La Plume d'Aliocha

04/01/2013

Information, vérité et liberté

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:54
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Le Monde daté du 30 décembre m’apprend que les quotidiens un peu partout dans le monde ont décidé d’augmenter leurs tarifs pour faire face à la diminution des recettes publicitaires et des ventes (page 16). Un autre article, dans le même numéro (page 5), avance l’idée que la presse papier ne pourra survivre qu’à condition de devenir un produit de luxe proposant à un tarif élevé une information à forte valeur ajoutée. Etrange comme la réalité semble donner pour l’instant raison à Marcel Gauchet. Souvenez-vous de ce qu’il disait il y a quelques temps déjà sur le retour à un vrai professionnalisme journalistique exigeant en réponse au papillonnement actuel et à l’obésité qui menace nos esprits de consommateurs de malbouffe médiatique.

Ainsi confie-t-il dans l’un des entretiens en lien :

« Nous sommes passés d’une économie de la rareté, où l’information était rare, chère, difficile à obtenir, à une économie de la surabondance, où on peut se procurer les plans de la bombe atomique en trois piques et tout savoir sur la vie privée du roi de Thaïlande. En fait, nous sommes en permanence dans le brouillard parce que nous n’arrivons pas à nous dépêtrer du trop. C’est inédit. Nos cerveaux sont frappés du syndrome de l’obésité. Il y a trop à bouffer et tout le monde s’empiffre. Notre problème revient donc à apprendre à naviguer dans ce flot qui nous déconcerte et où nous avons en vérité de plus en plus de mal à trouver de l’information pertinente éclairante, qui nous donne une prise sur le mouvement des choses ».

De là à imaginer que l’on ressente la nécessité de réinventer le journalisme dans sa fonction de tri, de hiérarchisation et d’éclairage, il n’y a qu’un pas…

…que franchit Marcel Gauchet : « La presse papier est là, justement pour fournir des clés, pour accroître la capacité d’exploiter toutes ces ressources désormais disponibles. Il y a une demande solvable pour ce rôle, même si elle est aujourd’hui minoritaire. Un véritable entrepreneur, de ceux qui ne suivent pas le troupeau, saurait repartir de cette base restreinte pour conquérir un public plus large ».

Pour lui, ce « désir d’autre chose » réinventera non seulement la presse papier, mais le journalisme lui-même : « Il est vrai que chacun peut aujourd’hui s’adresser directement à la Terre entière. Mais en pratique, où sont les lecteurs ? Aux abris, en général ! C’est un moment, pas un modèle. Ce que démontre le « tous journalistes » est précisément, a contrario, qu’il y a un vrai métier de journaliste. Qu’il faut redéfinir profondément, mais qui va sortir vainqueur de cette confusion car on aura de plus en plus besoin de professionnels pour s’y retrouver dans le dédale et nous épargner de chercher au milieu des 999 000 prises de parole à disposition. Il ne faut pas induire de l’amateurisme global la pulvérisation intégrale du professionnalisme. C’est l’inverse qui va se produire. Le moment actuel est un passage. Mais à l’arrivée, le niveau d’exigence à l’égard de la presse sera plus élevé et non plus bas ».

A ce stade, rien n’est gagné. Observons simplement que la presse papier tente le pari décrit par Gauchet ce qui, à défaut d’augmenter le nombre de ses lecteurs, améliore le compte d’exploitation des entreprises concernées. Il y a fort à parier que le combat sera rude tant on a donné de mauvaises idées au public en lui offrant pour rien ce qu’on lui proposait auparavant pour si peu. Il est possible d’ailleurs qu’en cédant à la gratuité, les éditeurs de presse n’aient pas commis qu’une bévue économique, mais aussi semé un virus mortel. Quelle valeur accorde-t-on à ce qui ne coûte rien ? Surtout quand l’offre gratuite devient si pléthorique, et donc apparemment si riche, que payer pour avoir la même chose – ou juste un peu mieux – parait inutile. Sans doute faudra-t-il, pour convaincre de la valeur de l’information de qualité,  surmonter un autre obstacle : celui du relativisme ambiant. J’entends par là de l’idée qu’après tout, il n’existerait pas de vérité objective, mais simplement des consensus. Le doute quant à l’existence d’une vérité objective est presque devenu un lieu commun s’agissant du journalisme. Combien de fois ai-je lu, ici et ailleurs, des internautes dénonçant le mythe d’une information objective, soulignant l’évident parti-pris des journalistes, leur envahissante subjectivité. A supposé que ce soit exact, faudrait-il alors s’y résigner, voire s’en satisfaire ?

J’étais sur le point de le faire quand j’ai lu le dernier billet du philosophe blogueur Philarête. Il y commente un ouvrage de son collègue américain James Conant consacré au célèbre roman 1984 : Orwell ou le pouvoir de la vérité. Philarête relève :

« Pour Conant, en effet, la force d’Orwell est d’avoir mis au fondement de sa critique du totalitarisme, non le concept de liberté, mais celui de vérité. Non pas, certes, la vérité plutôt que la liberté, mais la vérité d’abord, comme fondement de la liberté. Ce qui autorise le traducteur et préfacier de l’ouvrage, le toujours clair et précieux Jean-Jacques Rosat, à introduire la notion séduisante d’un « libéralisme de la vérité », qui ferait l’originalité d’Orwell.

Qu’est-ce que le « libéralisme de la vérité » ? C’est l’idée que « la préservation de la vérité objective et de la capacité de chaque individu à former des jugements objectivement vrais est la condition première et absolument nécessaire d’une vie libre » (Orwell ou le pouvoir de la vérité, p. VIII) ».

Cette observation me rappelle les propos d’Hannah Arendt, souvent cités ici, même si je conviens qu’ils n’évoquent pas tout à fait la même chose :

“Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat”.

Orwell est l’écrivain que l’on connait, mais il était aussi un journaliste. Ce n’est donc pas un hasard s’il développe cet attachement fondamental à la vérité objective.

Plus loin, Philarête éclaire le sens du propos d’Orwell  :

« D’après Conant, la force de 1984 est de pousser aussi loin que possible la description d’une société où le concept ordinaire et banal de vérité n’aurait plus cours. Et la grandeur tragique de ce malheureux Winston est de s’obstiner à vouloir être un homme ordinaire, pour qui « deux et deux font quatre ». »

Certes, me direz-vous, mais il s’agit dans le roman de décrire un système totalitaire, lequel ne nous concerne heureusement pas. Peut-être que si. Car le propos de Conant est finalement de dire qu’il n’y a pas de différence entre le Parti du roman d’Orwell qui nie le concept de vérité et ceux qui aujourd’hui s’attaquent à son existence objective…Au bout du chemin se trouve la même aliénation. Mais laissons-là le terrain philosophique que je m’en veux déjà d’avoir outragé de mes maladresses de néophyte (heureusement, je connais la bienveillance de Philarête à l’égard des libertés que je prends avec sa discipline). Je retiendrais simplement la proposition selon laquelle la vérité est conçue comme le fondement de la liberté. Si l’on adhère à cette vision, alors il me semble que l’information, notamment journalistique, prend soudain une importance capitale…Quant à débattre de son objectivité, ne nous trompons pas de sujet. Tous les journalistes savent ce qu’est la vérité objective, c’est leur métier que de l’observer pour la rapporter. Un événement s’est produit,  tel jour, à telle heure, dans telles circonstances. Ceci est observable et vérifiable. Qu’ensuite les récits puissent être teintés de subjectivité, se révéler plus ou moins complets, donner lieu à des interprétations conscientes ou non est une autre histoire…

Bonne année à tous !

Note : je vous invite à lire aussi les commentaires chez Philarête, toujours de très haute volée. Et pour ceux qui ne manqueront pas de soulever la question du journalisme et de l’objectivité, je recommande la lecture de l’ouvrage de référence sur ce sujet : Journalisme et Vérité par Daniel Cornu aux éditions Labor & Fides.

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