors de la décision de publier une information.

Dans Journalisme et Vérité, vous évoquiez déjà les réflexions de ces deux auteurs et citiez le direct en télévision comme un exemple de ce journalisme de communication qui préfère faire vivre l’événement en direct au public, en exploiter le potentiel émotionnel, plutôt que de s’en tenir aux règles classiques de contextualisation…

La question du direct en télévision s’inscrit dans un contexte antérieur à l’Internet. Elle illustre l’irruption d’une pratique nouvelle à l’époque, qui remettait en cause des procédures éprouvées de traitement de l’information, authentification de la source, recoupement, vérification, et qui interpellait la déontologie : quelles normes définir qui permettent d’inscrire la recherche de la vérité dans le direct dont on sait qu’il peut offrir une vision trompeuse de la réalité et en favorise effectivement une perception émotionnelle ?

Toujours au titre des évolutions possibles du journalisme, vous évoquez les travaux d’une chercheuse de l’université de Louvain, Amandine Degand, qui développe le concept de « journalisme de pari », de quoi s’agit-il ?

Le journalisme sur Internet a ceci de particulier qu’il est en situation de bouclage permanent. Cette pression du temps incite à publier très vite en se disant qu’en cas d’erreur, Internet permet de corriger très facilement. Cela favorise une certaine légèreté à l’égard des règles classiques du journalisme qui exigent d’identifier la source, recouper l’information et en vérifier le contenu. Une source apparemment crédible, comme un autre média, paraît suffire. Le risque est celui d’une déresponsabilisation d’autant plus grave qu’on se retrouve alors dans le scénario de la rumeur…

Malgré votre attachement à une déontologie exigeante et les risques liés aux évolutions que vous décrivez, on vous sent résolument optimiste…

En effet. Je n’ai jamais aimé les discours catastrophistes sur l’évolution des médias. Ce livre paraît alors que le magazine XXI a ouvert un débat intéressant sur l’avenir du métier, à l’occasion de la publication de son manifeste Un autre journalisme est possible. Je rejoins nombre des constats des auteurs, même si les travers qu’ils dénoncent sont pour la plupart antérieurs à l’arrivée d’Internet. En revenant aux fondamentaux du journalisme, ils ont fait le pari d’un trimestriel sur papier, et c’est un succès. Toutefois, ce n’est pas la seule piste d’évolution possible pour la presse. Il me semble important de réfléchir sur l’avenir du journalisme là où il se développe en zone encore sauvage, autrement dit sur Internet. Je crois profondément que plus les journalistes s’attacheront à rester fidèles à leurs valeurs, à penser des nouvelles règles au fur et à mesure que se poseront des questions éthiques inédites, et plus ils seront en mesure de donner le ton et d’inspirer les autres intervenants du web. C’est un optimisme qui s’inscrit sans doute sur le long terme. Mais si l’on se souvient des fureurs de la presse révolutionnaire ou encore des périodes où le respect d’autrui ne comptait pas autant qu’aujourd’hui, on est en droit d’espérer que se corrigeront ou s’atténueront au fil du temps les défauts les plus dommageables observés aujourd’hui sur le réseau.

Note :  Daniel Cornu cite dans la partie de son livre consacrée à l’anonymat les blogueurs, mais aussi certains commentateurs, en l’espèce Tschok et Fantômette. Je rappelle au passage que nous avons déjà parlé des travaux de cet auteur sur ce blog, ici (discours de Louvain reproduit en intégralité) et  (à propos du livre Les médias ont-ils trop de pouvoir ?). 

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