La Plume d'Aliocha

11/11/2012

L’écriture est un chant de l’âme

Filed under: Réflexions libres,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 09:21

On m’a demandé cette semaine d’intervenir dans un cours de Master en communication juridique au Panthéon, pour expliquer mon métier, la différence entre le blog et le journalisme, l’écriture. Vastes sujets ! Parlons donc un peu d’écriture puisqu’on me pose souvent la question : comment ça marche ? C’est moins en tant qu’auteur que je livre ici quelques réflexions décousues – dieu me préserve de tant de vanité – que de lectrice passionnée depuis toujours.

L’écriture est un don, au sens d’un talent inné. Un don que l’on reçoit, ou plus modestement, une légère prédisposition qu’il faut travailler sans cesse. De sorte que c’est souvent une souffrance. A en croire Cioran, qui a très vite abandonné le roumain, sa langue natale, pour s’exprimer en français,   l’exercice serait même particulièrement douloureux dans notre langue : « Quelle consommation de café, de cigarettes et de dictionnaires pour écrire une phrase tant soit peu correcte dans cette langue inabordable, trop noble et trop distinguée à mon gré ! » (in Histoire et Utopie). Mais c’est également une gourmandise. Pour écrire, il faut aimer les mots. Il faut aussi cultiver cette passion qu’à mon sens Balzac a porté au sommet : celle d’exprimer au plus juste ce que l’on veut décrire. Quel orfèvre par exemple quand il peint au début de La Peau de chagrin l’arrivée du héros du roman dans un cercle de jeu du Palais Royal. Nous sommes en pleine journée, le jeune homme pauvre et désespéré qui entre dans la salle a décidé de jouer sa dernière pièce d’or, autrement dit sa vie. S’il perd, il ira se noyer dans la Seine. Et Balzac de décrire les réactions des joueurs qui ressentent immédiatement que ce garçon là n’est pas venu comme eux se livrer à son vice, mais interroger son destin. Tout le monde s’interrompt et l’observe   :

« Ne faut-il pas être bien faible pour obtenir de la pitié, bien triste pour exciter une sympathie ou d’un bien sinistre aspect pour faire frissonner les âmes, dans cette salle où les douleurs doivent être muettes, ou la misère est gaie et le désespoir décent ? « .

Quelle finesse de regard et quelle  délicatesse de plume !

L’écriture est un don au sens d’une capacité à donner. En particulier dans le journalisme de presse écrite où le métier consiste ni plus ni moins à livrer ce que l’on a découvert à un public. Je me souviens d’une amie il y a fort longtemps qui venait de rater pour la troisième fois son bac, et avait notamment récolté une note catastrophique à l’épreuve de philosophie. « Mais pourtant tu aimes la philo ? » l’interrogeai-je lors d’un dîner. « Oui, mais ce que je sais est à moi, je ne veux pas le donner » me répondit-elle. J’en suis restée ébahie. Elle ne voulait pas restituer ce qu’on lui avait appris ! Et ce refus était si puissant chez elle qu’elle préférait au fond décrocher une mauvaise note que d’écrire ce qu’elle savait. Nous nous sommes perdues de vue, mais je gage – et j’espère – qu’elle n’est pas devenue journaliste.

L’écriture enfin est musique.  « De la musique avant toute chose et pour cela préfère l’impair » conseillait Verlaine. Tout le charme de Balzac est à mes yeux contenu dans le rythme de valse auquel il était si attaché. Tenez, par exemple : « On a bien raison de dire qu’il n’y a rien de plus beau que frégate à voile, cheval au galop et femme qui danse ». A contrario, comme Kléber Haedens a raison dans son Anthologie de la littérature française, quand il décrit la peine infinie que se donnait Flaubert pour écrire, jusqu’à crier ses phrases dans un gueuloir pour s’assurer de leur musicalité, avant de conclure, assassin :  « Mais rien à faire, Flaubert n’est pas musicien ». Evidemment, le plus grand musicien du 20ème siècle, c’est Céline. Plusieurs comédiens ont tenté de le lire à haute voix. Georges Wilson, par exemple,  le déclame sur un ton à la Gabin récitant du Audiard. Ce n’est pas idiot dans la mesure où justement Audiard a été très fortement influencé par Céline. Surtout, la violence du propos célinien, son rythme haché peuvent donner  le sentiment qu’il y a chez cette homme-là du Ventura dans les Tontons flingueurs. A tort. En réalité, le seul comédien qui ait compris Céline à mon sens, c’est Fabrice Luchini. Il ne « gueule » pas Céline, il le susurre, comme Céline lui-même susurrait ses réponses aux interviews, vicieusement, baladant son interlocuteur, jouant au choix et avec un génie drôlatique extrême la victime ou l’imbécile profond.

Si l’écriture est musique, c’est que la pensée est elle-même musique, tout comme la vie. De sorte que celui qui la décrit va percevoir cette musique et l’accorder à sa propre musicalité intérieure pour en faire jaillir une expression plus moins réussie d’un événement ou d’un sentiment. C’est à mon sens de cette rencontre que nait le récit singulier, de sorte que plusieurs personnes peuvent assister à la même scène et décrire les choses de façon radicalement différente, y compris dans le journalisme, pourtant enjoint d’être l’esclave dévoué de l’objectivité. Un confrère de la presse audivisuelle me confiait un jour qu’il avait du mal à trouver la première phrase du livre qu’il voulait écrire sur un événement d’actualité le touchant de très près. Ah, la première phrase ! Quel écrivain en herbe n’a pas rêvé d’être l’auteur du célèbre « Longtemps je me suis couché de bonne heure » de Marcel Proust. Dans son roman Firmin, l’écrivain américain contemporain Sam Savage livre des observations très drôles et très justes sur le sujet. Extrait :

« J’avais toujours imaginé que si, d’aventure, j’écrivais un jour l’histoire de ma vie, la première phrase en serait saisissante : quelque chose de lyrique à la Nabokov, « Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins » ou de radical à la Tolstoï au cas où le lyrisme me ferait défaut, « Les familles heureuses se ressemblent toutes, les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon ». Les gens se rappellent ces mots, même quand ils ont tout oublié du livre qui va avec. Mais à mon avis ne matière d’amorce on n’a jamais surpassé celle du Bon soldat de Ford Madox Fox : « Voici l’histoire la plus triste qu’il m’ait été donnée d’entendre ». J’ai beau l’avoir lue des dizaines de fois, j’en reste encore comme deux ronds de flan. Ford Madox Fox, lui c’était un grand. Tout au long de cette vie de dur labeur dédiée à l’écriture, jamais je n’ai livré combat aussi viril – oui, viril, c’est le mot ! – que pour donner une forme à ces premières phrases. J’ai toujours pensé que passé ce cap, le reste viendrait tout seul. Je me représentais cette première phrase comme une sorte d’utérus fourmillant d’embryons de pages vierges, de bourgeons, fruits du génie, mourant d’envie d’éclore. L’intégralité de l’histoire exsuderait, pour ainsi dire, de cette matrice. Quelle erreur ! C’est tout le contraire qui arriva. »

Notons au passage le talent de l’auteur qui se joue de son lecteur en évoquant sous les traits de l’échec ce qui me parait personnellement une jolie réussite …Le paragraphe que je cite correspond en effet aux toutes premières lignes du roman. Facétieuse première phrase que celle qui s’interroge sur l’art…de la première phrase !

Mais alors, qu’avez-vous répondu ? s’impatienteront quelques lecteurs plus attentifs que moi au fil de mon discours…« Ne cherchez pas la première phrase, elle n’existe pas. Laissez monter en vous la musique de ce que vous voulez exprimer, oubliez les mots, avant eux, bien avant, il y a l’émotion. Alors et alors seulement, la première phrase jaillira, et elle sera juste et belle ».

Ecrire, c’est un peu comme les autres disciplines artistiques, c’est aussi une question de regard. Il faut savoir choisir dans une scène ou un événement ce qui est notable, écarter le reste, et jouer des mots autant que des silences. Joseph Kessel a couvert pour France Soir le procès Pétain. Dans l’un de ses articles, il s’appesantit sur le képi lauré du maréchal posé sur la petite table près de lui dans la salle d’audience. Ce képi qui a coiffé un grand homme de la guerre de 14-18 et qui accompagne le militaire déshonoré deux décennies plus tard devant ses juges est en effet le personnage principal du procès, le noeud du drame qui se joue dans le prétoire. Voilà pour le choix. Passons au silence. A ce sujet, j’en ai déjà parlé ici mais je le cite de nouveau parce qu’il me bouleverse. Il s’agit d’un extrait des reportages d’Albert Londres au bagne de Cayenne, ceux-là même dont la force et l’intelligence ont entraîné la fermeture de cet enfer (ah ! le pouvoir des mots, quand ils sont bien utilisés !) :

« Il ne nous restait qu’une maison à visiter.

Quelque chose, tête recouverte d’un voile blanc, mains retournées et posées sur les genoux, était sur le lit dans la position d’un homme assis.

C’était le lépreux légendaire à la cagoule.

– C’est un arabe ? demande le Pasteur.

– Oh ! non ! fait une voix angélique qui sort de derrière le voile, je suis de Lille.

La photographie d’une femme élégante était posée sur sa table.

– Eh bien ça va mieux ?

Ses doigts étaient comme des cierges qui ont coulé. 

– Lève ton voile un peu mon ami, que je regarde.

Il le releva tout doucement, avec le dos de ses mains. Ses yeux n’étaient plus que deux pétales roses. Nous ne dirons pas davantage, vous permettez ? »

 

Quelle puissance d’évocation dans ce silence sur la description de ce visage dévasté par la lèpre. Quel talent que celui de se taire à temps…

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