La Plume d'Aliocha

05/12/2012

Le petit procès de la finance folle

Filed under: Choses vues — laplumedaliocha @ 09:08
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Le trader Boris Picano-Nacci comparait devant le tribunal correctionnel de Paris pour abus de confiance depuis lundi. Il est accusé d’avoir fait perdre 751 millions d’euros à Caisse d’Epargne en octobre 2008, soit quelques mois après la révélation des pertes de Société Générale imputées à Jérôme Kerviel. Et c’est le même procès, en tout petit. Dès le départ, les conseils du trader, édifiés par le cataclysme Kerviel qui venait de se jouer la même année ont décidé de ne pas adresser la parole aux médias. Plutôt bien vu. Le résultat, c’est qu’il n’y a pas de forêt de caméras et de micros pour les accueillir à l’entrée de la salle. Il est vrai que l’affaire est jugée  dans la  11ème chambre correctionnelle. Pour la trouver, il faut connaître, ou bien avoir été scout et être capable d’explorer les tréfonds d’un bâtiment ancien au plan tarabiscoté. Nous sommes trois journalistes en tout et pour tout : l’AFP, Les Echos et la blogueuse. C’est pas beaucoup. Hier, il y en avait plus, regrette une pimpante greffière au brushing impeccable dont on aperçoit le pantalon de cuir noir sous la robe. Hélas, ne juge pas Kerviel qui veut ! Sur les bancs réservés au public, on ne se bouscule pas non plus.

A droite quand on fait face au tribunal, a pris place l’avocat de la Caisse d’Epargne. C’est Jean Reinhart, l’un de ceux qui défendaient  Socgen dans l’affaire Kerviel, d’où une étrange sensation de déjà vu. De l’autre côté, le trader. Taille moyenne, cheveux très courts, yeux bleus, nez à la Cyrano. Le tribunal n’est pas encore là, alors il tourne en rond, il observe, visiblement inquiet. Son avocat, Martin Reynaud, semble n’avoir pas trente ans. Grand, mince, il a le regard enflammé des gravures d’un autre temps représentant le monde judiciaire. Ses cheveux bruns coupés au carré lui donnent un air de fils de bonne famille. Le procès Kerviel frisait l’hystérie, celui-ci a le charme de l’intimité. Pour un peu, on se croirait dans un salon.

Voici qu’entre le tribunal, il est présidé par une femme. A ses côtés, un assesseur en robe, un autre en costume de ville. « C’est un juge de proximité » me murmure à l’oreille ma voisine. Décidément, dans cette affaire, on fait tout en plus petit. La présidente appelle le trader. Il se lève et s’aggrippe à la barre. Ses mains tremblent.  Et l’on se souvient par contraste de la fière allure de Jérôme Kerviel. De son masque impénétrable de trader rêvé et un tantinet surjoué. Celui qui fait face au tribunal est dans ses petits souliers. La présidente quant à elle ne dissimule pas l’irritation que lui inspire le jargon de la finance, et moins encore son ignorance. Alors le prévenu lui explique – il est mathématicien de formation – les concepts de put, de call, de tunnel haussier et même de thêta. Et le tribunal traduit à haute voix dans des mots plus simples. Au début on s’interroge : pareils néophytes sont-ils vraiment en mesure de juger un dossier financier ? Et puis on songe que ça n’est pas si mal après tout d’obliger ces gens-là à s’exprimer clairement. Soudain la finance s’éclaire, ce n’est jamais au fond qu’une histoire de choux et de carottes que des matheux un peu dingues auraient compliquée par jeu. Là encore, on se croirait au procès Kerviel, peut-être parce que c’est aussi et toujours un peu celui de la finance.

L’avocat de la défense intervient avec la délicatesse d’un concertiste. Il s’associe à l’ignorance du tribunal, pose des questions douces pour comprendre, dont on mesure l’habileté quand le prévenu répond et que l’on s’aperçoit qu’une idée un peu trop rapide vient d’être corrigée. Par exemple lorsque le trader explique qu’en septembre 2008, il décide de miser sur Lehman Brothers.

Un assesseur interloqué : vous avez parié sur une entreprise dont vous saviez qu’elle était en difficultés ? Mauvais point pour le trader. Dans l’esprit des juges, l’idée parait absurde, mais à l’époque dans la finance, nul n’imaginait que les Etats-Unis laisseraient la banque faire faillite. Too big to fail, comme on dit, on ne tue pas les gros, leur importance est vitale.

L’avocat dissipe le malentendu : c’était un pari, vraiment, au sens 50% de chances de gagner ou de perdre ?

Non, répond le prévenu, Lehman Brothers ne pouvait pas faire faillite.

Mais Lehman Brothers a fait faillite…. C’est le coeur du dossier. Caisse d’Epargne avait décidé quelques mois plus tôt de cesser le trading pour compte propre, autrement dit le trading avec les fonds de la banque. On avait donc demandé aux traders de solder les positions avant la fin de l’année 2008. Seulement voilà, on ne bazarde pas ses investissements comme ça, il faut y aller en douceur, attendre le moment propice, couvrir ses positions. C’était le rôle de Boris. Et tout aurait pu se passer à peu près bien si le naufrage Lehman Brother n’avait déclenché, le 15 septembre de cette année-là, un véritable séisme. Ce qu’on reproche au prévenu ? Dans un marché devenu fou furieux, d’être sorti de son mandat durant quelques semaines tout au plus, d’avoir joué, et perdu. Comme dans l’affaire Kerviel, le trader se défend d’avoir trompé sa hiérarchie et les contrôles. Comme dans l’affaire Kerviel, ceux-ci se sont avérés lourdement défectueux, d’ailleurs la Commission bancaire a frappé. Comme dans l’affaire Kerviel encore, la cession de positions qualifiées de gigantesques a creusé un trou affolant dans les comptes. Tout est relatif, ici il s’agit de 751 millions, mais l’écureuil n’a pas la même surface que la banque rouge et noire. A l’inverse de l’affaire Kerviel, le trader avoue qu’il a pris de mauvaises décisions, c’est même un leitmotiv chez lui, d’ailleurs il a prévenu ses supérieurs et démissionné. Quand il est parti, il perdait 130 millions, au final, la perte avoisine le milliard.

Et l’on se prend à rêver d’une relaxe, pour des raisons judiciairement irrecevables. Parce qu’on ne peut s’empêcher de comparer avec l’affaire Kerviel. Parce qu’il ne s’agit « que » de 751 millions et que la crise nous a appris à raisonner en milliards. Parce que le jeune homme tremble à la barre. Parce qu’il a caché ses pertes dit-on, mais un peu seulement. Songez donc, il n’y a que 10 millions d’écart entre ce qu’il a dit et la réalité ! Parce qu’il a démissionné de lui-même. Parce qu’il n’a pas fait la victime sur les plateaux de télévision, ni sorti de livre. Parce qu’on voit bien qu’il a honte de sa faute professionnelle. Parce qu’on se sent prêt à lui pardonner d’avoir dit à un collègue, quand tout allait bien encore : « j’ai pris la plus belle et la plus dangereuse position de ma vie. C’est un énorme coup de poker. Si Lehman ne fait pas faillite, je serai le King of Paris ». A la barre, il n’est le king de rien du tout. Il a perdu.

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