La Plume d'Aliocha

11/04/2013

Réfléchir avec les poissons volants

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:57
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Je n’aurais  pas écrit ce billet, tant le « débat » autour du « mariage pour tous » me lasse, si je n’avais lu ce matin la chronique de Daniel Schneidermann. Il y évoque la colère de Pierre Bergé, actionnaire du Monde et président de Sidaction, lorsqu’il a découvert dans « son » journal hier une pleine page de publicité pour le collectif des anti, dénommé « La Manif Pour Tous ». L’homme, qui se dit profondément scandalisé sur Twitter, n’hésite pas à employer des mots forts : « Cette pub dans Le Monde est tout simplement une honte, et ceux qui l’ont acceptée ne sont pas dignes de travailler dans ce journal. A suivre ». En clair, il demande la tête du responsable de la publicité. A le lire, on songe qu’il doit être particulièrement monstrueux en effet de s’opposer au mariage homosexuel et que ceux qui ne sont pas encore absolument convaincus de ceci sont mûrs pour l’asile ou la taule.

C’est sans doute la conclusion à laquelle j’aurais abouti si je n’avais achevé tard dans la nuit « Les mystères de la gauche » du philosophe Jean-Claude Michéa (Climats 2013). Ce spécialiste d’Orwell, franchement et sans aucune ambiguïté de gauche, dénonce dans ce livre la dérive libérale des socialistes, adeptes aveugles du progrès et de ces évolutions sociétales qui leur apparaissent comme l’ultime marqueur de gauche, mais dont Michéa dit, dans une interview chez Marianne : « Alors que le système capitaliste mondial se dirige tranquillement vers l’iceberg, nous assistons à une foire d’empoigne surréaliste entre ceux qui ont pour unique mission de défendre toutes les implications anthropologiques et culturelles de ce système et ceux qui doivent faire semblant de s’y opposer (le postulat philosophique commun à tous ces libéraux étant, bien entendu, le droit absolu pour chacun de faire ce qu’il veut de son corps et de son argent). Mais je n’ai là aucun mérite. C’est Guy Debord qui annonçait, il y a vingt ans déjà, que les développements à venir du capitalisme moderne trouveraient nécessairement leur alibi idéologique majeur dans la lutte contre «le racisme, l’antimodernisme et l’homophobie» (d’où, ajoutait-il, ce «néomoralisme indigné que simulent les actuels moutons de l’intelligentsia»). Quant aux postures martiales d’un Manuel Valls, elles ne constituent qu’un effet de communication. La véritable position de gauche sur ces questions reste bien évidemment celle de cette ancienne groupie de Bernard Tapie et d’Edouard Balladur qu’est Christiane Taubira ». Et d’ajouter plus loin : « La logique de l’individualisme libéral, en sapant continuellement toutes les formes de solidarité populaire encore existantes, détruit forcément du même coup l’ensemble des conditions morales qui rendent possible la révolte anticapitaliste. C’est ce qui explique que le temps joue de plus en plus, à présent, contre la liberté et le bonheur réels des individus et des peuples. Le contraire exact, en somme, de la thèse défendue par les fanatiques de la religion du progrès ». Sans surprise, le philosophe moque le mariage pour tous dans son livre, en l’analysant comme une nouvelle illustration de la tendance de la société libérale à traiter tous les problèmes qu’une société humaine peut rencontrer sous le seul angle du droit, à l’exclusion des argument moraux, psychologiques ou anthropologiques contraires à son relativisme moral et culturel (pages 110 à 112).

Voilà, alors on peut continuer à caricaturer ce débat en le transformant en un affrontement mythologico-médiatique entre forces de progrès et réactionnaires, démocrates éclairés et fachos obscurantistes, laïques tolérants et catholiques fanatiques, et emboiter le pas de Pierre Bergé pour hurler au scandale contre tous ceux qui n’adhèrent pas sans réserve au Progrès. Il est évidemment réconfortant de s’abriter sous la bannière d’une idée incontestablement généreuse et noble, en première analyse. A condition d’oublier bien sûr que ce même Pierre Bergé considère qu’il n’y a pas de différence entre louer ses bras pour un ouvrier et son ventre pour une femme (voyez comme on retrouve notre société marchande !). On peut aussi lire Michéa, ou encore Le Divin marché de Dany-Robert Dufour et s’interroger sur les courants profonds qui font jaillir les slogans dont notre époque se révèle si friande. On m’objectera qu’il est toujours possible de trouver au sein d’un camp idéologique des contestataires et que le procédé consistant à les opposer à leur propre camp est facile, voire quelque peu déloyal. En effet, à ceci près que mon intention n’est pas de décrédibiliser les partisans du Mariage pour tous, mais de montrer plus simplement que le « débat », pour peu qu’il ait eu lieu, a été singulièrement réducteur. En ce sens, s’intéresser à ceux qu’Audiard qualifierait de « poissons volants » peut s’avérer très enrichissant….

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