La Plume d'Aliocha

27/04/2013

« Mur des cons », un scandale made in médias

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 15:59
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Ainsi donc il faudrait à toute force s’indigner à propos du déjà légendaire Mur des cons du Syndicat de la magistrature, impudemment révélé par le site de droite Atlantico ? Hélas, j’ai beau me forcer, l’indignation ne monte pas. J’observe toute cette agitation avec la placidité qu’on attribue généralement aux ruminants qui paissent tranquillement le long des voies SNCF. Et j’ai beau lire les réactions outragées des épinglés, méditer les analyses, m’imaginer dans la peau d’un « con », mon indignomètre personnel s’accroche au zéro avec la même constance que François Hollande chute dans les sondages.

Le droit à l’exutoire

N’importe quel  familier des questions de justice mesure depuis des années le découragement et la colère des magistrats face au manque de moyens de la justice et aux mises en cause devenues permanentes de son travail par l’exécutif, les victimes, les mis en cause et les commentateurs divers et variés. Pour ne prendre que des exemples récents, souvenez-vous du verdict dans l’affaire dite des tournantes qualifié de « naufrage judiciaire », des attaques  contre le juge Gentil dans l’affaire Bettencourt, de Ziad Takieddine traitant le juge Van Ruymbeke de « malade » chez Bourdin etc. Condamnés par leur statut à la réserve et au silence, il n’est pas étonnant que les juges s’expriment entre eux avec une brutalité équivalente à celle qu’on leur inflige, tempérée ici par une dose d’humour, fût-il d’une élégance discutable. Accordons aux maladroits auteurs du Mur le droit à l’exutoire si celui-ci est la condition d’un exercice impartial de la fonction de juger, ce que l’on présume en l’occurrence…Ce qui confère à ce mur un caractère scandaleux est moins son existence en soi – certes discutable mais gardons présent à l’esprit le climat de violence verbale actuel-, que le fait qu’il ait été rendu public. A partir de cet instant, il est passé du stade de défouloir privé, à celui d’acte offensant à l’égard de ceux qui y figurent, dégradant au passage l’image des juges concernés et, plus généralement, celle de la justice.

Depuis hier, la polémique se concentre sur la source. Selon le site Atlantico, il s’agirait d’un juge apolitique (donc de droite, songeront quelques lecteurs à l’esprit mal tourné). Mais à en croire Libération  ainsi que la présidente du  SM, l’information aurait fuité en réalité par un journaliste d’une chaine de télévision nationale. Le fameux Mur aurait été filmé avec un téléphone portable par l’intéressé en marge du tournage qu’était venue faire l’équipe dans les locaux du Syndicat de la Magistrature début avril sur l’affaire Bettencourt. C’est en visionnant le sujet de ce journaliste sur l’affaire révélée par Atlantico que l’équipe concernée aurait fait le lien entre leur confrère qui filmait le mur et la révélation du « scandale ». Observons en passant qu’à supposer même qu’il ait filmé, rien ne démontre qu’il ait transmis son film à Atlantico. Il reste donc beaucoup d’inconnues dans ce dossier.

Question de loyauté et de discernement

Pour l’instant, l’intéressé nie. Accordons-lui le bénéfice de la présomption d’innocence et contentons-nous d’éclairer les raisons à l’origine de la colère des journalistes qui le soupçonnent.  D’abord on comprend le sentiment de trahison de l’équipe qui a tourné dans les locaux du SM à l’idée qu’un des siens ait pu  jouer sa partie de son côté et déclencher à l’insu de ses confrères le scandale que l’on connait. Ensuite, on peut s’interroger sur la loyauté du procédé consistant à interviewer quelqu’un et en profiter pour dénoncer de manière occulte ce qu’on a découvert en marge du sujet. Aussi et surtout, les journalistes ont entre les mains un outil infiniment dangereux : la révélation d’une information dans les médias tend à hystériser celle-ci, ce qui impose un arbitrage permanent entre ce qu’on dit et ce qu’on tait. Non pas pour cacher quoique ce soit au public en raison d’une soi-disant collusion entre les journalistes et ceux qu’ils côtoient, mais simplement parce que nous ne devons pas nuire inutilement à nos sources, ce qui suppose un minimum de discernement.  On peut considérer, comme Atlantico, que ce Mur très politisé des cons (il vise essentiellement des personnalités de droite) éclaire la manière dont les juges traitent les affaires politico-médiatiques. On peut y voir à l’inverse un exutoire, une fois que la robe est raccrochée au vestiaire et, avec elle, les contraintes qui lui sont attachées. Bref, le document n’a d’autre valeur que celle qu’on lui prête, ce qui  n’est guère satisfaisant en termes d’information. A ce stade, rappelons encore que l’intéressé nie. Le site Atlantico vient par ailleurs de confirmer sa source judiciaire au site Arrêt sur Images, lequel révèle que France 3 a ouvert une enquête interne.

Alors, scandaleux le Mur des cons ? Oui, mais essentiellement parce qu’il s’est retrouvé là où il n’aurait jamais dû être : en Une des médias. Les anciens nous mettaient en garde contre la tentation de regarder par le trou de la serrure. Aujourd’hui c’est devenu non seulement un sport, mais en plus on photographie, enregistre, filme et diffuse les scènes ainsi volées. Il ne faut pas s’étonner du cirque qui en découle. Au surplus, dans un climat général de violence verbale, de déclarations médiatiques fracassantes et de désacralisation des institutions, les  protestations indignées sur cette affaire – hors celles des épinglés qui sont en droit de se sentir offensés – ont le goût prononcé du combat politique et un léger parfum de  tartufferie. Plutôt que de jeter la pierre au SM, il serait peut-être plus judicieux de s’interroger sur la tentation grandissante de tout balancer dans le domaine public, dans une surenchère permanente de bruit et de fureur.

17/04/2013

Confessions d’un ministre déchu

Filed under: Coup de griffe,Mon amie la com',questions d'avenir — laplumedaliocha @ 16:07

Le grand théâtre médiatique donnait hier soir une représentation exceptionnelle : Confessions d’un ministre déchu. Dans le premier rôle : Jérôme Cahuzac. Pour lui donner la réplique : Jean-François Achilli, directeur de la rédaction de RMC. Production, mise en scène : BFM TV/RMC. Scénario et dialogues : Anne Hommel, conseillère en communication, déjà intervenue aux côtés de DSK lors de sa grande confession au 20 heures. Pour ceux qui auraient manqué l’événement, il a eu lieu à 18 heures et a duré 28 minutes, puis il a  été rediffusé et commenté durant toute la soirée sur BFM TV. La vidéo intégrale est visible ici. Fabriquer l’information puis analyser l’événement qu’on a créé, voilà qui laisse rêveur…Avant toute chose, une précision : on comprend la satisfaction de BFM TV et RMC d’avoir décroché la première interview de l’ancien ministre. Ainsi marche le système, c’est un cirque Barnum permanent, les médias l’alimentent autant qu’ils s’en trouvent prisonnier. Cette interview fait partie des choses qui ne se refusent pas même si tout le monde a compris qu’ici la communication a pris le pouvoir sur l’organe d’information en jouant sur ses mécaniques secrètes.

Part d’ombre et pardon

On ne peut s’empêcher de frissonner à la vision de cette prestation axée entièrement sur le pathos et conçue en application des règles classiques de la com’ de crise :  reconnaître le préjudice, avouer la faute, demander pardon, en tirer les conséquences pratiques (Jérôme Cahuzac renonce à ses fonctions de député, mais pouvait-il en être autrement ?). On notera au passage l’influence américaine évidente qui fait songer aux confessions de Bill Clinton. Pour le reste, il n’est pas difficile d’imaginer l’agacement des journalistes de Mediapart qui ont révélé le scandale face à cet exercice qui ressemblait à tout sauf à de l’information. L’interview a permis en effet de déconstruire une partie des accusations en transformant les possibles infractions pénales examinées par la justice en simple faute morale. Le mot « légal » n’a été prononcé  que deux fois par l’intéressé. D’abord lorsqu’il a dû se justifier sur ses activités de conseil auprès des laboratoires pharmaceutiques suite à son départ du ministère de la santé. Elles étaient légales, assène-t-il. Ensuite lorsque le journaliste lui a demandé s’il allait renoncer à ses indemnités de ministre. C’est un problème juridique entre les mains de mon avocat, a rétorqué Jérôme Cahuzac. Autrement dit, le droit ne lui est pas opposable, mais il en revendique dans le même temps l’application lorsqu’elle le sert. N’est-ce pas déjà ce que l’on avait compris de son action au budget (en lien, un passionnant papier d’Ariane Chemin) ?  Pour le reste, la ligne mélodique de l’entretien a été « part d’ombre ». C’était pas mal trouvé. « On ne comprend bien que ce qu’on sent en soi » écrivait Steinbeck. Ici, la part d’ombre est une fragile passerelle jetée au-dessus du gouffre de l’indignation pour réunir le téléspectateur-juge et l’accusé dans une conscience partagée de notre faiblesse humaine. A la fin de cet embarrassant et spectaculaire déballage de sentiments intimes, on ne pouvait que s’interroger sur l’apport de la prestation en termes d’information. Nul ! Nous n’avons rien appris et pour cause. L’intéressé est tenu au secret sur l’affaire s’il ne veut pas irriter ses juges et sans doute aussi pour d’autres raisons plus troubles d’ordre politique. Au demeurant, l’objet d’une telle prestation n’est pas d’informer, mais de corriger une image. Il est réconfortant de constater que la presse ce matin n’adhére pas du tout à  cette instrumentalisation grossière. Un certain public au contraire se dit touché, et c’est fâcheux, surtout de la part d’un ex-magistrat qu’on a connu plus sceptique sur les déclarations médiatiques des personnes mises en cause sur le terrain judiciaire.

Pendant ce temps, France 5 évoquait Florange…

Qu’importe, les exercices de ce type vont se multiplier malgré les protestations de principe sur leur caractère éthique, et les doutes légitimes sur leur efficacité. Il y a eu ces derniers mois DSK et son mea culpa au 20 heures,  Jérôme Kerviel le soir même de sa condamnation chez RTL, puis au JT et quelques jours plus tard chez Ruquier, Takieddine chez Ruquier aussi et maintenant Cahuzac sur RMC/BFMTV. Tout ceci nuit à la sérénité de la justice, enfume les esprits, pollue l’information, mais semble néanmoins inéluctable. Dans une société où l’écran a pris une telle importance, où les médias font et défont des réputations, comment reprocher aux intéressés de tenter de retourner en leur faveur le système qui menace de les broyer  ? Exhibitionnistes et voyeurs façonnent ensemble un monde obscène, largement encouragés par le développement des technologies dites de l’information.

Tandis que BFM TV commentait jusqu’à la nausée ce non-événement absolu en termes d’information, France 5 diffusait un documentaire remarquable intitulé « La promesse de Florange »  par Anne Gintzburger.  Il fallait zapper entre les deux, voir les larmes d’Edouard Martin et les mimiques douloureuses de Jérôme Cahuzac en simultané,  pour effleurer la différence substantielle entre la sincérité et la mise en scène, l’injustice et la sanction méritée, la réalité nue et les artifices politiques. L’effet de contraste était stupéfiant. On peut se passer de voir les confidences de Jérôme Cahuzac, pas de visionner le reportage sur Florange. Hélas, je gage que le premier fera davantage recette que le second. Business is business…

16/04/2013

Piège médiatique

Filed under: Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 10:27
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Eh bien voilà, nous savons tout sur le patrimoine de nos ministres. Tout, cela signifie l’essentiel et l’accessoire, les fortunes immobilières et les véhicules plus cotés à l’Argus. Pour les comptes en Suisse et les justes évaluations des maisons, immeubles et autres fioritures, il faudra évidemment attendre que la machine de l’investigation se mette en marche. Mediapart doit être déjà dans les starting-blocks.

Ce matin, deux réactions se dessinent. Une large majorité d’éditorialistes fustige l’inutilité de la démarche, tandis que la polémique, car il en faut bien une, agite la grande machine à onanisme intellectuel autour de cette question cruciale : peut-on être riche et de gauche ? C’est le devoir sur table de la journée pour tous ceux qui font commerce des ficelles du prêt-à-penser  spéciales plateaux télé. Laissons ce dernier débat à ceux qu’il amuse. La réaction très réservée des éditorialistes mais aussi des internautes montre les limites de la communication. Tant que celle-ci s’applique à transmettre un message dans des conditions optimales pour faciliter sa compréhension, elle est utile. Mais lorsqu’elle se met en tête de fabriquer de toute pièce l’action qu’elle juge nécessaire en réponse à un scandale médiatique – ici publier le patrimoine des ministres pour restaurer la confiance suite à l’affaire Cahuzac – alors elle s’expose à tous les dangers. Quel rapport, s’interroge-t-on sur Internet, entre cette publication et le compte suisse de l’ancien ministre du budget ? Evidemment aucun dans les faits. Le lien logique ne se situe pas dans la réalité mais dans sa représentation médiatique : à la crise de confiance, associée sur le terrain de la communication à une opacité, on répond par la transparence. Du coup, journalistes et public expriment leur désaccord. Il y a de quoi. Répondre à un interlocuteur en caricaturant sa pensée est une des techniques du sophisme. Ici le problème de fond est celui du respect de la loi et des règles et, accessoirement, de la cohérence entre le comportement et la fonction. La transparence sur le patrimoine, a fortiori de ceux qui sont extérieurs à l’affaire, est parfaitement hors sujet.

Certains observent néanmoins que la démarche pourrait avoir le mérite de nous rapprocher des vertueuses démocraties nordiques. C’est possible en effet, mais on aurait aimé une réflexion de fond sur ce sujet englobant transparence, gestion des conflits d’intérêts,  etc. En fait de quoi, on nous propose à la hâte un maladroit contre-feu. Pas dupes, les médias que l’on croyait ainsi séduire se cabrent face à la fumisterie. Le piège s’est refermé. On n’abuse pas sans risque de la tentation de manipuler…

11/04/2013

Réfléchir avec les poissons volants

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:57
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Je n’aurais  pas écrit ce billet, tant le « débat » autour du « mariage pour tous » me lasse, si je n’avais lu ce matin la chronique de Daniel Schneidermann. Il y évoque la colère de Pierre Bergé, actionnaire du Monde et président de Sidaction, lorsqu’il a découvert dans « son » journal hier une pleine page de publicité pour le collectif des anti, dénommé « La Manif Pour Tous ». L’homme, qui se dit profondément scandalisé sur Twitter, n’hésite pas à employer des mots forts : « Cette pub dans Le Monde est tout simplement une honte, et ceux qui l’ont acceptée ne sont pas dignes de travailler dans ce journal. A suivre ». En clair, il demande la tête du responsable de la publicité. A le lire, on songe qu’il doit être particulièrement monstrueux en effet de s’opposer au mariage homosexuel et que ceux qui ne sont pas encore absolument convaincus de ceci sont mûrs pour l’asile ou la taule.

C’est sans doute la conclusion à laquelle j’aurais abouti si je n’avais achevé tard dans la nuit « Les mystères de la gauche » du philosophe Jean-Claude Michéa (Climats 2013). Ce spécialiste d’Orwell, franchement et sans aucune ambiguïté de gauche, dénonce dans ce livre la dérive libérale des socialistes, adeptes aveugles du progrès et de ces évolutions sociétales qui leur apparaissent comme l’ultime marqueur de gauche, mais dont Michéa dit, dans une interview chez Marianne : « Alors que le système capitaliste mondial se dirige tranquillement vers l’iceberg, nous assistons à une foire d’empoigne surréaliste entre ceux qui ont pour unique mission de défendre toutes les implications anthropologiques et culturelles de ce système et ceux qui doivent faire semblant de s’y opposer (le postulat philosophique commun à tous ces libéraux étant, bien entendu, le droit absolu pour chacun de faire ce qu’il veut de son corps et de son argent). Mais je n’ai là aucun mérite. C’est Guy Debord qui annonçait, il y a vingt ans déjà, que les développements à venir du capitalisme moderne trouveraient nécessairement leur alibi idéologique majeur dans la lutte contre «le racisme, l’antimodernisme et l’homophobie» (d’où, ajoutait-il, ce «néomoralisme indigné que simulent les actuels moutons de l’intelligentsia»). Quant aux postures martiales d’un Manuel Valls, elles ne constituent qu’un effet de communication. La véritable position de gauche sur ces questions reste bien évidemment celle de cette ancienne groupie de Bernard Tapie et d’Edouard Balladur qu’est Christiane Taubira ». Et d’ajouter plus loin : « La logique de l’individualisme libéral, en sapant continuellement toutes les formes de solidarité populaire encore existantes, détruit forcément du même coup l’ensemble des conditions morales qui rendent possible la révolte anticapitaliste. C’est ce qui explique que le temps joue de plus en plus, à présent, contre la liberté et le bonheur réels des individus et des peuples. Le contraire exact, en somme, de la thèse défendue par les fanatiques de la religion du progrès ». Sans surprise, le philosophe moque le mariage pour tous dans son livre, en l’analysant comme une nouvelle illustration de la tendance de la société libérale à traiter tous les problèmes qu’une société humaine peut rencontrer sous le seul angle du droit, à l’exclusion des argument moraux, psychologiques ou anthropologiques contraires à son relativisme moral et culturel (pages 110 à 112).

Voilà, alors on peut continuer à caricaturer ce débat en le transformant en un affrontement mythologico-médiatique entre forces de progrès et réactionnaires, démocrates éclairés et fachos obscurantistes, laïques tolérants et catholiques fanatiques, et emboiter le pas de Pierre Bergé pour hurler au scandale contre tous ceux qui n’adhèrent pas sans réserve au Progrès. Il est évidemment réconfortant de s’abriter sous la bannière d’une idée incontestablement généreuse et noble, en première analyse. A condition d’oublier bien sûr que ce même Pierre Bergé considère qu’il n’y a pas de différence entre louer ses bras pour un ouvrier et son ventre pour une femme (voyez comme on retrouve notre société marchande !). On peut aussi lire Michéa, ou encore Le Divin marché de Dany-Robert Dufour et s’interroger sur les courants profonds qui font jaillir les slogans dont notre époque se révèle si friande. On m’objectera qu’il est toujours possible de trouver au sein d’un camp idéologique des contestataires et que le procédé consistant à les opposer à leur propre camp est facile, voire quelque peu déloyal. En effet, à ceci près que mon intention n’est pas de décrédibiliser les partisans du Mariage pour tous, mais de montrer plus simplement que le « débat », pour peu qu’il ait eu lieu, a été singulièrement réducteur. En ce sens, s’intéresser à ceux qu’Audiard qualifierait de « poissons volants » peut s’avérer très enrichissant….

09/04/2013

Incantations magiques

Filed under: Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 13:26

Tandis que les ondes du séisme Cahuzac continuent de se propager dans la vie politique, voici que la transparence jaillit du chapeau magique des communicants spécialisés en gestion de crise. Hourra, nous sommes sauvés ! Les annonces de patrimoine se multiplient déjà, avant même la date fatidique du 15 avril. La vertu, c’est maintenant.  Songez donc, voilà pour les moins fortunés et surtout les plus habiles, une arme redoutable contre l’adversaire politique. Tapis, s’exclament nos joueurs de poker ! Pendant ce temps, François Hollande dégaine l’annonce d’une loi de moralisation de la vie politique d’ici le 24 avril. Cela ne vous rappelle rien ? Moi si. Le syndrome « un fait divers = une loi » qu’on a tant reproché à Nicolas Sarkozy. En réalité, il n’était que le précurseur décomplexé d’une évolution de la vie politique, largement initiée par les communicants, qui impose de réagir à une émotion par l’annonce d’une réforme. Et de le faire vite de préférence, c’est-à-dire fort mal. Ce n’est plus de la politique mais de la magie façon Harry Potter. Chacun aura compris que ni le « choc de transparence », ni le futur texte de moralisation ne changera quoique ce soit à la situation. D’ailleurs, tel n’est pas l’objectif. Il ne s’agit pas d’agir sur la réalité mais, à travers les médias, d’influencer la manière dont cette réalité est perçue. On appelle cela « restaurer la confiance », autrement dit en langage courant, éteindre l’incendie.

La transparence en tant que recette miracle à toutes les formes de débordement nous vient du monde anglo-saxon. Elle est particulièrement en vogue dans la finance. Et pour cause, la transparence, c’est la solution douce pour tenter de paraître vertueux sans pour autant s’embarrasser de nouvelles contraintes réglementaires et surtout de sanctions. Bien sûr, il y a une part de pertinence dans cette démarche. Nul ne peut contester en effet l’intérêt d’avoir accès à des informations considérées comme utiles à la collectivité. De là à en faire la solution à tous les problèmes, c’est une autre histoire. Car la transparence, utilisée de manière abusive, fabrique mécaniquement de l’opacité. Si je vis dans une maison de verre et que j’ai quelque chose à cacher, je ne vais pas m’abstenir, mais chercher frénétiquement l’angle mort, voire le fabriquer. Il y a donc fort à parier que cette transparence nouvelle sur le patrimoine de nos politiques n’empêchera pas les transgresseurs de poursuivre leurs activités, elle ne fera qu’en compliquer la réalisation. Si l’on pousse la comparaison avec la finance, on peut craindre d’autres effets pervers. On sait par exemple que la publication des rémunérations des dirigeants de groupes cotés n’a pas pour effet de les ramener à un niveau acceptable par le public, mais aurait plutôt tendance à entraîner leur augmentation, par un effet d’ajustement du moins payé sur le mieux gratifié. Qui sait si nos politiques, en comparant leurs patrimoines respectifs, ne vont pas – pour les plus modestes – se trouver soudain saisis d’un besoin urgent de rattraper leur retard, au prix de quelques contorsions avec la loi ?

Quant à la loi de moralisation….elle me rappelle une scène du film Les Pétroleuses où Brigitte Bardot, vêtue d’une robe à froufrous rose et arborant l’ombrelle assortie, enfourche  un étalon sauvage dans un corral et parvient à le dresser en deux coups de talons bien placés. Après tout, le cinéma, c’est du rêve et dans ce film en particulier, de la parodie. L’appât du gain, l’ivresse du pouvoir, le sentiment d’impunité sont des ressorts bien trop puissants pour qu’on espère les contrer par une loi de moralisation. Nul n’y croit vraiment d’ailleurs, mais il faut bien distraire le public. Qu’on me permette de préférer à ce genre de texte à portée symbolico-médiatique l’exercice effectif des contre-pouvoirs. Pour préserver le fonctionnement des institutions, je crois davantage à la justice et au journalisme d’investigation qu’aux incantations magiques.

08/04/2013

Et si nous assistions au printemps du journalisme ?

Filed under: Coup de chapeau !,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 10:29
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Il aura fallu l’aveu, après des mois de menaces et de dénégations, pour que l’affaire Cahuzac éclate enfin. Jusque là, les révélations du site Mediapart sentaient le souffre. Elles sortaient d’une drôle d’officine journalistique menée par un grand nom de la presse certes, Edwy Plenel, mais un homme un brin inquiétant aussi. Qui sait à quels excès peut mener le feu sacré que l’on voit briller dans ses yeux ? Et puis tout ceci venait d’Internet, le média sulfureux par définition. L’aveu de Cahuzac n’a pas fait que sceller son destin judiciaire et politique, il a aussi offert (enfin ?) à Médiapart sa place dans le paysage journalistique français. Tous les médias, presse papier, télévision, radio, en France mais aussi à l’étranger et en particulier en Suisse enquêtent, relaient, sortent de nouvelles informations. Médiapart est même devenu un sujet de Une pour Libé. Du côté du politique, on doit maudire Plenel d’avoir ouvert la boite de Pandore. Du côté des médias, on se sent soudain saisi d’ivresse. Ainsi donc, nous voici en passe de nous libérer du joug infernal de cette communication officielle qui avait fini, avec le temps et surtout l’importance phénoménale des moyens déployés, par faire de l’information une bouillie indigeste  de marketing, « d’éléments de langage » et de langue de bois. L’aveu de l’ex-ministre du budget est une gifle pour le journalisme traditionnel à la française, ses confidences en off, sa foi dans la parole politique, ses relations  incestueuses avec le pouvoir. Il révèle au fond avec une violence incroyable la mort annoncée d’un rapport de la presse a ses sources fondé sur une relative confiance que d’aucuns appelleraient « connivence ». A l’évidence, on ne peut plus croire personne sur parole. Comment avions-nous pu oublier le premier commandement de notre métier, à savoir douter, de tout, toujours ? Si Jérôme Cahuzac a fait une bonne chose dans cette affaire, c’est de rappeler cela à chacun d’entre nous.

Et maintenant, est-on tenté de se demander ? Essayons de voir au-delà du scandale, de se projeter dans l’après, quand l’affaire aura cédé la place à d’autres événements d’actualité. On peut imaginer confier les rênes du journalisme d’investigation à Médiapart qui deviendrait ainsi notre agence d’enquête, au même titre que nous avons, avec l’AFP, une agence de presse. Il n’est pas impossible d’ailleurs que ce soit le rêve secret de son fondateur. Ce serait déjà une avancée même si un tel pouvoir confié à l’un d’entre nous devra nécessairement susciter la réflexion. Par exemple sur ce que Daniel Schneidermann appelle la « tentation de la surpuissance ». Mais en écoutant Fabrice Arfi, le journaliste de Médiapart à l’origine de l’affaire Cahuzac dans l’excellente émission d’@si mise en ligne vendredi, on songe qu’un autre avenir, plus intéressant, est possible. Sur le plateau, une discussion s’est engagée à propos du journalisme d’investigation avec un confrère de France Inter (Benoit Collombat) et une consoeur de Challenges (Gaëlle Macke). Jusqu’ici, le journalisme d’enquête est réservé à des équipes dédiées (et souvent peu étoffées) dans les rédactions. Il est aussi plus ou moins cantonné à la presse écrite, même si des journalistes comme Benoit Collombat, tentent d’en imposer la culture à la radio. Et si Fabrice Arfi avait raison de remettre en cause ce mode d’approche ? Pour lui, le journalisme d’investigation n’est pas d’une essence différente, c’est chacun d’entre nous qui doit revêtir ce rôle là. Je pense qu’il a raison. Aujourd’hui grâce à Internet, l’information est largement disponible pour le grand public. Le journaliste n’est plus guère l’intermédiaire obligé entre la source et sa cible que dans des cas très résiduels. Quant à l’information, elle ne sort plus que soigneusement maquillée par des armées de communicants. Il apparait donc évident que l’avenir du journalisme est dans le démaquillage, le doute, la vérification. En ce sens, Médiapart ne serait pas l’ovni, le média à part, le singulier, mais le pionnier d’une nouvelle culture journalistique.

Fantasme, songeront certains. Je ne crois pas. Car ce qui ressemble bien à un printemps des médias n’est finalement que la révolution annoncée depuis des années par l’arrivée d’Internet. Quand j’ai ouvert ce blog en 2008, les réflexions les plus avancées sur Internet, les plus utopiques aussi, prédisaient la mort de la presse papier et, avec elle, celle du journalisme. C’en était fini disait-on des médias officiels et corrompus, de leur monopole sur l’information et du reste. Nous entrions dans l’ère du journalisme citoyen. Je n’y croyais pas à l’époque, même si je partageais l’angoisse des lendemains économiques difficiles liés à l’émergence d’un média exigeant la gratuité dans une industrie largement en panne d’idées neuves. Nous ne pouvions pas disparaître, mais le choc allait immanquablement obliger à réfléchir. Nous y sommes. Aux côtés de Médiapart qui ranime la flamme des chiens de garde de la démocratie, des initiatives comme celles de XXI (et son remarquable Manifeste pour un autre journalisme) ou de Polka offrent un nouveau destin au grand reportage et au photojournalisme, autrement dit à la presse de qualité sur papier. Dans le même temps, une spectaculaire coopération internationale entre organes de presse, au travers de l’ICIJ, a révélé la semaine dernière le scandale des paradis fiscaux surnommé l’Offshore Leaks. Sans compter bien sûr tous les projets de pure players sur Internet qui ne manqueront pas d’éclore dans les années à venir. La question de la rentabilité de la presse dans ce nouveau paysage n’est évidemment pas réglée, loin s’en faut. Tous les jours ou presque, j’apprends la disparition d’un journal, les difficultés économiques d’un média. Pour les journalistes, la situation n’a sans doute jamais été aussi périlleuse économiquement. Mais si nous retrouvons l’âme de notre métier, nous aurons accompli l’essentiel du chemin vers une renaissance…

06/04/2013

« Nous allons vers l’époque du voyou de droit divin »

Filed under: détente — laplumedaliocha @ 09:55
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« Les deux fléaux qui menacent l’humanité sont le désordre et l’ordre. La corruption me dégoûte, mais la vertu me donne le frisson ». Ainsi s’achève le film de Georges Lautner sur un scénario de Michel Audiard, Mort d’un pourri. Sorti en 1977, il raconte l’histoire d’une gigantesque affaire de corruption politique, et met en scène notamment un flic justicier remarquablement campé par Michel Aumont. Il me revient en mémoire alors que le scandale Cahuzac fait ressurgir le vieux débat sur la morale dans la vie publique. Voici la dernière scène. Alain Delon a traqué tout au long du film l’assassin de son ami député incarné par Maurice Ronet, lequel venait de tuer son collègue de l’assemblée qui le faisait chanter. Au moment de remettre à Michel Aumont le dossier contenant des fiches sur tout le personnel politique, il le pousse à avouer ses combines qui sont allées jusqu’au meurtre pour débarrasser soi-disant le pays des « voyous de droit divin » qui le gangrènent. La vidéo n’est pas d’une grande qualité, mais on se régale de la manière inimitable dont Audiard pose déjà à l’époque les termes du débat actuel. Le film est disponible en DVD.

 

02/04/2013

La bande dessinée du réel

Filed under: Invités,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 13:29
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Par Gwynplaine

Il y a un moment  déjà que je veux faire ce billet sur le reportage en bande dessinée et plus largement sur ce que d’aucuns appellent “la bande dessinée du réel” et que je nommerais par conséquent ainsi, faute d’un meilleur terme. Il existe toute une production en bande dessinée à laquelle on peut accoler cette expression, une production qui, sans relever spécifiquement d’un même genre, s’attache à des récits ayant au moins un point en commun : ils ont pour matière première le réel. La belle affaire me direz-vous, c’est là la matière première de toute littérature ! Certes, mais la particularité des albums dont je veux parler ici c’est que ce sont des récits non fictionnels, qu’ils soient reportages, (auto)biographies ou témoignages.

Les lecteurs les plus anciens de ce blog – ou ceux des plus récents qui ont remonté le fil du temps – me connaissent pour avoir commis par le passé quelques billets (ici,, et puis  ou encore ici, sans oublier celui-ci et le tout premier de la série)  principalement sur la bande dessinée, et contribué par là à l’animation du salon littéraire. Pour les autres sachez que, fidèle de la première heure, commentateur régulier (si ce n’est pertinent) en son temps, et passionné de bd en ce qu’elle est pour moi une composante unique des arts narratifs (bd/littérature/cinéma) ayant encore beaucoup à explorer formellement (sans doute plus que les deux autres), j’aime à poser et partager mes idées sur le sujet, ce que me permet l’écriture de ces billets. Aliocha m’a fait l’amitié de publier les quelques-uns que j’ai pu lui soumettre jusqu’ici, je l’en remercie une fois de plus.

Pour finir avec cette introduction, la plupart des albums dont j’ai parlé ici présentaient pour moi un intérêt en lien avec les préoccupations de ce lieu : le journalisme et les formes différentes qu’il peut revêtir. En cela ils appartiennent aux types d’ouvrages dont je veux parler ici sous forme de petite bibliographie sélective commentée.

La bd du réel peut selon moi  se concevoir en trois catégories[1] distinctes mais poreuses : on peut discuter de la place de chaque livre dans l’une ou l’autre, la vérité étant que chacun possède un peu des ingrédients qui me servent à distinguer lesdites catégories entre elles.

Je commencerai par celle qui intéresse le plus ce blog.

Le reportage

Il n’aura pas échappé à ceux d’entre vous qui suivent un peu l’actualité éditoriale foisonnante de la bd qu’il sort de plus en plus de bd reportage : le genre connaît un succès certain, à tel point qu’une revue comme XXI en a fait l’une des composantes.

Parmi toute cette production je voudrais attirer votre attention sur deux livres lus récemment qui donnent toute sa dimension au genre

imgresLe premier est Palestine de Joe Sacco. Intéressant à plus d’un titre, il l’est notamment parce qu’il s’agit d’un des premiers exercices du genre.

Si le reportage écrit est journalistiquement parlant bien identifié, sa transposition sur le support bande dessinée pose quelques questions : est-ce encore du journalisme ? que devient la notion essentielle bien que discutée d’objectivité journalistique ? quelle objectivité quand un dessin – bien plus à mon avis que le style « littéraire », qu’on peut rendre à une certaine neutralité factuelle – quand un dessin, disais-je, porte en lui l’empreinte de son auteur, quand il est déjà par là même un commentaire sur le monde, un point de vue ?

Palestine de Joe Sacco est un élément de réponse. Avec ce livre Joe Sacco est peu ou prou « l‘inventeur » de la bd reportage. L’édition de Rackham, la deuxième en langue française, propose une introduction passionnante (qu’on peut lire ici) de la main de l’auteur dans laquelle il explique son travail sur ce livre, sa vision de ce qu’est le bd journalisme – concept sur lequel il n’avait pas réfléchit alors qu’il se lance dans l’aventure de Palestine, et qu’il développera par la suite en s’appuyant sur cette expérience fondatrice.

Diplômé d’une école de journalisme, Joe Sacco s’aperçoit en se documentant sur le conflit israélo-palestinien que sa vision est jusque-là façonnée uniquement par le prisme des médias américains, largement favorables à Israël. Comme il l’explique  dans l’introduction : « La plus sérieuse de critiques que l’on ait pu porter à l’encontre de Palestine est qu’il ne restitue qu’un seul point de vue du conflit israélo-palestinien. C’est une description du livre qui me semble exacte, mais cela ne me gêne pas. Ma conviction était et demeure que le point de vue du gouvernement israélien est parfaitement représenté dans les médias américains dominants, et que n’importe quelle personne élue à un poste important aux Etats-Unis se fait fort de le claironner lourdement. » Et de finir son texte ainsi : «  Ce n’est pas un travail objectif  si on entend par objectivité cette approche américaine qui consiste à laisser s’exprimer chaque camp sans se préoccuper que la réalité soit tronquée. Mon idée n’était pas de faire un livre objectif mais un livre honnête. »

L’objectivité ne peut pas être l’horizon du « bd journalisme » pour la raison que j’ai expliqué plus haut, mais également parce que sa pratique s’est avec une mise en scène de l’auteur qui lui interdit de rester extérieur à son récit – ce qu’on pourrait rapprocher du concept de journalisme gonzo par certains aspects. De plus il faut parfois que l’auteur torde des éléments factuels pour les faire entrer dans sa narration afin de rendre les évènements au plus près sans perdre en lisibilité : le reportage est donc plus ou moins fictionnalisé selon les besoins.

Avec ce premier ouvrage Sacco s’immerge vraiment dans la vie des palestiniens au moment de la première Intifada et nous livre un témoignage saisissant des conditions de vie dans les territoires occupés au début des années 1990. Un vrai travail de reporter de guerre, dont il nous montre aussi les coulisses : la chasse aux cicatrices, le côté charognard à la recherche de l’histoire la plus frappante. Une œuvre essentielle, fondatrice.

De ce que j’en sais, toute son œuvre est digne d’intérêt, même si pour l’instant je n’ai lu que Palestine. Du même auteur, dans ma pile des « à lire » :

–       Gaza 1956, chez Futuropolis, sur l’exhumation du récit d’un massacre ayant eu lieu, comme son titre l’indique, à Gaza en 1956,

–       Jours de destruction,  de Chris Hedge et Joe Sacco, chez Furturopolis, sur les conditions de vie dans les zones industrielles sinistrées des Etats-Unis d’aujourd’hui.

Le deuxième livre dont je voulais parler pour illustrer la partie reportage est celui qui m’a le fait réfléchir ces derniers temps, un livre dont vous avez sûrement entendu parler au moment de sa sortie en mars 2012 (chez Delcourt) car c’est un vrai succès de librairie : Saison Brune, de Philippe Squarzoni.

Ce livre est le résultat de six années d’enquête sur la question du réchauffement climatique, et le moins qu’on puisse dire est qu’on ne ressort pas41fRjylNQqL._SL500_ indemne de cet ouvrage. Alors qu’il prépare un chapitre sur le bilan des années Chirac-Raffarin en matière écologique pour son précédent livre (Dol, également chez Delcourt), Squarzoni s’aperçoit qu’il ne sait pas vraiment de quoi il parle : s’il a le niveau d’information moyen de chacun d’entre nous, il ne comprend en profondeur les tenants et les aboutissants de la question écologique. Au fur et à mesure de l’avancée de son enquête, il se demande si l’ampleur du problème ne va pas nécessiter un nouveau livre… C’est bien là tout l’intérêt de ce travail : l’auteur se montre en proie à son questionnement, en parallèle de son enquête dont il nous livre la teneur au travers d’interviews passionnantes. Il réalise le tour de force de dessiner des interviews « face caméra » sans que cela devienne une seconde, et sans que le dessin ne soit le moins du monde accessoire. Le fait de suivre les progrès de l’auteur dans l’appréhension du sujet nous fait progresser en même temps que lui et rend cet ouvrage complètement indispensable parce que, bien que dense et complexe, il arrive à amener un sujet ô combien difficile à portée de compréhension de tout un chacun. Un livre indispensable.

Du même auteur (dans ma pile des « à lire ») :

–       Garduno en temps de paix où l’auteur fait un aller-retour entre ses expériences en Croatie avec une mission pour la paix et au Mexique dans les milieux zapatistes et sa vision théorique et politique de la mondialisation, et Zapata en temps de guerre, d’abord parus chez les Requins Marteaux puis réédités chez Delcourt,

–       Torture blanche, récit d’un séjour dans les territoires occupés de Palestine avec la « 41ème mission de protection des peuples palestiniens » (toujours chez les Requins ou Delcourt),

–       Dol, le bilan des politiques capitalistes libérales des années Chirac-Raffarin (les Requins ou Delcourt).

Que le côté militant anticapitaliste des ouvrages ci-dessus ne rebute pas les réfractaires et ne les empêche pas de lire Saison Brune qui livre, au-delà des commentaires de l’auteur sur son enquête en cours, un bilan précis de la connaissance scientifique que nous avons aujourd’hui de la situation climatique planétaire tout en en décortiquant les enjeux de manière intelligible.

Enfin sachez qu’une expérience passionnante va bientôt aboutir : la collaboration de journalistes et d’auteurs de bande dessinée à une revue numérique de bd reportage, La Revue dessinée, dont le premier numéro devrait sortir en septembre et qui sera également en version papier en libraire. Parution trimestrielle.

 Passons maintenant à la deuxième catégorie de cette bd du réel.

 

La biographie/l’autobiographie

L’autobiographie en bande dessinée est un genre qui s’est développé en France dans le courant des années 90, avec la création de plusieurs maisons d’éditions indépendantes (ou alternatives) dont la plus connue est l’Association. Ces éditeurs ont grandement contribué à faire évoluer la bande dessinée en variant les formats (récits en noir et blanc et nombre de pages aléatoires alors que le modèle dominant est le « fameux » 48 cc – 48 pages cartonné couleur) ne s’interdisant plus d’aborder des genres jusque-là ignorés sous cette forme.

Maus, le chef d’œuvre de l’Américain Art Spiegelman publié en France par Flammarion, est une bd pionnière du genre autobiographique (qui s’est développé plus tôt aux Etats-Unis), parue entre 1981 et 1991.

Maus, raconte la déportation et la vie dans les camps de Vladek Spiegelman, le père de l’auteur, et la relation difficile entre un père survivant des camps et son fils. L’auteur choisit de représenter les personnages sous une forme anthropomorphique – des souris pour les Juifs, des chats pour les Allemands, des grenouilles pour les Français, des porcs pour les Polonais (les souris et les porcs étant repris de représentations de la propagande nazie). Le procédé permet une mise à distance de l’horreur, l’auteur l’ayant adopté pour pouvoir dessiner le récit paternel, recueilli  peu de temps avant sa mort. Sans cette nécessaire mise à distance, il raconte qu’il n’aurait pas pu venir à bout de ce travail éprouvant.

Cette œuvre essentielle– première et à ce jour seule bande dessinée à avoir reçu le prix Pulitzer – devrait figurer dans les programmes scolaires du secondaire notamment pour le témoignage de première main qu’il représente sur la Shoah. Mais là n’est pas son seul intérêt : c’est aussi un formidable récit d’une relations entre un père et son fils, relation conflictuelle faites de non-dits et d’incompréhensions, qui trouvera dans la transmission de ce lourd héritage un terrain apaisé au rapprochement familial.

Pour la première fois sans doute, le grand public découvrait avec Maus les potentialités de la bande dessinée en tant que support sérieux, il apportait la preuve qu’on peut tout aborder sous forme de bande dessinée.

Du même auteur :

–       A l’ombre des tours mortes, chez Casterman, première œuvre de fiction traitant du 11 septembre après les attentats (publiée en 2002-2003 dans plusieurs revues internationale), dans laquelle l’auteur se sert des vieux comics dans lesquels il s’est replongé pour surmonter le traumatisme (il habite et travaille à Manhattan) pour livrer sa vision du drame et de son impact sur les Américains. La couverture de cet ouvrage est un chef-d’œuvre.

–       MetaMaus, chez Flammarion, formidable document multimedia sur la fabrication du chef-d’œuvre de Spiegelman (le livre est accompagné d’un dvd contenant la version numérisée de chaque planche de Maus depuis le crayonné jusqu’à sa version finale, ainsi que des archives sonores du récit paternel) aussi essentiel que l’œuvre sur laquelle il revient.

Autre bd autobiographique d’importance, Persepolis de Marjane Satrapi, un témoignage précieux sur l’histoire récente et les conditions de vie 41YD622V8DL._SL500_AA300_des classes moyennes cultivées dans un pays objet de biens des fantasmes et constamment sous les feux de l’actualité : l’Iran, pays natal de l’auteur.

C’est le récit d’un Iran en pleine transition entre le régime du Shah et celui issu de la révolution islamique iranienne vu par les yeux d’une enfant de huit ans, celui d’une société ballotée entre son désir d’ouverture  et la confiscation de cet espoir d’ouverture par les gardiens de la révolution.

Nous suivrons ensuite la période de la guerre Iran-Irak, puis l’adolescence de l’auteur envoyée à Vienne pour ses études, son retour en Iran pour son entrée à l’université et enfin son départ pour la France qui clôt le récit.

Persepolis n’est bien évidemment pas qu’un témoignage sur l’Iran. C’est avant tout l’histoire d’une jeune fille au XXe siècle, de son enfance, son adolescence, de ses aspirations de jeune fille dans un pays intégriste, qui sont les mêmes que toutes les jeunes filles du monde.

Ce livre est un cas à part dans le paysage de la bd française. Il s’agit d’un succès de librairie inattendu (mais mérité) pour une bd issue de l’édition indépendante ce qui a permis à tout le secteur d’acquérir une certaine visibilité chez les libraires et qui a poussé les éditeurs « mainstream » à copier la recette.

Du même auteur, toujours chez l’Association, à lire également :

–       Broderies, où l’on retrouve l’inénarrable personnage de la grand-mère de l’auteur, femme libre au verbe haut. Broderie raconte les heures d’après repas familial chez la grand-mère de Marjane Satrapi quand, une fois la vaisselle expédiée par les femmes, celle-ci s’assoient autour du samovar pour de longues séances de ventilation du cœur car, comme dit la grand-mère sus citée, « parler derrière le dos des autres est la ventilation du cœur… »,

–       Poulet aux prunes (pas lu), biographie du grand-oncle de Marjane Satrapi, musicien qui, parce qu’il n’arrive pas à remplacer son instrument brisé lors d’une dispute conjugale, décide de se laisser mourir.

imgresEnfin une troisième œuvre que je rangerais dans cette catégorie est moins connue mais tout aussi digne d’intérêt. L’histoire d’Une Métamorphose iranienne – qui se déroule encore une fois en Iran, sous le régime actuel – est celle du dessinateur de presse Mana Neyestani. La référence à La Métamorphose de Kafka n’est pas innocente tant ce que l’auteur nous raconte relève d’une logique administrative kafkaïenne, pour une fois ce qualificatif n’est pas usurpé.

La référence à La Métamorphose précisément vient de ce que tout part d’une histoire de cafard. Mana Neyestani travaille dans la presse. Alors que beaucoup de ses connaissances de la presse d’actualité se voient contraintes d’abandonner le métier à cause de la censure, quand elles ne sont pas arrêtées, lui se trouve relativement tranquille comme dessinateur pour le supplément enfant d’un hebdomadaire. Pourtant, à cause d’un dessin dans lequel l’auteur fait discuter son héros avec un cafard qui utilise un mot azéri dans la conversation, sa vie va basculer. Ce mot, interprété comme une insulte raciste, va jeter dans la rue le peuple azéri qui vit au nord du pays, d’origine turque et opprimé par le régime. Il faut un (ou des) responsable(s) à ces émeutes, ce seront donc l’éditeur et le dessinateur par qui le scandale est arrivé, accusés de déstabiliser le régime, sans doute à la solde de l’étranger. Ils seront envoyés en prison le temps (interminable, forcément interminable) de faire la lumière sur cette affaire.

Voilà trois livres autobiographiques chacun avec une voix originale, particulière, essentielle par ce qu’elle nous dit du monde contemporain. Des livres salutaires qui, en plus de nous passionner pour des trajectoires individuelles, invitent à la réflexion sur la condition humaine.

Le témoignage

Je fais une distinction entre ce que j’appelle le témoignage et la biographie/l’autobiographie : si les témoignages sont évidemment à caractère (auto)biographique, le récit n’est pas entièrement centré sur la vie de l’auteur (ou du protagoniste principal dans le cas d’un récit biographique) dans son « environnement naturel » si je puis dire, mais sur les observations de celui-ci dans un environnement qui lui est étranger et dans lequel il se trouve plongé pour un laps de temps défini.

51mXd%2BEtXLL._SL160_De ce type de récit, le canadien Guy Delisle s’est fait une spécialité. Dans Chroniques de Jérusalem il relate une année passée en Israël où il a suivi son épouse, administratrice dans l’ONG Médecins sans frontières. Il gère la vie quotidienne, il s’occupe de ses deux enfants tout juste scolarisés. Delisle « surjoue » un tantinet le candide (d’une part c’est quelqu’un d’informé et de cultivé, et d’autre part il est marié à une administratrice de médecins sans frontière, il ne peut pas être aussi « innocent » qu’il le laisse paraître), mais cette fausse candeur à l’avantage de la légèreté et permet d’aborder une situation pesante avec un peu de distance. C’est aussi la limite de ce point de vue, de ne pouvoir aller plus en profondeur, de rester un peu en surface (si l’on compare notamment à Palestine, de Joe Sacco, mais on ne peut pas vraiment comparer).

Du même auteur :

–       Shenzhen (2000) et Pyongyang (2003) chez l’Association, où l’auteur livre ses impressions alors qu’il passe quelques mois dans chacun de ces pays (respectivement donc la Chine et la Corée du Nord) pour superviser la sous-traitance de la réalisation d’une série télévisée animée.

–       Chroniques Birmanes chez Delcourt où, comme dans celles de Jérusalem, l’auteur accompagne sa femme en mission pour MSF, pendant une année complète.

Dans le même esprit (que j’ai préféré) on lira Kaboul-Disco de Nicolas Wild. Nicolas Wild est un jeune auteur de bd qui n’a pas vraiment de projet,imgres qui vivote chez un pote en attendant l’inspiration, des jours meilleurs, le lendemain… Bref, il ne sait pas vraiment lui-même, la seule chose de sûre c’est qu’il est raide. En désespoir de cause, il répond à l’annonce d’une agence de communication à Kaboul qui cherche un auteur de bande dessiné. Il part pour arriver là-bas en plein hiver, avec pour mission de réaliser une bd sur la constitution afghane : le pays organise ses premières élections législatives.

Il s’agit pour Nicolas Wild d’une première expérience en tant qu’expatrié, c’est ce qui rend son récit non pas plus authentique ou plus sincère que celui de Delisle dans les Chroniques de Jérusalem, mais sans doute plus attachant, parce qu’avec un regard neuf de toute habitude. Il découvre à la fois le monde des expatriés et l’Afghanistan. D’abord en décalage avec la vie de l’agence qui l’emploie, dirigée par trois personnages hauts en couleurs, il finira par s’y couler au point de prolonger son contrat en acceptant une nouvelle mission.

Du même auteur (pas encore lus) :

–       Kaboul disco T. 2 : comment je ne suis pas devenu opiomane en Afghanistan chez la Boîte à bulle, la suite des aventures de Nicolas Wild, chargé cette fois de contribuer à la campagne de lutte contre l’opium.

Beaucoup de points communs relient Chroniques de Jérusalem et Kaboul disco : narration sous forme de journal – les observations sont égrenées au rythme des jours qui s’écoulent et de “thématiques” formant plus ou moins des chapitres –, un dessin en noir et blanc concentré sur l’essentiel (décors réduits au nécessaire, trait épuré).

Le Photographe d’Emmanuel Guibert, Frédéric Lemercier et Didier Lefèvre que j’ai déjà évoqué ici-même, est lui bien différent, narrativement et icono-graphiquement (même si les Chroniques… et Kaboul Disco sont aussi très différents graphiquement. Il est à la frontière du témoignage tel que je le conçois et du reportage : c’est l’histoire du voyage du photographe Didier Lefèvre en Afghanistan (une fois encore), en mission reportage pour le compte de Médecins Sans Frontières (encore une fois encore). Mais ce n’en est pas tout à fait un parce que ce qui nous est raconté ici ce sont les coulisses, l’expérience de ce photographe pendant la réalisation de son reportage et non le reportage en lui-même, par un savant mélange de bande dessinée et de photos dont un certain nombre sont les chutes de ce travail pour MSF. Voilà encore un témoignage précieux sur un pays somme toute méconnu, en pleine conflit entre l’U.R.S.S et les moudjahidins.

imgres

Le Photographe allie la puissance d’une œuvre qui laisse des traces à un travail tout à fait singulier sur la narration, un mélange d’images inédit qui donne une couleur particulière à ce récit. Un travail que Guibert continue aujourd’hui avec Alain Keler, un autre photojournaliste (Didier Lefèvre étant malheureusement décédé) publié dans la revue XXI puis maintenant en livre, pour un reportage sur les Roms d’Europe.

Après ce petit tour d’horizon, faisons maintenant fi des catégories pour quelques autres pistes de lectures intéressantes, tant narrativement que graphiquement.

  • La Guerre d’Alan d’Emmanuel Guibert, chez l’Association, le récit de guerre d’Alan Cope, un Américain auquel l’auteur s’est lié d’amitié et qui a décidé de mettre son histoire en livre tellement Alan est un formidable conteur. Il y raconte comment en traversant l’Europe comme soldat dans les dernières années il est pourtant resté loin des combats. Suivi de L’Enfance d’Alan (pas encore lu) sorti en septembre dernier.
  • Une jeunesse Soviétique, de Nicolaï Maslov chez denoël Graphic, qui, comme son titre l’indique, raconte la jeunesse de l’auteur en Union Soviétique où pour survivre il s’engage dans l’armée, et se retrouve en Sibérie parce que, en U.R.S.S, tout passe toujours par la Sibérie. Un album graphiquement original, uniquement dessiné au crayon. Nicolaï Maslov poursuivra ce travail avec un second livre , sous forme de “nouvelles” : Les Fils d’Octobre. Puis il entamera un travail sur l’histoire de la Sibérie avec Il était une fois la Sibérie chez Actes Sud BD (pas lu).
  • Les Mauvaises gens, d’Etienne Davodeau, chez Delcourt, où l’auteur demande à ses parents de lui raconter leurs années de syndicalistes dans une région où l’industrie est dominée par la bourgeoisie catholique paternaliste,
  • Rural !, d’Etienne Davodeau chez Delcourt, encore. Enquête sur les répercussions d’un projet d’autoroute sur la vie de gens vivant sur son tracé : un couple ayant retapé un corps de ferme pour y habiter et trois agriculteur ayant fait le pari du bio. Je ne l’ai pas lu mais pour bien connaître le travail de cet auteur, si le sujet vous intéresse, je vous recommande le livre.
  • Un Homme est mort, de Kriss et Etienne Davodeau chez Futuropolis, le récit de la couverture d’un drame (la mort d’un homme) suite à l’intervention de la police lors d’une grève générale à Brest dans les années 50, drame couvert par le documentariste René Vautier.
  • Working, collectif, dirigé par Paul Buhle, chez çà et là, dont j’ai déjà parlé ici. L’adaptation en bd du travail de Studs Terkel, journaliste radio américain ayant réalisé la première enquête de grande envergure sur les conditions de travail aux Etats-Unis dans les années 50 jusqu’aux années 70, à travers les portraits de différents travailleurs, de l’ouvrier automobile à la prostituée en passant par les saisonniers agricoles de Californie.

Et puis puisqu’il faut bien sortir des cases et ne pas s’enfermer dans des catégories, voici des albums ne relevant pas de la bd du réel puisque de fiction, mais qui aide à la compréhension du monde.

  • La série des Ernie Pike d’Hugo Pratt et Héctor Oesterheld, chez Casterman pour les dernières éditions, courts récits de fiction d’épisodes de la seconde guerre mondiale, basés sur la figure du reporter Ernest Pyle.)
  • Là où vont nos pères de Shaun Tan chez Dargaud, un magnifique album muet qui, dans un monde fantasmagorique au fil de vignettes sépia qui semblent tout droit sorties d’un vieil album photo nous raconte l’histoire de d’un immigrant, et à travers lui celle de tous les immigrés économiques dans un pays dont ils ne connaissent rien.
  • Notes pour une histoire de guerre, de Gipi chez Actes Sud BD, ou l’errance de deux adolescents dans un pays en guerre qui pourrait être n’importe où. Un excellent livre.

[1] Cela enferme un peu les œuvres que de les ranger dans des cases, mais que voulez-vous, on ne se refait pas : j’ai la passion des listes et des catégories, ça m’aide à organiser le monde. Cela n’empêche pas d’exploser les cases pour les réarranger autrement dès que l’envie s’en fait sentir.

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