La Plume d'Aliocha

09/11/2012

Le temps des médias

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:20
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Passionnante interview que celle de Dominique Wolton publiée dans La Tribune. Le directeur de l’Institut des Sciences de la Communication au CNRS y analyse la crise de légitimité des médias et plein d’autres choses encore. Je ne vais pas le paraphraser, le mieux est de vous y renvoyer. Observons au passage que ce très long article compte 22 000 signes, preuve s’il en était besoin que son auteur a choisi d’ignorer l’impératif catégorique kantien de la presse actuelle : faire court, pour faire court car les lecteurs n’ont plus le temps de lire. Ouf, ça fait du bien !

Justement, puisque nous parlons du temps, Dominique Wolton explique dans cet entretien que le temps de la politique n’est pas celui des médias. Son observation vaut pour le gouvernement d’un pays, mais pas seulement. Chaque domaine ou presque pourrait avancer que son temps n’est pas celui des médias. C’est le cas de la justice qui met des années à instruire et juger un dossier. De  la science dont les travaux s’étendent sur des décennies. De l’entreprise, dont on ne peut juger le développement qu’à long terme. Et de tas d’autres domaines d’activité encore. Du coup, on peut se demander si le temps des médias n’est pas exclusivement celui des…médias. Mais au fait, de quels médias parlons-nous ? S’il s’agit de désigner la partie d’entre eux qui produit de l’information (radio, télé, presse écrite, web) bien sûr que ces médias-là sont tributaires de l’urgence, celle consistant à informer le plus vite possible. La valeur de l’information est intrinsèquement liée à sa nouveauté et diminue à mesure que l’information est connue. De fait, informer rapidement n’est pas seulement un travers professionnel mais une question économique, a fortiori depuis qu’Internet a bougé les lignes du temps (le quotidien n’est plus le summum de la rapidité de l’information écrite) et imposé son exigence de gratuité. Préoccupation économique que Dominique Wolton dénonce à juste titre, à ceci près que la survie de la presse est suffisamment menacée pour qu’on entende l’argument. Il ne s’agit pas ici de gagner plus que les autres, mais d’éviter de mourir.

La culture du « tout, tout de suite »

Mais les médias ne seraient-ils pas au fond tributaires d’une accélération dont ils ne seraient qu’en partie responsables ? Les nouveaux joujoux technologiques multiplient les promesses de vitesse et nous transforment, de fait, en consommateurs d’instanténéité. La possibilité de téléphoner où que nous soyons et quand nous le voulons a fait son apparition il y a 20 ans avec le portable. Puis la généralisation d’Internet jusque sur ces téléphones a renforcé cette  culture du « tout tout de suite ». Il n’y a donc pas que les organes d’information qui vivent dans l’instantanéité, mais plus généralement chacun d’entre nous. De sorte qu’on peut se demander si le public ne tend pas lui aussi à exiger la vitesse. Dans ce cas,  le divorce évoqué par Dominique Wolton entre des médias impatients et un public lassé de cette hystérie pourrait n’être que provisoire. Ce qui n’est pas réjouissant d’ailleurs.

La seconde n’est pas l’unité de temps de l’entreprise

Il est intéressant d’observer au passage que l’utilisation des nouvelles technologies dans la finance a fait émerger les mêmes interrogations que celles soulevées à propos de l’information. « Quelle entreprise vit à la seconde ? » s’interrogent par exemple les détracteurs, forts nombreux y compris chez les économistes libéraux,  du trading haute fréquence. Cette technique consiste à programmer des ordinateurs pour lancer des millions d’ordres sur le marché dans un délai calculé à la nanoseconde. La vitesse est ici si précieuse que les établissements financiers paient à prix d’or le droit d’installer leurs ordinateurs au plus près de celui de l’entreprise de marché (la bourse) car la longueur du câble conditionne la rapidité de l’exercice et donc les juteux bénéfices espérés. Ces ordinateurs achètent et vendent des titres, mais il est bien évident qu’ils ne se comportent pas en investisseurs éclairés investissant dans une entreprise en considération de ses potentialités de développement. De fait, on peut avancer en la matière que la finance s’est déconnectée de l’économie (un peu plus encore…) et que son temps n’est définitivement plus celui de l’entreprise qu’elle est censée accompagner et servir, tout comme l’information semble en passe de se déconnecter (quel paradoxe !) d’un grand nombre de domaines dont elle prétend pourtant s’emparer légitimement. L’ennui, c’est que dans les deux cas, le plus rapide tend à imposer son rythme au plus lent, érigeant la rapidité en valeur suprême. Au point que tout ce qui est lent apparait sujet à caution. La justice est taxée de lourdeur administrative, la politique qualifiée d’immobiliste si elle n’annonce pas trois réformes par jour, la science moquée pour son ignorance quand elle invoque la durée nécessaire à ses travaux.

Que les geeks se rassurent, cette réflexion à haute voix sur le temps des médias et celui de la finance n’est pas une mise en cause déguisée d’Internet ou de l’IPhone. Le désir de vitesse a toujours habité le coeur de l’homme, tant mieux s’il s’accomplit. La question, là comme ailleurs, vise plus à se demander si nous sommes maîtres du progrès ou si par hasard ce ne serait pas le progrès qui finirait par nous diriger et parfois peut-être, nous égarer. Toujours est-il que nous sommes appelés à évoluer désormais dans un double espace-temps. Celui de la communication, virtuel, mondial, instantané, et celui beaucoup plus lent, du monde réel. Comme souvent, faisons confiance à l’adaptatabilité de la nature humaine pour reprendre ses marques, mais il y aura immanquablement des zones de friction. Par exemple quand un dossier politique, judiciaire ou scientifique rappellera aux impatients que nous sommes devenus, qu’il faut parfois du temps pour faire les choses, qu’on ne redresse pas une économie en quelques heures, qu’on ne juge pas un homme le temps d’une émission de TV ou encore qu’il ne faut pas espérer de la science des réponses immédiates à toutes nos questions. A moins bien sûr que ces ultimes refuges d’une « lenteur » nécessaire ne finissent par céder à la tyrannie de l’instantanéité…

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