La Plume d'Aliocha

28/05/2013

La langue est une arme

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 09:29

9782738125637Pour se forger un avis un tant soit peu éclairé sur le débat actuel relatif à l’introduction de cours en anglais à l’université, je recommande le stimulant essai du linguiste Claude Hagège, « Contre la pensée unique », paru chez Odile Jacob en 2012. L’auteur arpente en ce moment les plateaux de télévision pour exprimer son opposition farouche au projet.  Pourtant, songera-t-on, dans notre pays si traditionnellement et honteusement autiste à l’appréhension des langues étrangères, introduire des cours en anglais, de façon très limitée et dans l’objectif  de faciliter l’accès des étudiants étrangers au savoir dispensé dans nos facultés, apparait comme un progrès. Possible, mais pour en juger, encore faut-il s’ôter de l’esprit quelques idées fausses.  J’ai retrouvé sous la plume du linguiste les mêmes problématiques que j’observe au quotidien en droit, en économie et en finance. D’où mon envie de croiser mes observations et les siennes pour éclairer un tant soit peu le débat.  Car des courants profonds, en-dessous du radar médiatique, sont à l’oeuvre. On aurait tort de les ignorer.

Ne nous y trompons pas, c’est une guerre

D’abord, il convient de situer le débat dans son contexte. Nous sommes en guerre. Une guerre sans chars ni armée traditionnelle, mais une vraie guerre. L’enjeu : défendre et affirmer sa culture dans tous les domaines pour assurer sa survie, voire confirmer sa domination. D’un côté, l’immense puissance des Etats-Unis et des pays dits anglo-saxons, au premier rang desquels la Grande-Bretagne. De l’autre, le reste des grandes puissances. L’enjeu ? Pour chaque camp, imposer son influence notamment sur les pays émergents, pour assurer en particulier le développement de son économie.

Prenons l’exemple du droit. Les systèmes juridiques se divisent en deux catégories, celle du droit écrit, chère à l’Europe continentale et la common law de nos amis anglo-saxons. Je n’entre pas dans les détails, ce serait trop long, l’essentiel est de savoir que les deux fonctionnent de manière très différente, ce dont on s’aperçoit sans peine en regardant des séries policières américaines. Interrogez n’importe quel juriste français d’un cabinet d’affaires sur le système le plus répandu, il vous répondra la common law. Faux, c’est une légende. En réalité, le système dominant (au regard du nombre de pays dans le monde qui l’ont adopté) est le nôtre, celui de la tradition du droit écrit, comme en témoigne la carte de Wikipedia en lien.  Seulement voilà, la common law est portée par deux grandes puissances de l’économie et de la finance, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Résultat, on rédige les contrats en anglais – même lorsque les cocontractants sont français- selon des modes de raisonnement anglo-saxons, et l’on finit par se persuader que c’est ainsi que le monde entier fonctionne. Pire, on en vient à mépriser nos propres règles autant que notre langue. Car le business, c’est en anglais. Réflexe à courte vue. Dangereuse ignorance des enjeux. En réalité, celui qui impose son système juridique assure sa domination économique. Les Etats-Unis le savent si bien qu’ils ne cessent de promouvoir leur modèle partout afin de convaincre les pays émergents de l’adopter. Je renvoie sur ce point aux rapports Doing business de la Banque mondiale. Depuis une dizaine d’années, la Banque mondiale classe les systèmes juridiques en fonction de leur capacité à faciliter le business. Jusque là rien de trop discutable, relevons seulement l’enjeu économique bien réel que révèle l’angle de l’analyse : il s’agit du Business, pas de la qualité de la justice ou de la protection des faibles, mais du business. L’ennui, c’est que pour classer, il faut définir des critères. Or, ces critères on les doit aux juristes américains, fortement influencés par les thèses libérales de l’école de Chicago, qui ont soufflé l’idée de ce classement à l’institution internationale et livré la méthode dans la foulée. Sans surprise, la facilité à licencier des salariés permet de gagner des points dans le classement. Voilà qui donne la mesure de la chose. Dans la première mouture de cette étude annuelle sortie de mémoire en 2003, la France était classée aux alentours du 60ème rang, juste derrière le Botswana, tandis que les pays appartenant à la tradition de la common law occupaient bien entendu les premières places. Eh oui, quand des yeux chaussés de lunettes anglo-saxonnes observent le droit français, ils le trouvent discutable, quand ils regardent leur système, ils applaudissent. Petite précision : les travaux de la Banque mondiale servent de base de réflexion aux pays émergents qui cherchent à se doter d’un système juridique, ils entrent dans les critères d’attribution de prêts à ces mêmes pays etc…

On pourrait ainsi multiplier les exemples car la même partie d’échecs se joue dans tous les domaines. Qu’on ne se méprenne pas, il ne s’agit pas ici de dénoncer un quelconque complot. La réalité est plus simple : les Etats-Unis, forts de leur puissance économique, déploient naturellement les efforts nécessaires pour conforter et étendre celle-ci. S’il y a des fautifs dans cette histoire, ce sont tous ceux qui n’aperçoivent pas les enjeux de cette guerre d’influence. J’ai retrouvé les mêmes combats en lisant Hagège,  cette fois sur des questions liées à la recherche.  Un scientifique doit publier, mais pour le faire dans les revues les plus importantes, il doit s’exprimer en anglais. Idem s’il veut participer à des travaux internationaux. Le rapport de force est inégal et les anglophones de naissance largement privilégiés. Mais il y a plus ennuyeux. « Une recherche qui ne s’exprime que dans une langue à prétention universelle bride l’innovation, oblige celui qui ne l’a pas pour langue principale à des formulations empruntées et jugule par là même ses capacités de conceptualisation, finit par imposer une science conservatrice » met en garde le linguiste.

Et les anglo-saxons, il parlent quoi à part l’anglais ?

Une fois que l’on a pris la mesure des enjeux, il faut ensuite corriger quelques préjugés. Largement influencés par la culture anglo-saxonne, et coutumiers de l’auto-dénigrement, les français se frappent la poitrine en psalmodiant qu’ils sont nuls puisqu’ils ne maitrisent pas l’anglais. Certes, mais objecte Hagège, les anglophones parlent-ils eux-mêmes autre chose que l’anglais ? Bonne question. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas d’inviter chacun à se replier sur sa propre langue, c’est même le contraire. « Autant tu connais de langues, autant de fois tu es un homme » dit un proverbe arménien justement cité par Claude Hagège. L’objectif du linguiste est de maintenir la diversité des langues et, à travers elles, des cultures et des modes de pensée. Fantasme d’universitaire hors des réalités, songera-t-on. Encore un regrettable préjugé. Défendre le français et la francophonie n’est  pas un combat d’arrière-garde mené par quelques doux dingues étrangers aux dures réalités économiques et  à la grande fête culturelle mondialisée qui se joue essentiellement en anglais, c’est précisément le contraire. C’est avoir la conscience aigüe qu’une langue est une arme dans une guerre d’influence aux enjeux  gigantesques. Défendre et promouvoir sa culture, c’est maintenir la richesse de la diversité contre la pensée unique, c’est se donner aussi et surtout la possibilité d’exporter  son mode de pensée, sa façon de vivre, sa culture et bien entendu son économie.

Alors faut-il ou pas enseigner en anglais dans les universités françaises ? A chacun de juger. On peut considérer qu’ainsi on facilitera l’appréhension de notre culture par les étudiants étrangers (plus on forme d’étrangers, plus on diffuse notre culture) ou considérer à l’inverse qu’on ouvre ainsi la porte au cheval de Troie. Le tout est de dépasser l’idée  selon laquelle hors l’anglais point de salut, car c’est une erreur.  Seulement voilà, une guerre, cela se joue aussi sur le terrain psychologique. Il faut croire que le monde anglo-saxon est en train de remporter cette manche-là haut la main…

18/05/2013

Crime de lèse-Twitter

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 13:48
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Le saviez-vous ? François Hollande ne twitte pas. Si ! C’est l’une des informations capitales révélée par la conférence de presse présidentielle, grâce à la sagacité d’un journaliste du Lab d’Europe 1. Quand j’ai appris la nouvelle, je me suis couvert la tête de cendres. Pour un peu, j’allais rendre ma carte de presse. Même si la politique n’est pas du tout dans ma spécialité professionnelle, il est des ignorances si impardonnables qu’elles exigent une sanction exemplaire.  Et puis j’ai songé à quelques exemples récents de fautes plus impardonnables encore – par exemple un mensonge réitéré aux citoyens et à leurs élus – qui ne semblaient guère avoir embarrassé plus que cela leurs auteurs. Alors, j’ai renoncé à m’auto-flageller. C’est le danger, quand l’élite cesse de montrer l’exemple, la piétaille dans mon genre s’émancipe.

Toujours est-il que quelques journalistes se sont émus sur Internet que François Hollande réponde avec légéreté à la question, que les ministres présents ricanent et que les journalistes old school, forcément old school, embrayent sur le mode de la rigolade. Honte sur eux ! C’est vrai quoi, on ne rit pas de Twitter. Et qu’importe si le sujet de la conférence portait sur la politique à venir dans un monde en crise, toutes les questions doivent être traitées avec un égal sérieux. Comme nous avons la chance de vivre dans un pays prompt à la polémique, des voix courageuses se sont élevées pour dénoncer le mépris des réseaux sociaux, des jeunes et de l’avenir en général, et ranimer la querelle jamais tout à fait éteinte des anciens et des modernes. Les journalistes dinosaures – presse papier, radio et télé –  se retrouvent donc  sur le banc des accusés. Songez donc, en riant, ces mourants en sursis ont enfin révélé  l’étendue de leur mépris à l’égard des nouvelles technologies et la profondeur de leur connivence avec le pouvoir. On a allumé des bûchers pour moins que cela !

Qu’on me permette de saluer cette sage abstention de la part du Président de la République. J’apprécie qu’il n’aperçoive aucune raison impérieuse de gazouiller dans la cage de l’oiseau bleu. Je suis rassurée qu’il semble préférer agir – même si ça ne saute pas forcément toujours aux yeux – plutôt que de s’épancher auprès du peuple virtuel des twittos. J’applaudis le fait qu’il s’intéresse plus aux citoyens qu’à d’éventuels followers. Et je suis même rassurée à l’idée qu’on ne risque pas un quelconque bordel médiatique déclenché par un tweet maladroit ou mal compris. Il est à craindre néanmoins que cette sage réserve  ne dure pas longtemps, tant échapper à la tyrannie des modes technologiques expose à tous les dangers, à commencer par celui de passer pour un dinosaure ou pire, un réfractaire hostile – voire potentiellement nuisible, vu sa position – au progrès. Hollande ne twitte pas, alors que le Pape et Obama le font. Allô, non mais allô quoi ?! Tenez, une idée atroce me vient à l’esprit, si ça se trouve, il ne sait même pas qui est Nabila. Oh misère !

12/05/2013

« Tous connectés » : l’éthique journalistique à l’épreuve de la toile

Filed under: Comment ça marche ?,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 19:20

9782830915112FSDaniel Cornu, journaliste, ancien professeur aux universités de Genève et Neuchâtel, vient de publier aux Editions Labor et Fides un nouveau livre consacré au journalisme, Tous connectés, Internet et les nouvelles frontières de l’information. Celui-ci s’inscrit dans le prolongement de Journalisme et vérité qui constitue une référence en matière de réflexion sur le rôle du journalisme en démocratie et l’éthique du métier. 

La Toile offre à l’information d’infinies possibilités de développement, mais elle bouleverse également les repères traditionnels de la recherche de vérité, de la vie privée, de la mémoire et de l’oubli, du respect de la personne etc. Dans ce nouvel écosystème, quelle place réserver à l’éthique des journalistes ? Ses règles sont-elles appelées à changer ou bien faut-il seulement les adapter ? Des questions d’autant plus cruciales que, pour Daniel Cornu, Internet lance un défi aux médias professionnels, celui de nourrir la réflexion déontologique pour montrer l’exemple à l’ensemble des acteurs de la Toile. 

 Aliocha : Dans  « Tous connectés, Internet et les nouvelles frontières de l’info », vous analysez les évolutions du journalisme à l’ère d’Internet. Quelle est la genèse de ce livre ?

Daniel Cornu : Il s’inscrit dans le prolongement de Journalisme et Vérité. Lorsque j’ai été nommé docteur honoris causa de l’université de Louvain en 2012, le thème de la promotion était « Tous connectés ». Le titre de mon essai est donc un clin d’œil. C’est aussi et surtout une suite de Journalisme et vérité inspirée par Benoît Grevisse, selon lequel cet ouvrage, dont la première édition date pourtant d’une vingtaine d’années, était une bonne clef pour comprendre les évolutions actuelles du journalisme sur Internet.

Précisément, vous dégagez les trois grandes valeurs éthiques du journalisme : indépendance/liberté, recherche de la vérité et respect d’autrui. Internet n’est-il pas en train de les remettre en cause ?

A partir du 18ème siècle et jusqu’au milieu du 19ème, c’est la revendication de la liberté qui prédomine. La liberté de la presse à l’égard de l’extérieur et son corollaire qui est l’indépendance du journaliste. Puis, sous l’influence du courant philosophique positiviste et des évolutions industrielles, la notion d’objectivité a fait son apparition. Pour toucher le plus large public possible, on s’est concentré sur l’information et la nouvelle. Jusque là, notamment sous l’influence de Milton, la vérité passait par le discours et l’expression de l’opinion. Au passage, nous avons évolué d’une prétention à la Vérité avec un grand V à la recherche de la simple vérité de fait. La troisième valeur éthique s’est affirmée dans le journalisme dès la fin de la seconde guerre mondiale. La découverte des horreurs nazies met désormais au premier plan le respect de l’autre, les droits de l’homme. Ces trois valeurs se trouvent exprimées plus ou moins fortement dans toutes les chartes déontologiques des journalistes. Ce qui se passe à l’heure actuelle sur Internet n’est pas une remise en cause de celles-ci mais plutôt un questionnement sur leur mise en œuvre effective. Il est notable d’observer que la liberté semble à nouveau s’imposer comme valeur première, ainsi qu’elle le fut au 18ème siècle.

N’est-ce pas le résultat de l’influence des internautes qui découvrent la liberté d’expression, comme les journalistes avant eux, et traversent donc les mêmes évolutions ?

Il est possible en effet de l’analyser ainsi. Cette liberté nouvelle peut effrayer, à juste titre parfois, mais il ne faut pas sous estimer la capacité qu’elle offre de proposer au débat public des sujets nouveaux, d’élargir les zones d’intérêt public face à une vision peut-être un peu sclérosée de celles-ci par les journalistes. L’internaute peut avoir conscience de l’importance d’un sujet qui aura échappé aux médias et ainsi ouvrir un nouveau champ d’information et de débat.

A vous lire, on comprend que vous observez Internet avec une certaine bienveillance, à une réserve près : l’anonymat… D’ailleurs, le blog du médiateur que vous animez pour le groupe de presse suisse Tamedia n’autorise pas les commentaires anonymes. A ce sujet, vous évoquez les débats qui ont eu lieu sur quelques blogs, ici, chez Philippe Bilger et chez Me Eolas.

Il est vrai que je suis parti d’une position très hostile à l’anonymat, car le fait de participer à un débat en démocratie sans dire qui l’on est et d’où l’on parle est une situation qui me dérange. Mais en réfléchissant, je suis arrivé à une position plus nuancée. J’admets l’utilité du pseudonyme, et j’irais même jusqu’à en recommander l’usage aux plus jeunes. Toutefois, je continue de penser que l’anonymat n’a pas sa place sur les sites de presse. Connaître ses commentateurs pour un média n’est rien d’autre qu’une déclinaison de l’obligation déontologique d’identifier sa source. En tant que médiateur, il m’est arrivé d’être interpellé avec une grande violence par des internautes auxquels il s’avérait impossible de répondre, car les adresses mail fournies étaient fausses. J’espère que dans un avenir pas trop lointain, les sites de presse donneront l’exemple de la rigueur à ce sujet et entraîneront les autres acteurs du web dans une spirale vertueuse. A tout le moins, si le site de presse admet les commentaires sous pseudonymes, il convient qu’il soit en mesure d’identifier les internautes par une procédure d’inscription préalable.

Vous croyez donc l’autorégulation possible ?

Il me semble surtout impossible d’imposer une concertation aux acteurs d’Internet, le réseau est trop vaste, les intervenants trop nombreux, les améliorations ne peuvent donc venir que de l’exemplarité des médias, de leurs sites et des journalistes eux-mêmes, qui opérerait en somme par capillarité.

Vous citez dans votre livre les travaux de deux universitaires québécois, Charron et de Bonville qui ont dégagé en 1997 le concept de journalisme de communication. Pour eux, il va prendre le relais des modèles que nous connaissions jusqu’ici, à savoir le journalisme d’opinion au 19ème , puis le journalisme d’information au 20ème. Qu’en est-il exactement ?

Cet article a été très critiqué. Les auteurs ont été soupçonnés de décrire un journalisme qui ne serait plus que l’organe de communication au service des intérêts politiques, économiques ou autres de ses sources. En réalité, ce n’est pas le sens de leurs travaux. Ils pensent à une communication conçue comme appliquant les 6 fonctions du langage dégagées par le linguiste américain Roman Jakobson. Nous connaissons déjà les fonctions d’expression de l’opinion et d’information, mais il y en a d’autres. Par exemple le talk show illustre la fonction phatique : le discours est vide, son objet n’est pas de véhiculer une information mais de retenir l’attention du téléspectateur pour ne pas qu’il zappe. Le journalisme de communication peut aussi avoir une fonction poétique. Je n’oublierai jamais la très belle Une de Libération au moment de la disparition du Commandant Cousteau. Elle présentait comme seule illustration un bonnet de marin breton et titrait : De profundis.

Dans leur article, les auteurs semblent considérer que l’éthique journalistique est relative, qu’elle s’inscrit dans une époque et en un lieu donné, en fonction des pratiques en cours. Faut-il en déduire qu’avec l’arrivée d’Internet, les trois principes éthiques fondateurs que vous évoquez sont amenés à changer ?

Je me rallie aux critiques qui leur ont été faites sur l’application du concept de paradigme scientifique en journalisme. C’est pourquoi je préfère celui d’idéal-type proposé par Max Weber, vers lequel d’ailleurs ont glissé Charron et de Bonville dans l’ouvrage paru en 2004. Autrement dit, il s’agirait moins d’une révolution radicale que d’une mutation. On peut donc soutenir que les valeurs fondatrices du journalisme, liberté, vérité, respect de l’autre, résistent aux changements, et même à celui provoqué par l’Internet. Ce qui change cependant, ce sont les rapports d’équilibre entre elles. Sous l’influence de la déontologie récente, il est évident que la valeur de respect de l’autre a pris aujourd’hui une grande place dans la délibération éthique, ce qui est souvent contesté par les partisans d’un journalisme plus offensif. Comme dans les premiers temps de la liberté de la presse, l’Internet tend à privilégier la liberté d’expression, ainsi que je vous l’ai indiqué. Les internautes s’en prévalent le plus souvent, d’où l’aspect libertaire de la Toile. Cela dit, ce n’est pas une raison suffisante à mes yeux pour jeter les valeurs de vérité et de respect de la personne par dessus bord… si l’on prétend faire du journalisme. Ce qui est certain c’est que les normes vont devoir s’adapter et répondre à des situations nouvelles. Par exemple, la frontière de plus en plus poreuse entre vie publique et vie privée invite la profession à s’interroger. Ce qui est visible sur Facebook n’est pas forcément « public » et n’autorise pas dans tous les cas une reprise dans les médias. Autre exemple de sujet de réflexion, les hyperliens. Il s’agit d’un outil fabuleux, mais qui nécessite une grande attention. Il faut s’assurer dans le temps qu’ils conservent leur pertinence et vérifier également que le document en lien ne renvoie pas lui-même à d’autres lieux douteux. Il en va de même en ce qui concerne le droit à l’oubli. Autrefois, c’est le journaliste qui en avait la maîtrise. Aujourd’hui, avec les moteurs de recherche, ce contrôle lui échappe, ce qui doit inviter à tenir compte de ce phénomène lors de la décision de publier une information.

Dans Journalisme et Vérité, vous évoquiez déjà les réflexions de ces deux auteurs et citiez le direct en télévision comme un exemple de ce journalisme de communication qui préfère faire vivre l’événement en direct au public, en exploiter le potentiel émotionnel, plutôt que de s’en tenir aux règles classiques de contextualisation…

La question du direct en télévision s’inscrit dans un contexte antérieur à l’Internet. Elle illustre l’irruption d’une pratique nouvelle à l’époque, qui remettait en cause des procédures éprouvées de traitement de l’information, authentification de la source, recoupement, vérification, et qui interpellait la déontologie : quelles normes définir qui permettent d’inscrire la recherche de la vérité dans le direct dont on sait qu’il peut offrir une vision trompeuse de la réalité et en favorise effectivement une perception émotionnelle ?

Toujours au titre des évolutions possibles du journalisme, vous évoquez les travaux d’une chercheuse de l’université de Louvain, Amandine Degand, qui développe le concept de « journalisme de pari », de quoi s’agit-il ?

Le journalisme sur Internet a ceci de particulier qu’il est en situation de bouclage permanent. Cette pression du temps incite à publier très vite en se disant qu’en cas d’erreur, Internet permet de corriger très facilement. Cela favorise une certaine légèreté à l’égard des règles classiques du journalisme qui exigent d’identifier la source, recouper l’information et en vérifier le contenu. Une source apparemment crédible, comme un autre média, paraît suffire. Le risque est celui d’une déresponsabilisation d’autant plus grave qu’on se retrouve alors dans le scénario de la rumeur…

Malgré votre attachement à une déontologie exigeante et les risques liés aux évolutions que vous décrivez, on vous sent résolument optimiste…

En effet. Je n’ai jamais aimé les discours catastrophistes sur l’évolution des médias. Ce livre paraît alors que le magazine XXI a ouvert un débat intéressant sur l’avenir du métier, à l’occasion de la publication de son manifeste Un autre journalisme est possible. Je rejoins nombre des constats des auteurs, même si les travers qu’ils dénoncent sont pour la plupart antérieurs à l’arrivée d’Internet. En revenant aux fondamentaux du journalisme, ils ont fait le pari d’un trimestriel sur papier, et c’est un succès. Toutefois, ce n’est pas la seule piste d’évolution possible pour la presse. Il me semble important de réfléchir sur l’avenir du journalisme là où il se développe en zone encore sauvage, autrement dit sur Internet. Je crois profondément que plus les journalistes s’attacheront à rester fidèles à leurs valeurs, à penser des nouvelles règles au fur et à mesure que se poseront des questions éthiques inédites, et plus ils seront en mesure de donner le ton et d’inspirer les autres intervenants du web. C’est un optimisme qui s’inscrit sans doute sur le long terme. Mais si l’on se souvient des fureurs de la presse révolutionnaire ou encore des périodes où le respect d’autrui ne comptait pas autant qu’aujourd’hui, on est en droit d’espérer que se corrigeront ou s’atténueront au fil du temps les défauts les plus dommageables observés aujourd’hui sur le réseau.

Note :  Daniel Cornu cite dans la partie de son livre consacrée à l’anonymat les blogueurs, mais aussi certains commentateurs, en l’espèce Tschok et Fantômette. Je rappelle au passage que nous avons déjà parlé des travaux de cet auteur sur ce blog, ici (discours de Louvain reproduit en intégralité) et  (à propos du livre Les médias ont-ils trop de pouvoir ?). 

11/05/2013

Prix Albert Londres 2013

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 09:17
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A tous les désespérés du système médiatique, voici ma petite prescription du week-end pour retrouver foi dans le journalisme. Il s’agit des lauréats du Prix Albert Londres 2013.

En presse écrite, c’est une journaliste du Nouvel Observateur, Doan Bui, qui est récompensée pour un reportage publié le 10 mai 2012 sur l’immigration clandestine entre la Grèce et la Turquie. Vous pouvez lire l’article ici.

Le deuxième journaliste primé est Roméo Langlois, ex-otage des FARC, pour son reportage « Colombie : à balles réelles ». Vous pouvez le visionner ici.

On notera au passage que ce qui est considéré comme un travail de qualité par la profession ne se confond hélas pas avec ce qu’un éditeur de presse juge « vendeur ».

10/05/2013

La politesse du prénom

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 09:17
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Parmi les multiples plaies qui s’abattent sur la tête des personnalités mises en cause dans une procédure judiciaire, il en est une que l’on pourrait sans doute leur épargner : la perte de leur prénom. J’y songeais en écoutant religieusement comme tous les vendredis soir l’émission hebdomadaire d’Arrêt sur Images. Il y était question en introduction de l’affaire Guéant, pardon, de l’affaire Claude Guéant. Le confrère évoquait les derniers rebondissements du dossier en vogue en désignant l’intéressé d’un simple « Guéant », ce qui donnait : Guéant a fait ceci, Guéant a dit cela. Que mes camarades d’@si me pardonnent, ça tombe sur eux par pur hasard,  ils sont loin d’être les seuls. Il ne faudrait d’ailleurs pas fouiller très longtemps dans les derniers billets de ce blog pour me saisir en flagrant délit de désinvolture sur ce sujet. On repère plus facilement les travers chez l’autre que chez soi, c’est bien connu…. Toujours est-il que cette décontraction de l’expression journalistique mérite sans doute qu’on y réfléchisse. Cela vaut pour les mis en cause devant la justice, mais pas seulement. D’une manière générale, l’usage du patronyme sec, quand il n’est pas affaire de simple négligence, signale souvent une forme de mépris à l’égard de celui que l’on désigne. On peut craindre d’ailleurs que le phénomène ne prenne de l’ampleur, sous l’influence du style Twitter/SMS qui nous incite à débarrasser nos phrases de tous les mots qui ne s’avèrent pas indispensables à la compréhension du sens de ce qu’on souhaite exprimer. Prenons garde. Désigner une personne par ses nom et prénom, ça ne coute rien et c’est plus civilisé. Dans le même registre, François Lenglet a eu raison, lors de son interview de Jean-Luc Mélenchon d’exiger que celui-ci l’appelle « Monsieur Lenglet » et non pas « Lenglet » tout court. « Monseigneur, si vous voulez ? » lui rétorque avec insolence l’intéressé. « Non, non, Monsieur, je vous appelle Monsieur Mélenchon, vous m’appelez Monsieur Lenglet ». Je vous invite à regarder l’extrait de cette passe d’armes, c’est une pure gourmandise…

 

Mise à jour 12/05 à 20h00 : Daniel Schneidermann  explique les raisons de cet usage du patronyme en commentaire de ce billet. Je reproduis donc son intervention pour qu’elle soit accessible à tous les lecteurs :

« Hello Aliocha,

Nous avons fait le choix, au début d’@si, dans nos contenus écrits comme dans nos émissions, de désigner les personnes par leur seul nom de famille, à l’exception d’un « prénom-nom », dans la première citation. Aucun mépris là-dedans. Simplement le désir de se rapprocher du registre habituel de la conversation, dans laquelle il est très rare que l’on parle de « Claude Guéant », ou de « Monsieur Guéant », mais où l’on s’autorise le plus souvent de simples « Guéant ». De la même manière, nous nous autorisons sur le plateau à manger occasionnellement nos négations, et personne dans l’équipe ne s’est encore suicidé pour avoir savonné dans un lancement (à commencer par ma pomme).

Pourquoi donc, demanderez-vous chère Aliocha (car vous ne lâchez pas facilement le morceau), faire comme si l’on n’était pas sur un plateau, alors que l’on sait très bien que l’on est sur un plateau ? Bonne question. Parce que j’ai remarqué que le ton des animateurs d’une émission influence souvent celui des invités eux-mêmes. Autrement dit, en imprimant à la discussion un ton direct et familier, il arrive souvent (même si pas toujours) que les invités répondent sur le même ton. Mais tout ceci, bien entendu, n’est pas une science exacte.

Quant au « Lenglet » de Mélenchon, bien entendu c’est une petite agression. Quand on se trouve, pour le coup, en situation de dialogue en face à face, l’interpellation par le seul patronyme est le plus souvent dépréciative ».

08/05/2013

Délicieuses nouilles froides !

Filed under: Salon littéraire — laplumedaliocha @ 19:30
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imagesDepuis quelques temps, vous fouillez les rayonnages des libraires, glissez sur les couvertures, retournez certains livres pour lire le résumé, seulement voilà, rien à faire, l’envie ne vient pas.  Je vous comprends, il arrive parfois que l’on se trouve saisi de lassitude face aux ficelles de maquignon des éditeurs, aux couv’ racoleuses et à leur cortège de recommandations médiatiques qui sentent un peu trop fort le copinage.  J’ai ce qu’il vous faut : un récit en prise directe avec l’actualité, mené d’une plume alerte par un journaliste voyageur, sur une région du monde aussi inaccessible que la planète mars. « Nouilles froides à Pyongyang » de Jean-Luc Coatalem (Grasset 2013), rédacteur en chef adjoint du magazine Géo, raconte le fascinant périple de l’auteur en Corée du Nord.

Pour pénétrer dans ce bastion imprenable, le journaliste  s’est  fait passer pour un voyagiste en quête de destination exotique et le stratagème a fonctionné. Le voilà autorisé à poser le pied dans le pays le plus fermé au monde. Il emmène dans ses bagages un ami au nom improbable de Clorinde, passionné de Valéry Larbaud, mais aussi   » amateur de tweed et de lin, collectionneur de souliers à façon, qui ne quitte plus guère les deux arrondissements de Paris où il vit et travaille ». Flanqués de leurs gardiens qui ne les lâchent jamais d’une semelle, les deux hommes sillonnent la Corée du Nord et découvrent effarés ses hôtels vides, ses restaurants sans nourriture, ses hommages imposés et millimétrés à la statue de Kim-Yong-Il, ses musées absurdes dont l’entrée est facturée 80 euros aux touristes et ses décors de carton-pâte destinés à dissimuler la pauvreté du pays. C’est fin, enlevé, remarquablement écrit, dans un style qui se situe quelque part entre Albert Londres et Oscar Wilde.

Extrait, pris au hasard car tout n’est que gourmandise dans ce livre : « Toi qui entres ici oublie le diamètre de l’assiette normale ! Mais aussi celui de l’assiette intermédiaire comme celle dite à dessert pour ne te souvenir que des plus petites, sous-tasses à café et soucoupes. Car c’est ainsi que tout, désormais, te sera servi : dans de la dînette. Avec peu à manger dessus. Et encore, tu es privilégié : le reste de la RDPC crève de faim. En règle générale, ni fruits frais, ni laitages, ni pain, ni vin, ni huile, ni condiments, et encore moins de sel ou de poivre sur la table. Deux bières et une bouteille d’eau de 500 ml à se partager. Quant au thé, pas plus d’une demi-tasse chacun, en redemander ne serait pas « camarade » ». Qu’on ne s’y trompe pas, au delà de la distance teintée d’humour avec laquelle l’auteur raconte ce qu’il voit, le livre apporte un éclairage précieux sur le fonctionnement de ce pays mystérieux qui s’offre depuis quelques temps le luxe de provoquer les Etats-Unis. Pourquoi des « nouilles froides », me direz-vous ? Parce que c’est la spécialité gastronomique nationale que l’on fait miroiter à nos deux aventuriers tout au long de leur voyage et dont ils ne découvriront les fort modestes charmes qu’à l’issue du séjour.  Un livre à déguster sur-le-champ !

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