La Plume d'Aliocha

30/11/2012

Peut-on tout tweeter ?

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 22:22
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La petite communauté du zozio bleu est en colère ! J’entends par là Twitter et non pas une quelconque assemblée d’adorateurs du phallus, précision importante puisqu’une vérification rapide sur Internet de l’orthographe de « zozio » m’apprend que le mot désigne autant « l’oiseau » en langage enfantin, qu’autre chose à ma connaissance dénué d’ailes (mais non de capacité à s’envoler, il est vrai). Je dis cela à l’attention de ceux qui ricanent au fond de la salle. Rangez vos sourires, le sujet est sérieux.

Deux magistrats que les internautes aiment beaucoup, Gascogne et Bip_Ed, ont été dénoncés par le journal Sud-Ouest alors qu’ils twittaient un procès d’Assises auquel ils participaient respectivement en tant qu’avocat général et assesseur. Le confrère, qui se décrit comme cybersceptique, aurait mieux fait de tremper deux fois sa plume dans l’encrier avant de lever l’anonymat de nos amis. Notez, Sud-Ouest le défend en invoquant un respect parfait de la charte éditoriale du journal. Il conclut également :  » la rédaction a respecté les principes déontologiques de « Sud Ouest », mais elle aurait pu tout aussi bien opter pour un choix différent ». Chacun attribuera à cette étrange chute le sens qu’il veut. Pour ma part, j’y vois quand même l’expression d’un léger embarras.

Les deux magistrats ont immédiatement fermé leur compte Twitter. La Chancellerie aurait demandé un rapport. Le parquet a fait appel du verdict. Bref, c’est la tornade classique quand les médias s’emparent d’un sujet. Touchez pas à notre liberté d’expression se sont écriés en choeur les Twittos (nom donné aux utilisateurs de Twitter). Et Eolas de souligner tout à la fois que les magistrats ont le droit de s’exprimer et qu’en l’espèce ils font plus pour l’image de la justice en présentant un visage humain, souvent drôle, parfois émouvant de leur travail, que toutes les campagnes de communication du ministère.

Pour autant, la communauté judiciaire ne semble pas unanime. Ainsi, un magistrat de la Cour de cassation s’est interposé au milieu de l’échange de tweets avant que l’affaire n’éclate pour émettre des doutes sur la pertinence de l’exercice en plein procès. « C’est quand même limite de tweeter pendant une audience », écrit-il, puis il ajoute, « ça donne l’impression de ne pas s’intéresser à ce qui se passe ». Ce à quoi Gascogne répond non sans pertinence :  « si ça se voit, je suis d’accord ». De son côté, Pascale Robert-Diard, célèbre chroniqueuse judiciaire du Monde, pointe le problème du respect dû au justiciable.

Comme dans toutes les grandes tragédies, il me semble ici que les deux camps ont raison. Pour avoir suivi sur Twitter avec gourmandise Gascogne et Bip_Ed , mais aussi d’autres juges (dont je ne citerai même pas les pseudo, de peur de leur faire des ennuis, mais qui se reconnaîtront), il est exact que les fragments de vie qu’ils racontent,  l’esprit dont ils font preuve, la sensibilité aussi, représentent une formidable opportunité pour les citoyens-twittos de mieux comprendre leur justice, de mesurer la difficulté de la fonction de juger, et même de discuter avec ces juges anonymes.

Seulement voilà. L’argument se retrourne. Et sans prétendre porter un quelconque jugement, je me sens obligée de livrer un témoignage. Depuis que je les lis, il m’arrive fréquemment de me demander, en même temps que je savoure leurs récits, si l’utilisation intensive de Twitter ne les distrait pas exagérément de leur travail. Et dans ces moments-là, je corrige de moi-même : après tout, qu’ils discutent là ou à la machine à café avec leur greffier…Je sais aussi qu’il faut se méfier de la fausse impression d’omniprésence sur Twitter. Vous vous connectez, vous lisez les mêmes, et vous en tirez la conclusion hâtive qu’ils sont là 24h sur 24, ce qui est faux, ils sont juste là en même temps que vous. Et puis « ils » ce sont souvent au bas mot 40 personnes que vous suivez vraiment avec attention et que vous finissez par confondre dans l’image globale de « twittos de talent ». Mais plus profondément, je rejoins Pascale Robert-Diard sur la question du respect dû au justiciable. On peut lire ces tweets comme des instants d’audience et d’humanité. On peut aussi y voir des juges qui plaisantent sur un site à connotation ludique, même si on peut y écrire des choses graves, du destin des justiciables qu’ils tiennent entre leurs mains. Je ne dis pas que c’est ce qu’ils font, car je crois au contraire qu’il s’agit pour eux d’une soupape de sécurité dans l’exercice d’un métier que je sais rude, épuisant de responsabilité et souvent douloureux. Et que s’ajoute à cela une déconsidération quasiment constitutionnelle : la justice est l’un des trois pouvoirs que l’on s’obstine à déqualifier en simple « autorité » depuis Napoléon. Sans compter une insuffisance chronique de moyens qui aggrave singulièrement l’exercice d’une mission déjà difficile.  Moi, je le sais, mais les autres lecteurs ?

A mon avis, on retrouve ici le danger que je pointais dans un précédent billet (je ne suis évidemment ni la première ni la seule à l’évoquer) :  l’ego, le risque qu’il y a à se laisser emporter par l’ivresse de satisfaire un public. Ceux qui défendent aveuglément la liberté d’expression dans cette affaire devraient songer que celle-ci n’autorise pas tout. Elle doit être protégée, c’est vrai, mais au même titre que d’autres droits, d’autres libertés, et d’autres valeurs. Par exemple la respectabilité de l’institution judiciaire dont dépend la confiance qu’on lui porte et donc la capacité de vivre ensemble dans une société à peu près pacifique.

Cela étant, j’espère que cette affaire n’aura aucune suite désagréable pour nos deux héros, ils ont je crois assez souffert comme cela du bruit qu’ils ont déclenché et de la levée intempestive de leur anonymat qui a largement contribué à « fabriquer » le fait d’actualité rapporté par mon confrère. S’il ne les avait pas dénoncés, cette conversation serait restée comme des milliers d’autres conversations sur Twitter entre juges, la chronique anonyme de sentiments d’audience relatifs à une affaire impossible à identifier, en un lieu parfaitement inconnu. Autrement dit : rien. Sauf la question de fond : jusqu’où les juges – mais aussi les politiques d’ailleurs et bien d’autres professionnels, journalistes compris – peuvent-ils aller sur Twitter sans nuire à eux-mêmes en cas de perte d’anonymat pour ceux qui ont des pseudos et, plus grave, à l’image de la collectivité (profession, entreprise, institution, activité) à laquelle ils appartiennent ?

S’il y avait une conclusion à tirer pour la Chancellerie de cet incident, je propose modestement qu’elle abandonne toute idée de sanction à l’égard des deux intéressés en considérant qu’ils ont été les pionniers d’une nouvelle forme de liberté d’expression et qu’on ne saurait leur reprocher d’avoir enfreint des règles qui, certes, existent dans l’absolu, mais n’ont pas encore donné lieu à une jurisprudence susceptible d’en éclairer l’application sur Twitter. Et qu’elle ouvre une réflexion sur le sujet des nouvelles technologies dans le monde judiciaire, ce qui ne pourra qu’enrichir tout le monde…

Mise à jour 1/12 à 19h40 : merci à Gilbert Duroux d’avoir signalé cette affaire alors que nous évoquions sous le précédent billet la possibilité de tweeter la guerre.

Mise à jour 3/12 à 12h15 : face à la divergence d’informations entre Mediapart évoquant l’absence de demande d’enquête ou rapport à la Chancellerie et Le Monde parlant d’une demande de rapport, j’ai vérifié auprès de magistrats de la Cour concernée, il n’y a en effet à ce jour aucune demande de la Chancellerie sur ce dossier, mais une procédure de rapport hiérarchique classique.

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