La Plume d'Aliocha

26/01/2013

Mort aux Bachi-bouzouks !

Filed under: Droits et libertés,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 14:40
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C’est fou ce que les débats se tendent ces derniers temps !

Même sur ce blog, où nous essayons pourtant tous ensemble de tenir des discussions civilisées, de développer ce qu’un penseur que j’aime particulièrement appelle un « lieu de désaccord pacifique ». Dans un tel climat de violence verbale, certains s’épanouissent, quand d’autres souffrent. J’appartiens à la deuxième catégorie. A partir de là, deux solutions : soit on se retire du débat public, voire du monde, soit on décide de résister en considérant que les discussions ne sauraient être réservées aux énervés, aux militants et autres pourvoyeurs de certitudes. Mais justement, comment résister ? En développant soi-même, par une sorte d’effet mécanique, des certitudes inverses ? La tentation est forte, mais mortelle. C’est ainsi qu’on radicalise les débats au points de les réduire à des slogans. Le contradicteur devient l’ennemi à abattre, en même temps que la pensée se sclérose et que la discussion s’embourbe dans les blessures narcissiques et les invectives. Il reste une autre solution : sortir par le haut, respirer intellectuellement grâce à  l’humour, s’envoler au-dessus de la mêlée. Il est temps que je vous livre les réflexions à ce sujet d’un écrivain inclassable dont les propos, quoique anciens, demeurent d’une criante actualité. Gabriel Matzneff, car il s’agit de lui, a publié plusieurs recueils rassemblant ses articles dans Combat et Le Monde. L’un d’entre eux s’appelle le Sabre de Didi. Il emprunte son titre à une chronique de l’auteur publiée le 27 octobre 1979 dans le quotidien du soir. Quand j’ai un coup de blues, je le relis et c’est à chaque fois la même leçon de liberté.

L’ambiance actuelle rend urgent que je vous le livre  :

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« L’étoile, la croix, le croissant, la faucille et le marteau, la svastika, ce ne sont pas les emblèmes qui manquent. Nous n’avons que l’embarras du choix. Mais de tous ces symboles, celui qui résume avec le plus d’exactitude ce qu’aura été notre délicat XXème siècle, est, sans conteste, le sabre de Didi. 

Didi, on s’en souvient, est le sympathique jeune homme qui, dans le Lotus bleu, veut sauver Tintin en lui coupant la tête. Brandissant un sabre, Didi court après Tintin, en lui expliquant : « Lao Tseu l’a dit : « il faut trouver la voie ! » Moi je l’ai trouvée. Il faut donc que vous la trouviez aussi. Je vais d’abord vous couper la tête. Ensuite, vous connaîtrez la vérité. Voyons, n’ayez pas peur…Il s’agit simplement de vous couper la tête. »

Hergé a publié le Lotus bleu en 1934. C’était une époque où, en Europe, le bon oncle Joseph et le bon oncle Adolf, pleins de sollicitude pour le genre humain, aidaient des centaines de milliers d’égarés à trouver la voie du salut grâce à la méthode Didi. Depuis lors, nos idéologues européens ont exporté le sabre salvateur dans le monde entier, avec un succès toujours grandissant. Du temps de l’Inquisition, la méthode Didi donnait déjà d’heureux résultats, mais elle n’était appliquée que de façon imparfaite, et quasi artisanale. Aujourd’hui, nous avons perfectionné tout cela. C’est le triomphe de la cybernétique. 

Qu’ils s’appellent Torquemada ou Lénine, les bienfaiteurs qui brûlent de nous initier aux vérités dont ils sont les dépositaires, sont nécessairement conduits, un jour ou l’autre, à nous couper la tête. Une fois que nous avons compris cela, nous sommes sur la bonne voie. Tintin qui s’obstine à ne pas vouloir mourir, n’est qu’un gamin mal élevé. C’est la tête sous le bras que nous entrerons au paradis des dogmatiques. 

Adolescent, je portais toujours sur moi un carton, où j’avais inscrit deux phrases. L’une était du sceptique Sextus Empiricus : « A toute raison s’oppose une égale raison ». L’autre de l’épicurien Métrodore : « L’homme libre doit éclater du rire le plus franc au nez de tous les réformateurs ». A l’âge ou les jeunes demandent à leurs aînés des raisons de croire, je leur demandais des raisons de douter. Hergé, dès mon enfance, m’avait vacciné contre la tentation de Didi. (…) »

Voilà la philosophie que je tente de développer ici depuis l’origine et qu’il me parait plus que nécessaire de promouvoir en ce moment. Est-ce un hasard si cette leçon nous vient du plus célèbre reporter de la bande-dessinée ? Je ne pense pas. Tous les journalistes savent que le doute est le premier commandement du métier. Hélas, il faut bien admettre que certains actuellement tendent à l’oublier. Un dernier mot, le titre de ce billet est évidemment une facétie. Je le précise avant que quelque lecteur sagace ne se sente en devoir de me confronter à mes contradictions réelles ou supposées.

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