La Plume d'Aliocha

27/04/2013

« Mur des cons », un scandale made in médias

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 15:59
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Ainsi donc il faudrait à toute force s’indigner à propos du déjà légendaire Mur des cons du Syndicat de la magistrature, impudemment révélé par le site de droite Atlantico ? Hélas, j’ai beau me forcer, l’indignation ne monte pas. J’observe toute cette agitation avec la placidité qu’on attribue généralement aux ruminants qui paissent tranquillement le long des voies SNCF. Et j’ai beau lire les réactions outragées des épinglés, méditer les analyses, m’imaginer dans la peau d’un « con », mon indignomètre personnel s’accroche au zéro avec la même constance que François Hollande chute dans les sondages.

Le droit à l’exutoire

N’importe quel  familier des questions de justice mesure depuis des années le découragement et la colère des magistrats face au manque de moyens de la justice et aux mises en cause devenues permanentes de son travail par l’exécutif, les victimes, les mis en cause et les commentateurs divers et variés. Pour ne prendre que des exemples récents, souvenez-vous du verdict dans l’affaire dite des tournantes qualifié de « naufrage judiciaire », des attaques  contre le juge Gentil dans l’affaire Bettencourt, de Ziad Takieddine traitant le juge Van Ruymbeke de « malade » chez Bourdin etc. Condamnés par leur statut à la réserve et au silence, il n’est pas étonnant que les juges s’expriment entre eux avec une brutalité équivalente à celle qu’on leur inflige, tempérée ici par une dose d’humour, fût-il d’une élégance discutable. Accordons aux maladroits auteurs du Mur le droit à l’exutoire si celui-ci est la condition d’un exercice impartial de la fonction de juger, ce que l’on présume en l’occurrence…Ce qui confère à ce mur un caractère scandaleux est moins son existence en soi – certes discutable mais gardons présent à l’esprit le climat de violence verbale actuel-, que le fait qu’il ait été rendu public. A partir de cet instant, il est passé du stade de défouloir privé, à celui d’acte offensant à l’égard de ceux qui y figurent, dégradant au passage l’image des juges concernés et, plus généralement, celle de la justice.

Depuis hier, la polémique se concentre sur la source. Selon le site Atlantico, il s’agirait d’un juge apolitique (donc de droite, songeront quelques lecteurs à l’esprit mal tourné). Mais à en croire Libération  ainsi que la présidente du  SM, l’information aurait fuité en réalité par un journaliste d’une chaine de télévision nationale. Le fameux Mur aurait été filmé avec un téléphone portable par l’intéressé en marge du tournage qu’était venue faire l’équipe dans les locaux du Syndicat de la Magistrature début avril sur l’affaire Bettencourt. C’est en visionnant le sujet de ce journaliste sur l’affaire révélée par Atlantico que l’équipe concernée aurait fait le lien entre leur confrère qui filmait le mur et la révélation du « scandale ». Observons en passant qu’à supposer même qu’il ait filmé, rien ne démontre qu’il ait transmis son film à Atlantico. Il reste donc beaucoup d’inconnues dans ce dossier.

Question de loyauté et de discernement

Pour l’instant, l’intéressé nie. Accordons-lui le bénéfice de la présomption d’innocence et contentons-nous d’éclairer les raisons à l’origine de la colère des journalistes qui le soupçonnent.  D’abord on comprend le sentiment de trahison de l’équipe qui a tourné dans les locaux du SM à l’idée qu’un des siens ait pu  jouer sa partie de son côté et déclencher à l’insu de ses confrères le scandale que l’on connait. Ensuite, on peut s’interroger sur la loyauté du procédé consistant à interviewer quelqu’un et en profiter pour dénoncer de manière occulte ce qu’on a découvert en marge du sujet. Aussi et surtout, les journalistes ont entre les mains un outil infiniment dangereux : la révélation d’une information dans les médias tend à hystériser celle-ci, ce qui impose un arbitrage permanent entre ce qu’on dit et ce qu’on tait. Non pas pour cacher quoique ce soit au public en raison d’une soi-disant collusion entre les journalistes et ceux qu’ils côtoient, mais simplement parce que nous ne devons pas nuire inutilement à nos sources, ce qui suppose un minimum de discernement.  On peut considérer, comme Atlantico, que ce Mur très politisé des cons (il vise essentiellement des personnalités de droite) éclaire la manière dont les juges traitent les affaires politico-médiatiques. On peut y voir à l’inverse un exutoire, une fois que la robe est raccrochée au vestiaire et, avec elle, les contraintes qui lui sont attachées. Bref, le document n’a d’autre valeur que celle qu’on lui prête, ce qui  n’est guère satisfaisant en termes d’information. A ce stade, rappelons encore que l’intéressé nie. Le site Atlantico vient par ailleurs de confirmer sa source judiciaire au site Arrêt sur Images, lequel révèle que France 3 a ouvert une enquête interne.

Alors, scandaleux le Mur des cons ? Oui, mais essentiellement parce qu’il s’est retrouvé là où il n’aurait jamais dû être : en Une des médias. Les anciens nous mettaient en garde contre la tentation de regarder par le trou de la serrure. Aujourd’hui c’est devenu non seulement un sport, mais en plus on photographie, enregistre, filme et diffuse les scènes ainsi volées. Il ne faut pas s’étonner du cirque qui en découle. Au surplus, dans un climat général de violence verbale, de déclarations médiatiques fracassantes et de désacralisation des institutions, les  protestations indignées sur cette affaire – hors celles des épinglés qui sont en droit de se sentir offensés – ont le goût prononcé du combat politique et un léger parfum de  tartufferie. Plutôt que de jeter la pierre au SM, il serait peut-être plus judicieux de s’interroger sur la tentation grandissante de tout balancer dans le domaine public, dans une surenchère permanente de bruit et de fureur.

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