La Plume d'Aliocha

26/01/2013

Mort aux Bachi-bouzouks !

Filed under: Droits et libertés,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 14:40
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C’est fou ce que les débats se tendent ces derniers temps !

Même sur ce blog, où nous essayons pourtant tous ensemble de tenir des discussions civilisées, de développer ce qu’un penseur que j’aime particulièrement appelle un « lieu de désaccord pacifique ». Dans un tel climat de violence verbale, certains s’épanouissent, quand d’autres souffrent. J’appartiens à la deuxième catégorie. A partir de là, deux solutions : soit on se retire du débat public, voire du monde, soit on décide de résister en considérant que les discussions ne sauraient être réservées aux énervés, aux militants et autres pourvoyeurs de certitudes. Mais justement, comment résister ? En développant soi-même, par une sorte d’effet mécanique, des certitudes inverses ? La tentation est forte, mais mortelle. C’est ainsi qu’on radicalise les débats au points de les réduire à des slogans. Le contradicteur devient l’ennemi à abattre, en même temps que la pensée se sclérose et que la discussion s’embourbe dans les blessures narcissiques et les invectives. Il reste une autre solution : sortir par le haut, respirer intellectuellement grâce à  l’humour, s’envoler au-dessus de la mêlée. Il est temps que je vous livre les réflexions à ce sujet d’un écrivain inclassable dont les propos, quoique anciens, demeurent d’une criante actualité. Gabriel Matzneff, car il s’agit de lui, a publié plusieurs recueils rassemblant ses articles dans Combat et Le Monde. L’un d’entre eux s’appelle le Sabre de Didi. Il emprunte son titre à une chronique de l’auteur publiée le 27 octobre 1979 dans le quotidien du soir. Quand j’ai un coup de blues, je le relis et c’est à chaque fois la même leçon de liberté.

L’ambiance actuelle rend urgent que je vous le livre  :

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« L’étoile, la croix, le croissant, la faucille et le marteau, la svastika, ce ne sont pas les emblèmes qui manquent. Nous n’avons que l’embarras du choix. Mais de tous ces symboles, celui qui résume avec le plus d’exactitude ce qu’aura été notre délicat XXème siècle, est, sans conteste, le sabre de Didi. 

Didi, on s’en souvient, est le sympathique jeune homme qui, dans le Lotus bleu, veut sauver Tintin en lui coupant la tête. Brandissant un sabre, Didi court après Tintin, en lui expliquant : « Lao Tseu l’a dit : « il faut trouver la voie ! » Moi je l’ai trouvée. Il faut donc que vous la trouviez aussi. Je vais d’abord vous couper la tête. Ensuite, vous connaîtrez la vérité. Voyons, n’ayez pas peur…Il s’agit simplement de vous couper la tête. »

Hergé a publié le Lotus bleu en 1934. C’était une époque où, en Europe, le bon oncle Joseph et le bon oncle Adolf, pleins de sollicitude pour le genre humain, aidaient des centaines de milliers d’égarés à trouver la voie du salut grâce à la méthode Didi. Depuis lors, nos idéologues européens ont exporté le sabre salvateur dans le monde entier, avec un succès toujours grandissant. Du temps de l’Inquisition, la méthode Didi donnait déjà d’heureux résultats, mais elle n’était appliquée que de façon imparfaite, et quasi artisanale. Aujourd’hui, nous avons perfectionné tout cela. C’est le triomphe de la cybernétique. 

Qu’ils s’appellent Torquemada ou Lénine, les bienfaiteurs qui brûlent de nous initier aux vérités dont ils sont les dépositaires, sont nécessairement conduits, un jour ou l’autre, à nous couper la tête. Une fois que nous avons compris cela, nous sommes sur la bonne voie. Tintin qui s’obstine à ne pas vouloir mourir, n’est qu’un gamin mal élevé. C’est la tête sous le bras que nous entrerons au paradis des dogmatiques. 

Adolescent, je portais toujours sur moi un carton, où j’avais inscrit deux phrases. L’une était du sceptique Sextus Empiricus : « A toute raison s’oppose une égale raison ». L’autre de l’épicurien Métrodore : « L’homme libre doit éclater du rire le plus franc au nez de tous les réformateurs ». A l’âge ou les jeunes demandent à leurs aînés des raisons de croire, je leur demandais des raisons de douter. Hergé, dès mon enfance, m’avait vacciné contre la tentation de Didi. (…) »

Voilà la philosophie que je tente de développer ici depuis l’origine et qu’il me parait plus que nécessaire de promouvoir en ce moment. Est-ce un hasard si cette leçon nous vient du plus célèbre reporter de la bande-dessinée ? Je ne pense pas. Tous les journalistes savent que le doute est le premier commandement du métier. Hélas, il faut bien admettre que certains actuellement tendent à l’oublier. Un dernier mot, le titre de ce billet est évidemment une facétie. Je le précise avant que quelque lecteur sagace ne se sente en devoir de me confronter à mes contradictions réelles ou supposées.

24/01/2013

Vertige

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:32
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Eh bien voilà, ça y est, Florence Cassez est libérée. La justice mexicaine n’a pas dit qu’elle était innocente, ce n’était pas l’objet de l’audience retransmise en direct hier, elle a simplement considéré que la procédure était viciée. C’est une victoire pour la jeune femme, pour les droits de l’homme et pour la justice mexicaine.

On rêverait que ce soit aussi une leçon pour les médias, mais là, il ne faut pas rêver.  Mortelle rencontre que celle du système médiatique et de la machine judiciaire. On sait aujourd’hui que l’arrestation en direct de Florence Cassez était une manipulation policière. La télévision mexicaine a fait son mea culpa. Celui-ci a pesé lourd sur l’opinion publique et l’on ne peut se défendre de penser que sans doute cet aveu a pu aussi influencer les juges. On découvre des médias inféodés au pouvoir, mais aussi si puissants dans ce pays qu’ils sont capables d’infléchir une politique. Etrange paradoxe. Mais on s’en sortirait un peu trop bien si on se contentait d’observer de haut ce pays-là, confortablement installés dans notre démocratie patrie des droits de l’homme.

Hier soir, interviewée dans un café en bas de chez elle, la mère de Florence Cassez a remercié les médias français qui l’assaillaient de questions, précisant que sans eux rien n’aurait été possible. Les médias donc désignent les coupables, et les médias les libèrent.  Vertige. Vertige de constater que la justice est chaque jour un peu plus débordée par le système médiatique. Vertige de découvrir une nouvelle fois que les procès médiatiques se jouent bien souvent non pas sur des arguments rationnels, des enquêtes qui viendraient contredire les découvertes de la police, révéler un biais, identifier d’autres pistes, ou briser des préjugés comme le firent en leur temps Voltaire avec Calas ou Zola pour le capitaine Dreyfus. Au Mexique, Florence Cassez était coupable parce qu’étrangère. En France elle était innocente parce que française. Bien sûr, il y a eu au milieu de toute cette agitation dans les deux pays quelques esprits plus aiguisés qui ont avancé des éléments de fond, mais ils ne pèsent quasiment rien face aux émotions qui ont porté chaque camp à défendre sa vérité. Sans mettre en doute ici le bien fondé de la libération de Florence Cassez, on ne saurait considérer comme preuve de son innocence ni sa nationalité, ni les travers de la justice mexicaine. Et si le résultat de la campagne médiatique française va dans le sens de la justice et des droits de l’homme, c’est par hasard. Car la mobilisation médiatique ne partait pas des faits, mais d’une conviction.

Tout à l’heure, ces mêmes médias iront accueillir Florence Cassez à sa descente d’avion. Elle est devenue leur chose, leur triomphe, leur icone. Demain ou après-demain, la machine s’emballera sur une autre affaire, fabriquant de nouveaux coupables ou innocents. « L’opinion publique, chassez-là cette intruse, cette prostituée qui tire le juge par la manche » lançait un jour le célèbre avocat Vincent de Moro-Giafferi (1878-1956). Hélas mon cher maître, elle s’est installée dans les prétoires, elle a revêtu la robe des juges et s’est emparée de la présidence des tribunaux. Reléguant les magistrats au rang d’embarrassants et tatillons assesseurs, elle dit ce qui est juste ou pas. Comme vous aviez raison de tant la redouter…

18/01/2013

La chasse aux sorcières est ouverte !

Filed under: Insolite — laplumedaliocha @ 09:52
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C’est une petite perle nichée au fond du web, enfin pas tout à fait au fond, mais sous la ligne de flottaison du gros navire de l’actualité. L’hebdomadaire Marianne fait l’objet d’une plainte pour injure raciale. Si ! A cause d’une chronique de Nicolas Bedos – oui, le fils de, qu’on entendait autrefois le vendredi chez Franz-Olivier Giesbert. Racontant un voyage aux Antilles l’auteur, qui n’a pas ses grossièretés dans sa poche, conclut le récit d’un entretien avec un chauffeur de taxi local par un délicat « enculé de nègre ». Et voici qu’une obscure association attaque le journal en justice. Mais c’est de l’humouuuuuur, rétorque outragé le directeur Laurent Neumann. Bedos fils n’est pas plus raciste que Coluche. Et de souligner : « Ce prurit juridique nous ferait volontiers sourire s’il n’était pas, hélas, le signe d’une dérive procédurière qui conduit de plus en plus fréquemment certains gogos à voir des racistes, des antisémites et des homophobes partout. Et, par là même, à nuire à la cause légitime – la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et l’homophobie — qu’ils prétendent défendre ». Eh oui, de la même manière que soupçonner des journalistes de blanchir Le Pen dans une biographie ne contribue pas davantage à servir la Cause Légitime. Mais ne soyons pas mesquin et partageons sans réserve l’inquiétude de l’hebdomadaire à propos du sort de l’humour, de la liberté d’expression et de la défense des causes justes dans notre joli paysQuand l’inquisition se retrouve elle-même soupçonnée de sorcellerie, c’est qu’en effet, il y a un problème. Planquez vos crapauds séchés, vos chouettes empaillées et  vos poudres de cornes de bouc, la chasse aux sorcières est ouverte ! On va sonder les âmes, toutes sans exception, aucun brevet de moralité exemplaire ne sera considéré comme valable. Préparez-vous au supplice de l’eau, de la poutre et du feu. Les buchers médiatiques et judiciaires s’apprêtent à flamber ! Notez, vu le temps, ça nous réchauffera.

14/01/2013

Des faits et des opinions

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 09:56
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Philippe Cohen quitte Marianne à la fin du mois de janvier. Motif ? Une sérieuse divergence de vues avec la direction sur la ligne éditoriale du journal. Celle-ci a visiblement atteint son paroxysme lors de la publication par Philippe Cohen et Pierre Péan de leur ouvrage sur Jean-Marie Le Pen. J’évoquais, il y a quelques semaines, les risques qu’avaient pris les deux journalistes en livrant des faits pas tout à fait en ligne avec ce qu’il est convenu de penser du leader d’extrême-droite dans la presse de gauche (de combat ?). Je n’imaginais pas alors que le propre patron de Marianne s’en prendrait aussi violemment à Philippe Cohen. Vous trouverez ci-après en intégralité l’article de Maurice Szafran, publié dans le journal papier et le droit de réponse qu’a réclamé Philippe Cohen (ça aussi c’est pas banal, un journaliste qui demande un droit de réponse dans son propre journal). Je suis, évidemment, du côté de mes confrères de terrain, absolument, totalement et sans aucune réserve. Et du coup, je m’interroge. Lorsque Joseph Macé-Scaron, un autre collaborateur du même hebdomadaire, a été pris sous le feu d’accusations diverses de plagiat, Maurice Szafran a signé une tribune dans laquelle il a reconnu la faute, l’a pardonnée et a indiqué que pour quelques temps l’auteur serait affecté (retrogradé ?) au rang de journaliste de terrain. Cette étrange punition m’avait alors interpelée.  Hélas, la réaction suscitée par Philippe Cohen confirme que l’enquête de terrain relève du sous-genre journalistique, voire constitue une faute professionnelle plus grave que le plagiat dès lors qu’elle débouche sur des conclusions qui ne sont pas en ligne avec ce qu’il est convenu de penser sur un sujet donné.

Il arrive parfois qu’un événement cristallise le fonctionnement d’un système. Je ne voulais pas laisser passer celui-ci tant il me parait exemplaire d’un certain journalisme à la française dans lequel on ne départage plus très bien l’idéologie et même le combat politique assumé de la réalité des faits. L’objectif de départ est certes louable, mettre en garde l’opinion publique contre les dangers d’un homme au discours séduisant, mais aux idées bien noires. On reconnaitra en filigrane le vieux débat sur la banalité du mal. Humaniser l’ennemi, le « monstre » n’est-il pas une manière de l’absoudre en le ramenant dans le camp des hommes quand d’aucun souhaiterait le maintenir quelque part en dehors de la communauté humaine ? La théorie se défend même si je trouve personnellement qu’on ne combat bien que ce que l’on connait et que le mal est par ailleurs terriblement humain, n’en déplaise aux idéalistes et aux rêveurs. Le résultat – ici accuser deux professionnels qui ont voulu aller au-delà des caricatures – de trahir la Cause, a de quoi faire frissonner dès lors qu’on se situe dans le domaine de l’information, lequel est censé produire du factuel objectif avant toute chose et surtout avant les idées, convictions personnelles et sentiments. On m’objectera que tout ceci pourrait bien n’être que la partie émergée d’un conflit de personnes dont les éléments me sont inconnus. C’est fort possible. Mais les arguments échangés n’en mettent pas moins en scène de manière exemplaire la divergence de vues entre deux professionnels de l’information sur le métier de journaliste et la définition de l’information.

J’ajouterais que démolir d’un trait de plume rageur des mois de travail, d’enquête, de nuits sans sommeil, d’écriture et d’interrogations par deux professionnels de ce calibre – et non pas deux rigolos en peine de renommée – au nom d’un soupçon de sympathie à l’égard du dirigeant d’extrême-droite, c’est envoyer un signal bien décourageant à la profession.

Il me semble que nous avons là un joli sujet d’étude pour les écoles de journalisme et une querelle éclairante pour le public. Voici les pièces du dossier :

La tribune de Maurice Szafran

Il s’agirait donc, à en croire les auteurs, d’une biographie* « à l’américaine » de Jean-Marie Le Pen. Des faits, rien que des faits, encore des faits pour comprendre – enfin – la véritable nature, la composition minérale et la construction chimico-idéologique du chef d’extrême droite. Comme s’il existait encore un doute ; comme si nous nous étions tous égarés sur son compte depuis soixante ans que Le Pen sévit en politique, et qu’il était indispensable de laisser surgir un Le Pen métamorphosé.

L’enquête n’est pas sans intérêt : on redécouvre un personnage vulgaire, aviné, indifférent à sa famille et à ses amis, n’hésitant jamais à les sacrifier, à les trahir. Un monstre d’égocentrisme. On redécouvre aussi à quel point Le Pen est âpre au gain ; qu’il s’est enrichi grâce à des héritages successifs donnant lieu à de sordides tractations et chantages ; que, de façon systématique, il a confondu la caisse du FN avec sa poche ; que le droit de troussage semble aller de soi dans sa conception féodale de chef de parti ou de bande. Mais, dans ce livre, ce sont avant tout les aspects politiques, idéologiques, historiques de ce Le Pen « nouveau » qui nous interpellent.

Hélas, il n’est pas besoin d’aller bien loin dans la lecture de ce Le Pen, une histoire française (les auteurs auraient pu choisir pour titre une histoire antifrançaise, c’eût été plus pertinent), pour comprendre que l’objectif véritable – fini les sornettes de l’enquête « à l’américaine » – est de réhabiliter Le Pen, de le laver de ses péchés contre l’esprit républicain français, d’en faire le personnage central de notre histoire nationale au cours des trente dernières années. Pour les auteurs de cette entreprise, Le Pen est celui qui a vu juste avant tout le monde, celui qui a compris avant les autres, celui qui a alerté les Français sur les maux qui taraudent notre société, à l’opposé radical de l’homme politique outrancier et au fond si peu français que les gogos de notre espèce ont mis en scène. C’est écrit, dès la page 10 : « Notre point de départ a été on ne peut plus simple : détacher Le Pen des oripeaux idéologiques dont on l’affuble généralement. » Deux pages plus loin, le point d’arrivée en forme de certitude : « Il est beaucoup moins qu’on ne le croit sous l’influence d’une idéologie [celle de l’extrême droite] dont il s’est toujours méfié. » Voilà l’objectif signifié : le blanchiment idéologique de Le Pen. Suivent 550 pages (!) visant à lui ériger un panthéon politique.

C’est donc, après la complainte de l’enfance difficile, l’histoire d’un bon gars qui débarque à Paris, en 1947, de sa Bretagne natale. Inscrit à la faculté de droit, il s’engage aussitôt en politique. Il rencontre des gaullistes, des démocrates-chrétiens, des socialistes, des communistes, des chrétiens de gauche. Le Pen, lui, se déclare « pétainiste » au lendemain de la Libération, au lendemain de la victoire contre les nazis. « Ce type-là est vraiment pour Pétain », confirme un de ses amis aux auteurs. Le sort des collabos dont il va s’entourer tout au long de son aventure politique ne lui est pas indifférent, tandis que les résistants et leur légende naissante l’horripilent.

Ses biographes le racontent avec un détachement qui glace (p. 529) : « La Seconde Guerre mondiale a modifié la trajectoire du jeune Le Pen […]. Elle lui a communiqué mépris et dégoût des opinions majoritaires [comprendre : résistantes]. Le Pen n’a connu de la Résistance que les simulacres et les excès de l’épuration [Jean Moulin et les martyrs des Glières ne lui disent rien]. La vision des jeunes femmes du peuple “tondues pour avoir couché” et la médiocrité des résistants de la vingt-cinquième heure le font basculer à droite [non, à l’extrême droite en compagnie des collabos] et du côté des “vaincus de l’histoire”. »

Les « vaincus de l’histoire »…, ou comment être happé par le logiciel de l’extrême droite. Parce que, selon nos « enquêteurs » pour lesquels l’idolâtrie du factuel s’estompe soudain au profit d’un psychologisme de bazar, Le Pen se trouve saisi de compassion envers les « vaincus de l’histoire ». Et ces « vaincus » de la Seconde Guerre mondiale dans la rhétorique chère à l’extrême droite française et dont les auteurs ont fini par s’imprégner, ce ne sont pas les résistants massacrés, ce ne sont pas les juifs martyrisés ; non, ce sont ces collabos jugés et punis à la Libération, sans aucun doute avec excès pour un petit nombre d’entre eux. Mais pas un mot, pas une considération morale des auteurs sur cette relecture, sur cette révision de l’histoire chez Le Pen.

Il y a plus, il y a pis. Le Pen a toujours œuvré en politique entouré d’anciens collabos – miliciens, Waffen SS français, doriotistes, vichystes, pétainistes, etc. Les auteurs, il faut le souligner, en dressent une liste exhaustive. Or, il serait intéressant de comprendre, d’analyser, de savoir pourquoi Le Pen a privilégié cet entourage-là. Parce qu’il partage avec ces collabos de toute espèce – pour la plupart antisémites pathologiques jusqu’à virer dans le négationnisme de la Shoah – des « valeurs » et des engagements communs ? Parce qu’il partage aussi avec eux une vision – et une haine – communes de la Révolution de 1789 et de la République ? Rien de tout cela n’est évoqué. Accrochez-vous au bastingage : Le Pen les recueille parce qu’il a une… conception gaulliste de la nation. Il fallait oser, c’est écrit (p. 329) : « Le Pen a toujours justifié sa tolérance de ces antisémites avérés par l’option politique de la réconciliation, celle-là même invoquée par le général de Gaulle pour mettre fin à l’épuration. » Pauvre de Gaulle, jusqu’où n’aura-t-il pas été souillé ?

Les auteurs font aussi, c’est bien le moins, une recension précise des multiples saillies antisémites de Le Pen, du « point de détail » à « Durafour crématoire », et tant d’autres. N’empêche, il faut dédouaner, minorer, détourner ce qu’ils appellent pudiquement des « préjugés antijuifs ». Quelques citations qui permettent de mettre au jour l’opération de banalisation.

Page 320 : « La liste [des dérapages antisémites] que nous venons de rappeler a de quoi laisser perplexe. » Les auteurs sont-ils convaincus que « perplexe » soit le qualificatif le plus approprié ?

Oui parce que son antisémitisme est incohérent.

Page 321 : « Le Pen instrumentalise un certain antisémitisme à des fins diverses et parfois peu transparentes »… Exercice de langue de bois pour ne pas porter, surtout pas, de jugement moral.

Page 323 : « Antisémitisme réel ou présumé »… La question se pose encore ?

Page 323 : « Le Pen est peut-être moins obsédé par les juifs qu’on ne le dit et qu’il le laisse lui-même paraître. » Nos investigateurs ont pénétré cette fois les tréfonds de l’âme de leur héros : il est « moins obsédé qu’on ne le dit ». Pour achever l’opération de réhabilitation factice, ils vont jusqu’à chercher des témoignages de juifs qui ne l’ont pas senti profondément antisémite.

Ben voyons !

Tout cela serait risible si nos blanchisseurs ne s’autorisaient pas, après de Gaulle, à salir Joseph de Clermont-Tonnerre, député à l’Assemblée de 1789, celui qui fut à l’origine de l’émancipation des juifs en France, celui à qui Raymond Aron, Robert Badinter ou encore l’historien Pierre Nora ont rendu tant de fois hommage. Citation (p. 322) : « Si le juif comme individu n’est jamais stigmatisé dans le discours de Le Pen, la communauté juive, dès lors qu’elle agit ou s’exprime de façon collective est rejetée comme “antifrançaise”. » Le juif tout seul est aimable, mais le lobby juif est haïssable. Le Pen semble ici rejoindre la fameuse déclaration de Clermont-Tonnerre : « Il faut tout refuser aux juifs comme nation et tout accorder aux juifs comme individus. » Le Pen, inspiré par l’émancipateur des juifs de France dans la tradition de 1789 ? La comparaison est affligeante, tout autant que la volonté acharnée de prouver que le fondateur du FN, qui justifie et approuve la torture en Algérie, n’a pas lui-même torturé.

Encore une remarque, pour nous essentielle car c’est notre journal et son histoire qui, dans ce livre, sont en réalité remis en question. Depuis 1984, depuis que Jean-François Kahn a créé l’Evénement du jeudi, nous nous sommes battus, avec bien d’autres, avec tant d’autres – de droite, du centre et de gauche –, pour que la gauche précisément prenne conscience des troubles qui affectent la société française. Nous avons pris des coups, nous en avons donné. Nous nous sommes retrouvés aux côtés de François Bayrou, de Jean-Pierre Chevènement, d’Emmanuel Todd, de Régis Debray, parfois de Philippe Séguin, de Dominique de Villepin ou de Jacques Chirac. Nous avons même soutenu à différentes occasions Charles Pasqua ou Nicolas Sarkozy, l’un et l’autre ministre de l’Intérieur. A bien lire ce livre, rien de tout cela ne compte, rien de tout cela ne pèse. Une seule voix dans ce pays s’est adressée aux Français, notamment aux Français les plus démunis. Cette voix, vous l’avez compris, c’est celle de Le Pen qui a tout compris et tout dit bien avant nous, les pauvres démocrates que nous sommes. Et l’on voudrait nous faire croire que ce livre n’est pas vaste machine à blanchir ?

A Marianne, nous avons fait un travail journalistique collectif pour démasquer les faux-semblants du lepénisme ancien et nouveau ; nous avons œuvré contre l’idéologie du repli, de la haine de l’étranger, contre cette anti-France lepéniste qui se drapait d’un tricolore de pacotille. Nous sommes descendus dans la rue derrière une banderole Marianne pour manifester notre opposition résolue à Le Pen entre les deux tours de la présidentielle, en 2002. Le journal s’est résolument engagé contre tous les ennemis de la République, au premier rang desquels figurent les Le Pen, fussent-ils ripolinés en blond !

Une dernière remarque qui concerne nos lecteurs : l’un des deux auteurs de ce livre, Philippe Cohen, est journaliste à Marianne.

* Le Pen, une histoire française, de Philippe Cohen et Pierre Péan, Robert Laffont, 534 p., 23 €.

Le droit de réponse exercé par Philippe Cohen et Pierre Péan

« Le Pen, sors de ces corps ! ». Maurice Szafran, l’auteur de la critique de notre livre, Le Pen, une histoire française (1), publiée dans Marianne daté du 24 novembre, est sans ambiguïté : les auteurs du livre ont « tenté », intentionnellement donc – pardon pour le pléonasme –, de réhabiliter Le Pen. Pourquoi, après nos parcours, nos engagements passés, « blanchir » politiquement un homme de 84 ans, qui n’a plus guère d’avenir politique, par ailleurs décrit dans  le livre – l’auteur de la critique doit en convenir – comme un « horrible personnage » ? L’article ne répond pas à cette question troublante. Mais l’on sait bien que le propre des séances d’exorcisme, c’est de donner le vertige à la raison : plus l’accusé donne des gages de bonne foi, plus il aggrave son cas.

Nous aurions donc adopté le « logiciel de l’extrême droite » : en reprenant son expression, « les vaincus de l’histoire », par exemple ; ou bien en assimilant la réconciliation partidaire façon Le Pen, qui le faisait associer anciens résistants et anciens collabos dans ses organisations, et la réconciliation nationale façon De  Gaulle.

Ce point, comme toutes les autres attaques, vise en fait l’entreprise même du biographe. L’auteur de la critique ironise : « C’est donc un bon gars qui débarque à Paris en 1947. » Mais oui ! Le Pen n’est pas né Le Pen et il s’agit de montrer comment et pourquoi il est devenu ce qu’il est devenu. Le chapitre consacré au scandale du « détail », le propos de Le Pen à caractère négationniste et antisémite en 1987, précisément intitulé « Le jour où Le Pen est devenu Le Pen », illustre bien notre démarche.

Pour réaliser ce travail, nous avons mobilisé tous les moyens classiques de l’enquête et rapporté le point de vue de Le Pen aujourd’hui. Mais restituer ses propos vaudrait-il pour autant adhésion à ses idées et à ses fautes les plus graves ? Quand l’auteur de la critique citait Nicolas Sarkozy ou s’efforçait de deviner ce que celui-ci avait en tête, qui imaginait qu’il était sarkozyste ? Le jour où l’on imposera aux auteurs de justifier à chaque phrase leur point de vue moral et politique sur le fait qu’ils relatent, il n’y aura plus ni littérature ni livres d’idées.

En fait, le reproche implicite qui nous est fait porte sur l’intérêt même d’un livre sur Le Pen en 2012, au prétexte que tout aurait déjà été écrit, définitivement. Encore un autre désaccord de fond : l’histoire n’est pas figée pour l’éternité des temps, elle s’écrit à chaque génération. Comme le notait Marc Bloch, si le passé éclaire le présent, l’inverse est tout aussi vrai. Concernant le sujet du livre, la permanence du lepénisme et la forte probabilité que celui-ci va lui survivre rendent cette curiosité encore plus indispensable.

Nous accuser de « blanchir » Le Pen a  une autre conséquence, éviter de s’attarder sur toutes les informations à charge figurant dans leur livre et qui, souvent accablantes pour Le Pen, n’ont pas été évoquées dans une approche « psychologisante », qui le dédouanerait prestement de sa nocivité politique. Ce qui n’a au demeurant pas échappé au « réhabilité » Le Pen, qui a annoncé à deux reprises son intention de porter plainte contre le livre. Et plusieurs lecteurs de cette biographie ont compris le coup porté, tel Jean-Louis Bourlanges pour qui elle « est un progrès de la lucidité sur les amalgames et les fantasmes ».

En somme, non seulement il faudrait toujours diaboliser Le Pen, mais il faudrait le faire en respectant strictement les termes du pacte de diabolisation tel que formulé dans les années 1980-90. Or, ladite diabolisation a montré ses limites : Le Pen totalisait 10 % des suffrages en 1984 ; depuis, le FN a presque doublé son butin électoral, et la fille de Le Pen est dans une position encore meilleure que celle de son père au début de son ascension.

Ce piètre bilan devrait faire débat et non provoquer anathèmes et amalgames contre toute réflexion critique. Dans la longue liste des lepénisés ou « décontaminateurs » du lepénisme, nous sommes en bonne compagnie : avant Cohen et Péan, Jean-Marie Domenach, Paul Yonnet, Laurent Fabius, Jean-Pierre Chevènement, Emmanuel Todd, Jean-Claude Michéa, Laurent Bouvet et bien d’autres ont été stigmatisés pour avoir mis en doute l’efficacité de la diabolisation.

Résumant Orwell, Jean-Claude Michéa a écrit : « Quand l’extrême droite progresse chez les gens ordinaires, c’est d’abord sur elle-même que la gauche devrait s’interroger ». Qu’est-ce qu’on attend ? ».

10/01/2013

Un autre journalisme est possible

rubon42-b7dfb« Les journalistes sont érudits, timides, grandes gueules, autodidactes, dingos, fondus, jeunes rêveurs et vieux loups. Certains savent tout sur un sujet mince comme le tranchant d’un couteau, d’autres n’attendent que d’apprendre. Des dilettantes ont parfois ce je ne sais quoi qui énerve et s’appelle le talent, des « pros » peuvent être secs comme la trique. Le journalisme n’est pas un métier normal. Ce sont les fêlés qui laissent passer la lumière, disait Michel Audiard, le père des Tontons Flingueurs. Ces énergies bridées ou inutilisées ne demanderaient qu’à se libérer. Mais il manque cruellement de projets à la hauteur ».

C’est par cette description si juste des journalistes que s’achève le manifeste de XXI Pour un autre journalisme. Inclus dans la dernière livraison de la revue – vendue en librairie – ce texte de 20 pages signé par Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupery n’est pas seulement une magnifique déclaration d’amour à la presse et au journalisme, c’est un projet plein d’espoir et scintillant d’intelligence. Le premier est éditeur, le second journaliste. Il y a 4 ans, ils ont fait un pari fou. A rebours d’une presse papier tyrannisée par les annonceurs, esclave de ses actionnaires, réduisant toujours plus les formats pour des lecteurs qui n’ont plus le temps de lire, jouant la retape permanente et les marronniers éculés, ils ont choisi de publier des reportages de fond, sans publicité, dans une revue consistante, trimestrielle et vendue exclusivement en librairie. Aujourd’hui, alors que la presse se meurt, ils affichent une santé insolente, forts de leurs 40 000 lecteurs.

Et du coup, ils affirment leur credo. Reprenant l’épopée de la presse depuis son origine, ils montrent que le modèle industriel de la presse écrite est mort et que l’Eldorado du web est un mirage dans lequel les groupes de presse engloutissent des sommes folles en pure perte. Alors ils appellent leurs confrères à casser tous les codes, celui de la publicité, de l’instantanéité, de l’information « objet » ou « produit » vomie en continue par des journalistes rivés à leurs écrans, répétant tous les mêmes choses sous la contrainte d’un remplissage perpétuel de nouvelles insignifiantes. La solution : une presse sans publicité, de valeur, dédiée aux lecteurs (et non aux annonceurs). Cette presse nouvelle s’appuiera sur 4 piliers : le temps, le terrain, l’image et la cohérence.

Dès sa diffusion, en amont de sa mise en place en librairie aujourd’hui, le manifeste à déclenché la polémique. On lui a reproché notamment d’opposer presse papier et presse web. Dommage que les susceptibilités prennent le pas sur la réflexion. Car ce texte pourrait bien être la clef de la révolution copernicienne qui sauvera le journalisme de presse écrite. Seulement voilà, cela suppose d’abandonner un modèle âgé de près de deux siècles, de prendre des risques, d’inventer autre chose, de faire preuve de courage et d’audace. Toutes vertus qui s’accordent mal avec les business plan, rapport aux actionnaires, et jugements fumeux des consultants qui expliquent à grands coups de powerpoint décervelants qu’il faut faire toujours plus court, plus con et plus racoleur pour tenter de rattraper des lecteurs qui s’enfuient.

Chers confrères, je crois que chacun d’entre nous pourrait, si ce n’est avoir écrit ce manifeste, du moins le signer sans en changer une virgule. J’invite chacun à courir se le procurer. Dans le contexte difficile que nous traversons, une étincelle de foi peut suffire à tout changer. Amis lecteurs, ce manifeste est également et peut-être surtout pour vous. Remarquablement écrit, il retrace de manière passionnante les grandes évolutions de la presse, évoque les enjeux actuels, et mettra des mots sur le malaise que vous ressentez à l’égard des médias. Aussi et surtout, il vous donnera l’envie de retrouver un vrai journalisme. Il existe. Dans la presse papier, sur le Net, à la radio, à la télévision. Il y a des milliers de journalistes qui font leur métier avec passion. Plutôt que de conspuer le brouhaha ambiant, aidez-nous, soutenez les professionnels de qualité. Tous ensemble, nous la ferons cette révolution !

Aux auteurs du Manifeste, du fond du coeur, merci.

Gare à la mise en scène du malheur des victimes

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 09:26
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Chaque année au mois de janvier, les juridictions (tribunaux de grande instance, cours d’appel, Cour de cassation)organisent ce que l’on appelle leur « rentrée solennelle ». Devant une assemblée de gens de justice et de personnalités, le chef de la juridiction et celui du parquet prononcent chacun un discours dans lequel ils évoquent généralement le bilan de l’année écoulée et abordent des sujets liés à l’actualité judiciaire. La rentrée solennelle de la Cour d’appel de Paris s’est déroulée hier en présence de la ministre de la justice, Christiane Taubira. A cette occasion, Jacques Degrandi, Premier président de la Cour, s’est exprimé sur la place de la victime dans le procès pénal. Je reproduis ci-après ses propos portant plus particulièrement sur la médiatisation des victimes et ses dangers.

« Il est légitime que la victime ait toute sa place dans le procès. La prise en compte de son préjudice justifie un accompagnement spécifique et une réparation juste. Mais il ne faut pas céder à la tentation de la transformer, selon les termes du Doyen Carbonnier, «de sujet passif du délit, en agent martial de la répression ». Pendant de nombreuses années, les fonctions de la sanction pénale, protéger la société, punir le coupable et permettre sa réinsertion, ont occulté les réparations ravalées au rang d’accessoire civil presque encombrant de la procédure pénale. C’était une erreur. Mais elle ne doit pas être réparée par la dérive, qui ne relève plus de l’hypothèse d’école tant certaines procédures illustrent ce propos, d’une mise en scène du malheur destinée à favoriser le deuil des victimes, au point de dénaturer la justice pénale transformée en catharsis, en simple instrument de vengeance collective et individuelle. Il n’est plus exceptionnel que des acquittements de cours d’assises ou des relaxes de tribunaux correctionnels qui, sans même qu’on analyse sérieusement les tenants et aboutissants du procès, soient stigmatisés et caricaturés au nom de victimes empêchées, par d’incompréhensibles décisions de justice, de faire leur deuil, comme si cet objectif, que chacun peut comprendre et ressentir au plus profond de lui-même, était l’objectif en soi du procès pénal. Le retentissement négatif de telles réactions est considérable dans les procès médiatisés. Ils donnent lieu à des commentaires publics non contradictoires, perçus comme des vérités judiciaires, qui sont de nature, lorsque le jugement ne répond pas aux attentes qu’ils expriment, à faire accuser la justice de rajouter à la douleur des victimes. Sans compter la certitude alors communément partagée que l’institution judiciaire s’est fourvoyée dans quelques obscurs luttes d’influence qui l’ont pervertie pour faire triompher l’injustice ». (Extrait du discours de Jacques Degrandi, rentrée solennelle du 9 janvier 2013).

Et c’est ainsi, suis-je tentée de conclure, que l’on alimente dans les médias le soupçon, voire le rejet, des institutions dans l’esprit des citoyens. Sacrée responsabilité, quand on y pense…Les habitués de ce blog se souviennent sans doute que nous avons abordé cette question à l’occasion de l’affaire dite des « tournantes » ici et . Jacques Degrandi se concentre dans son intervention  sur la question de la place de la victime dans le procès pénal, mais ses observations valent également pour des personnes mises en cause ou condamnées à qui des émissions de divertissement et parfois même des lieux d’information offrent complaisamment une tribune. Je songe à Jérôme Kerviel invité du 20 heures le soir même de la confirmation en appel de sa condamnation puis quelques jours plus tard chez Ruquier en compagnie de son avocat ou encore à Ziad Takieddine, invité chez le même Ruquier (On n’est pas couché). On ne peut évidemment pas interdire aux gens qui le souhaitent de s’exprimer dans les médias. Après tout, les erreurs judiciaires existent.  C’est donc aux médias qu’il appartient de développer une réflexion éthique sur ce sujet. Les chroniqueurs judiciaires le savent bien. L’ennui c’est quand d’autres journalistes non spécialisés – ou pire de simples animateurs – s’emparent de ce type de dossiers. On ne peut que recommander au public de lire ou regarder avec la plus extrême méfiance les informations portant sur un sujet judiciaire qui ne donnent la parole qu’à une seule partie et à ne jamais oublier que la vérité judiciaire ne peut être démocratiquement autre chose que le résultat d’un long et patient débat contradictoire dans lequel la raison s’emploie à canaliser l’émotion.

Note 11h45 : on me signale tout juste la naissance ce jour du site Présumé Innocent créé par deux étudiants de Science Po avec le soutien du grand pénaliste Hervé Témime. Le site se fixe pour objectif de permettre aux personnes victimes d’atteintes à la présomption d’innocence de faire entendre leur voix, mais aussi d’éclairer le public sur le fonctionnement du système judiciaire.

09/01/2013

« Dilater le banal »

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 11:22
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L’écriture, c’est l’art d’agencer de vieux mots usés jusqu’à la trame pour leur donner un sens neuf. Et c’est ainsi que parfois, Ô miracle, une expression fait mouche. Parce qu’elle exprime avec une précision d’orfèvre une réalité, mieux, elle l’accouche. C’est le sentiment que j’ai eu en lisant le dernier billet de Philippe Bilger dans lequel il propose, si j’ai bien compris, qu’on lui accorde quelque part cinq minutes d’antenne pour un concept d’interview où il ne poserait pas dix questions convenues, mais une seule : la question, celle qui fera mouche et ira droit à l’essentiel. Cinq minutes de vérité.

Je ne puis me défendre de sourire en songeant à ce que son rêve semble tout droit inspiré de son passé d’avocat général. Ah ! La question qui vous place au pied du mur, celle qui touche au coeur, la question « bas les masques » ! Je ne suis pas certaine d’adhérer à son projet, car aimant l’art de l’interview par-dessus tout, je pense qu’elle doit se déployer sur un temps assez long, qu’elle doit être construite à la manière d’un roman balzacien, une sorte de longue montée en puissance où les deux interlocuteurs se jaugent, s’accordent, se séparent, se devinent, se retrouvent et s’affrontent ou s’allient lors du dénouement final. C’est presque un art de la danse, valse ou tango selon les cas…

Mais là où je le rejoins, c’est dans son rejet de la tendance actuelle des médias à, pour reprendre sa remarquable expression, « dilater le banal ». Que c’est bien vu ! Comme on se sent moins seul soudain dans sa colère contre les chaines d’information en continue qui explorent jusqu’à l’overdose le détail le plus trivial d’un feuilleton à rebondissement. Comme  on trouve les mots pour peindre l’ennui que suscite la page Actualités de Google news ou bien encore les Une des newsmagazines sur le marché immobilier ou les Francs-Maçons. Dilater le banal…jusqu’à l’overdose. La maladie des médias actuels est enfin diagnostiquée. Qui la soignera ? Parmi les spécialistes qui se mobilisent, je signale la sortie demain du nouveau numéro de la revue XXI, lequel est accompagné d’un manifeste intitulé « Un autre journalisme est possible ». Pour ceux qui l’ignorent, cette revue, créée en 2008 par Patrick de Saint Exupéry et Laurent Beccaria, a cassé tous les codes actuels de la presse en lançant une revue trimestrielle de reportages, au prix élevé, vendue exclusivement en librairie. Bref, le contraire de l’information courte, instantanée et gratuite. Et ça marche ! Au point que ce nouveau genre de presse, dénommée Mook – contraction de magazine et de book – a fait des émules. Le manifeste quant à lui déclenche sans surprise une polémique. C’est tellement plus drôle de s’indigner que de réfléchir…Incorrigibles médias.

07/01/2013

Mariage gay, vous avez le droit d’être d’accord

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:23

Il est des sujets où le débat n’a pas sa place. Des réformes dont l’intérêt est présenté comme si incontestable que toute discussion s’avère inutile. Tout argument contraire impossible car soupçonné au choix de malveillance ou d’aveuglement. Certains l’auront reconnu grâce à ce court portrait, j’entends évoquer ici le mariage dit « pour tous » que je préfère appeler mariage homosexuel parce que je voue un goût suranné aux expressions cliniques plutôt que féériques.

BFM TV recevait hier soir Najat Vallaud-Belkacem, ministre des droits de la femme et porte-parole du gouvernement. Comme de bien entendu, on a évoqué lors de cette émission politique des sujets aussi majeurs en temps de crise économique que le départ de Depardieu ou encore le « mariage pour tous ». La com’ politique décidant depuis bien longtemps déjà de l’agenda médiatique en lieu et place des journalistes qui ont laissé faire, il fallait bien se plier aux fumigènes politiques du moment. Panem et circenses. Soyons contre les méchants riches et pour le bonheur de tous. Philippe Muray, ce génial théoricien de l’homo festivus moderne,  doit bien rigoler s’il voit ça de là-haut.

Pour débattre avec la ministre du mariage homosexuel, BFM avait invité l’Abbé de la Morandais. Wikipedia m’apprend qu’il aurait dit il y a quelques mois y être favorable à titre personnel. Toujours est-il que sur le plateau il a relayé la position, ou plutôt l’opposition de l’Eglise catholique, pour toutes les raisons que l’on connait sur la famille et pour une autre encore, la nécessité de conserver certains repères. Lors de cet échange, la ministre a déclaré que les arguments des opposants au « mariage pour tous » ne tenaient pas. Elle a aussi avoué en réponse à une question de l’abbé qu’elle n’avait pas lu le rapport que Gilles Bernheim, Grand Rabbin de France, a adressé en octobre dernier au gouvernement. De même, elle ignorait que l’Eglise catholique est opposée à la procréation médicalement assistée, dont on nous dit qu’elle fera l’objet d’un projet de réforme de la famille en mars dans le prolongement du « mariage pour tous ». En d’autres termes, la ministre du droit des femmes et la porte-parole du gouvernement montre ainsi qu’elle ne sait rien des arguments dont elle dit pourtant qu’ils ne tiennent pas la route.  Il me semblait que la politique supposait d’arbitrer entre des positions opposées, j’ai dû me méprendre. Observons quand même que tous les dignitaires religieux français ont exprimé leur opposition au projet dans une belle unanimité. Je vous renvoie à la vidéo intégrale de leur audition devant l’assemblée nationale. Il me semble que ces autorités, dont c’est la vocation de penser le devenir de l’homme, et qui accessoirement représentent bien plus de français que les associations gays et lesbiennes, méritaient quand même un peu plus d’attention, si ce n’est de respect. En fait de quoi, on devine au mépris que leur oppose le gouvernement, qu’elles ne sont que de vieilles choses réactionnaires qu’il convient de ne surtout pas écouter. Dont acte. Quant aux philosophes, psychanalystes et autres, qui émettent des réserves, on s’en fout aussi.

Face au slogan du Progrès accolé à celui de l’Egalité, toute objection apparait donc nulle et non avenue. C’est pourtant assez rare, à ma connaissance, les projets de réforme qui ne possèdent que des avantages, mais bon…On notera que la ministre a vanté les mérites du « mariage pour tous » dans un collège du Loiret en octobre (la vidéo est ici), mais que Vincent Peillon quant à lui a interdit aux écoles catholiques d’organiser un débat sur ce même sujet. De fait, il n’en faut pas plus me semble-t-il pour comprendre que sur ce sujet-là, nous n’avons qu’un droit, celui d’être d’accord. Mais pas n’importe comment. Pas de se mettre d’accord à l’issue d’une grande réflexion collective, pas d’adhérer librement au terme d’une réflexion approfondie au nouveau modèle familial et de société qu’on nous propose, fondé désormais sur la négation de la différence des sexes, non, le droit d’être d’accord est ici exclusif de toute capacité à s’interroger ou à douter. Il faut embrasser la Cause, a priori et sans réserve.  Alors même qu’Elisabeth Guigou soutenait, en présentant le PACS en novembre 1998, qu’il ne fallait justement pas toucher à la famille qu’elle décrit comme « l’articulation et l’institutionnalisation de la différence des sexes ». Est-il interdit de s’interroger aujourd’hui sur ce brusque revirement de la gauche ? Il est peut-être justifié, mais comment le savoir si l’on n’en discute pas ? A l’évidence, toute réflexion est prohibée, ce serait faire outrage au Progrès et à l’Egalité. Et l’on essaie de nous faire croire que ce sont  les religions qui sont dogmatiques ? Laissez-moi rire ! Que les partisans de la réforme se rassurent. Elle passera. Demain ou après-demain au plus tard. Parce que d’autres pays l’ont déjà faite, parce que c’est ce qu’on pense être le sens de l’histoire et parce que nul ne résiste longtemps à la promesse d’un monde meilleur. Il sera toujours temps ensuite de s’apercevoir qu’en voulant résoudre un problème réel et grave, celui de l’homophobie, on en a déclenché d’autres…Au fond, c’est peut-être le risque à courir pour construire ce fichu monde meilleur.

05/01/2013

Surchauffe idéologique

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 19:55
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« C’est une habitude bien française que de donner un pouvoir aux gens et de leur contester ensuite le droit de s’en servir » observe Jean Gabin dans le Président en dictant ses mémoires à sa secrétaire. Le site Arrêt sur Images – qu’on avait connu plus neutre politiquement et apprécié à ce titre – ne décolère pas depuis quelques jours au sujet de la décision du Conseil constitutionnel sur le projet de loi de finances 2013 et les fameux 75%. En particulier, il relaie les interrogations de Martine Orange chez Mediapart (partenaire d’@si) qui se demande au nom de quoi le Conseil constitutionnel se permet d’évaluer aux alentours de 75% le caractère confiscatoire d’un taux d’imposition. Au nom du fait qu’il est de droite, nous incite-t-on – de façon pas vraiment subtile – à conclure…et qu’il faut  d’urgence changer tout cela. Songez donc, le juge constitutionnel se permet de retoquer le gouvernement. Honte sur lui ! C’est sa mission que de maintenir l’exécutif et le législatif dans les cordes de la Constitution ? Qu’à cela ne tienne, changeons-la. Ou plutôt changeons-le, car il ne peut avoir taclé le gouvernement que pour des raisons idéologiques et non pas juridiques, c’est évident.

Aucun professeur de droit public n’avait, semble-t-il,  jusqu’ici élevé d’objection. Un silence suspect, forcément suspect. Fort heureusement, @si tient enfin la preuve que le corps des constitutionnalistes français est honteusement et lâchement de droite grâce à l’apparition dans les pages du Monde d’un saumon  décidé à remonter le courant et à crier haut et fort que le Conseil constitutionnel va trop loin. Il s’agit de Martin Collet, jeune professeur de droit public à Paris II, qui s’émeut dans une tribune  du pas que viennent de franchir ceux que l’on surnomme les sages, évoquant au passage le spectre bien connu du gouvernement des juges. Ce faisant, il semble faire la pige à ses pairs, plus réservés sur le sujet,  et notamment au célébrissime Guy Carcassonne (non, chère Anne-Sophie, GC n’applaudit pas la décision, il l’interprète, ce qui est très différent). Hourra ! Le complot apparait d’autant plus évident que cet universitaire, interviewé par Le Figaro, estime n’avoir pas pu livrer l’essentiel de sa pensée. En réalité, la journaliste le cite sur le fait que la décision est « audacieuse », ce qui me parait être le sens de son opinion, mais bon…Le Figaro est suspect, ontologiquement suspect. A l’évidence contrarié de n’avoir pu s’exprimer davantage, Martin Collet a proposé une tribune au Monde et au Figaro afin d’expliciter sa pensée au-delà du cadre restreint d’une citation dans un article. C’est un grand classique. Les juristes supportent très difficilement de devoir dire en quelques mots ce qui a leurs yeux n’a de sens qu’au travers de longs développements et ils ont d’ailleurs raison. Le Figaro a dit oui, quelques instant après Le Monde ce qui, souligne avec une bonne foi louable Martin Collet, montre que Dassault ne censure pas autant qu’on l’imaginait. Voilà au moins une baudruche qui se dégonfle toute seule. Mais il reste la principale, à savoir la position médiatique majoritaire des constitutionnalistes qualifiée par @si « d’acceptation servile docile ».

Le récit que fait @si de tout ceci prêterait à sourire, tant le site s’emploie à faire monter la mayonnaise, si cette analyse  ne révélait un parti-pris idéologique fort discutable dans une querelle éminemment  technique. Non pas que les enjeux politiques en soient absents, mais il faut pour les apprécier commencer par mettre les mains dans le cambouis du droit constitutionnel au lieu de s’emparer de la première analyse séduisante pour l’ériger en vérité révélée. Dans cette discipline comme ailleurs, il y a des courants de pensée, des avis individuels, des analyses divergentes et des ego souvent fort bien dimensionnés. Par conséquent sélectionner un avis, au seul prétexte qu’il va dans le sens de ses propres convictions, pour en déduire que c’est l’intéressé qui a raison et qui a le courage de s’exprimer quand tous les autres spécialistes ne seraient à l’inverse que des ignorants et/ou des lâches, est pour le moins embarrassant, a fortiori sur un site en principe dédié à la critique objective des médias et non au militantisme. Le Conseil a fixé une limite. On peut discuter de la pertinence de celle-ci autant que du rôle et de la composition du Conseil constitutionnel. Mais pourquoi sombrer dans le complotisme ? Martin Collet émet une opinion et ce faisant ouvre un débat, comme il en existe des milliers tous les jours dans le monde du droit. Cela ne méritait pas tant de surchauffe idéologique…

04/01/2013

Information, vérité et liberté

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:54
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Le Monde daté du 30 décembre m’apprend que les quotidiens un peu partout dans le monde ont décidé d’augmenter leurs tarifs pour faire face à la diminution des recettes publicitaires et des ventes (page 16). Un autre article, dans le même numéro (page 5), avance l’idée que la presse papier ne pourra survivre qu’à condition de devenir un produit de luxe proposant à un tarif élevé une information à forte valeur ajoutée. Etrange comme la réalité semble donner pour l’instant raison à Marcel Gauchet. Souvenez-vous de ce qu’il disait il y a quelques temps déjà sur le retour à un vrai professionnalisme journalistique exigeant en réponse au papillonnement actuel et à l’obésité qui menace nos esprits de consommateurs de malbouffe médiatique.

Ainsi confie-t-il dans l’un des entretiens en lien :

« Nous sommes passés d’une économie de la rareté, où l’information était rare, chère, difficile à obtenir, à une économie de la surabondance, où on peut se procurer les plans de la bombe atomique en trois piques et tout savoir sur la vie privée du roi de Thaïlande. En fait, nous sommes en permanence dans le brouillard parce que nous n’arrivons pas à nous dépêtrer du trop. C’est inédit. Nos cerveaux sont frappés du syndrome de l’obésité. Il y a trop à bouffer et tout le monde s’empiffre. Notre problème revient donc à apprendre à naviguer dans ce flot qui nous déconcerte et où nous avons en vérité de plus en plus de mal à trouver de l’information pertinente éclairante, qui nous donne une prise sur le mouvement des choses ».

De là à imaginer que l’on ressente la nécessité de réinventer le journalisme dans sa fonction de tri, de hiérarchisation et d’éclairage, il n’y a qu’un pas…

…que franchit Marcel Gauchet : « La presse papier est là, justement pour fournir des clés, pour accroître la capacité d’exploiter toutes ces ressources désormais disponibles. Il y a une demande solvable pour ce rôle, même si elle est aujourd’hui minoritaire. Un véritable entrepreneur, de ceux qui ne suivent pas le troupeau, saurait repartir de cette base restreinte pour conquérir un public plus large ».

Pour lui, ce « désir d’autre chose » réinventera non seulement la presse papier, mais le journalisme lui-même : « Il est vrai que chacun peut aujourd’hui s’adresser directement à la Terre entière. Mais en pratique, où sont les lecteurs ? Aux abris, en général ! C’est un moment, pas un modèle. Ce que démontre le « tous journalistes » est précisément, a contrario, qu’il y a un vrai métier de journaliste. Qu’il faut redéfinir profondément, mais qui va sortir vainqueur de cette confusion car on aura de plus en plus besoin de professionnels pour s’y retrouver dans le dédale et nous épargner de chercher au milieu des 999 000 prises de parole à disposition. Il ne faut pas induire de l’amateurisme global la pulvérisation intégrale du professionnalisme. C’est l’inverse qui va se produire. Le moment actuel est un passage. Mais à l’arrivée, le niveau d’exigence à l’égard de la presse sera plus élevé et non plus bas ».

A ce stade, rien n’est gagné. Observons simplement que la presse papier tente le pari décrit par Gauchet ce qui, à défaut d’augmenter le nombre de ses lecteurs, améliore le compte d’exploitation des entreprises concernées. Il y a fort à parier que le combat sera rude tant on a donné de mauvaises idées au public en lui offrant pour rien ce qu’on lui proposait auparavant pour si peu. Il est possible d’ailleurs qu’en cédant à la gratuité, les éditeurs de presse n’aient pas commis qu’une bévue économique, mais aussi semé un virus mortel. Quelle valeur accorde-t-on à ce qui ne coûte rien ? Surtout quand l’offre gratuite devient si pléthorique, et donc apparemment si riche, que payer pour avoir la même chose – ou juste un peu mieux – parait inutile. Sans doute faudra-t-il, pour convaincre de la valeur de l’information de qualité,  surmonter un autre obstacle : celui du relativisme ambiant. J’entends par là de l’idée qu’après tout, il n’existerait pas de vérité objective, mais simplement des consensus. Le doute quant à l’existence d’une vérité objective est presque devenu un lieu commun s’agissant du journalisme. Combien de fois ai-je lu, ici et ailleurs, des internautes dénonçant le mythe d’une information objective, soulignant l’évident parti-pris des journalistes, leur envahissante subjectivité. A supposé que ce soit exact, faudrait-il alors s’y résigner, voire s’en satisfaire ?

J’étais sur le point de le faire quand j’ai lu le dernier billet du philosophe blogueur Philarête. Il y commente un ouvrage de son collègue américain James Conant consacré au célèbre roman 1984 : Orwell ou le pouvoir de la vérité. Philarête relève :

« Pour Conant, en effet, la force d’Orwell est d’avoir mis au fondement de sa critique du totalitarisme, non le concept de liberté, mais celui de vérité. Non pas, certes, la vérité plutôt que la liberté, mais la vérité d’abord, comme fondement de la liberté. Ce qui autorise le traducteur et préfacier de l’ouvrage, le toujours clair et précieux Jean-Jacques Rosat, à introduire la notion séduisante d’un « libéralisme de la vérité », qui ferait l’originalité d’Orwell.

Qu’est-ce que le « libéralisme de la vérité » ? C’est l’idée que « la préservation de la vérité objective et de la capacité de chaque individu à former des jugements objectivement vrais est la condition première et absolument nécessaire d’une vie libre » (Orwell ou le pouvoir de la vérité, p. VIII) ».

Cette observation me rappelle les propos d’Hannah Arendt, souvent cités ici, même si je conviens qu’ils n’évoquent pas tout à fait la même chose :

“Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat”.

Orwell est l’écrivain que l’on connait, mais il était aussi un journaliste. Ce n’est donc pas un hasard s’il développe cet attachement fondamental à la vérité objective.

Plus loin, Philarête éclaire le sens du propos d’Orwell  :

« D’après Conant, la force de 1984 est de pousser aussi loin que possible la description d’une société où le concept ordinaire et banal de vérité n’aurait plus cours. Et la grandeur tragique de ce malheureux Winston est de s’obstiner à vouloir être un homme ordinaire, pour qui « deux et deux font quatre ». »

Certes, me direz-vous, mais il s’agit dans le roman de décrire un système totalitaire, lequel ne nous concerne heureusement pas. Peut-être que si. Car le propos de Conant est finalement de dire qu’il n’y a pas de différence entre le Parti du roman d’Orwell qui nie le concept de vérité et ceux qui aujourd’hui s’attaquent à son existence objective…Au bout du chemin se trouve la même aliénation. Mais laissons-là le terrain philosophique que je m’en veux déjà d’avoir outragé de mes maladresses de néophyte (heureusement, je connais la bienveillance de Philarête à l’égard des libertés que je prends avec sa discipline). Je retiendrais simplement la proposition selon laquelle la vérité est conçue comme le fondement de la liberté. Si l’on adhère à cette vision, alors il me semble que l’information, notamment journalistique, prend soudain une importance capitale…Quant à débattre de son objectivité, ne nous trompons pas de sujet. Tous les journalistes savent ce qu’est la vérité objective, c’est leur métier que de l’observer pour la rapporter. Un événement s’est produit,  tel jour, à telle heure, dans telles circonstances. Ceci est observable et vérifiable. Qu’ensuite les récits puissent être teintés de subjectivité, se révéler plus ou moins complets, donner lieu à des interprétations conscientes ou non est une autre histoire…

Bonne année à tous !

Note : je vous invite à lire aussi les commentaires chez Philarête, toujours de très haute volée. Et pour ceux qui ne manqueront pas de soulever la question du journalisme et de l’objectivité, je recommande la lecture de l’ouvrage de référence sur ce sujet : Journalisme et Vérité par Daniel Cornu aux éditions Labor & Fides.

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