La Plume d'Aliocha

08/10/2012

Michel Onfray se prend les pieds dans la muleta

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 16:57

Etre un philosophe médiatique est une charge qui impose quelques devoirs. A commencer par celui d’être présent dans les grands débats de société. Peu importe que l’on ait ou non quelque chose à dire, le tout est de se positionner. Car alimenter le buzz, c’est indispensable pour vendre des livres. Les médias embrayent avec enthousiasme, en vertu d’une loi saine à l’origine, mais sans cesse dévoyée : la qualité de la source. De là découle la fiabilité de l’information. D’où la recherche de gens déjà reconnus qui apportent l’assurance qu’au moins si on se trompe, on le fera collectivement, ce qui est réconfortant. Evidemment,  on pourrait s’attendre à ce que le journaliste chasse en permanence les nouveaux talents, experts, philosophes, romanciers. Hélas, la plupart du temps il lui faut aller vite, donc trouver le bon client, lequel est généralement celui qu’il a interviewé la veille. Ainsi se façonnent les personnages médiatiques. Une fois en haut du podium, ils perçoivent les jetons de présence et les dividendes qui croissent très vite de façon exponentielle. Le seul risque, c’est le retournement médiatique, car les médias ont l’habitude de brûler ce qu’ils adorent…

Certains auront deviné, rien qu’à l’évocation du terme « philosophe médiatique », que j’évoque ici Michel Onfray. Ceux qui ont dit « BHL » sont priés d’aller au coin. BHL est romanquêteur, éditorialiste, acteur, réalisateur, business man, patron de son propre réseau germanopratin, ministre des affaires étrangères par interim et plein d’autres choses encore, mais il ne philosophe plus depuis fort longtemps. Michel Onfray, si. Il publie, anime, débat, bref il s’exprime et, parce qu’il est philosophe, on appelle cela : philosophie. Parfois, il donne un cours de mediatraining à des gens trop sincères pour les comprendre, dévoilant ainsi une nature cabotine qu’on avait devinée, mais dont on n’imaginait pas qu’il la révélerait avec tant de fraicheur. Tout récemment, il a fait couler de l’encre, comme on disait autrefois, en refusant de s’occuper de l’exposition Albert Camus. Ce qui suscite un portrait ébloui chez Télérama, et un article beaucoup plus circonspect du côté du Monde.

C’est peu dire que les médias abiment tout ce qu’ils touchent. Je gage que si Michel Onfray était demeuré, comme l’immense majorité de ses collègues, sous le radar de la presse, il se serait sans doute épargné des réflexions aussi grossièrement balourdes que celles qu’il propose sur la corrida. On lui pardonnera la tentation d’être reconnu de son vivant, même si elle obère sérieusement celle d’être salué après sa mort. Entre la jouissance terrestre et la gloire d’être immortel, il faut choisir.

Michel Onfray donc, s’attaque à la corrida.  L’ennui, c’est qu’on attend beaucoup d’un philosophe, et en particulier qu’il identifie dans un phénomène de société les questions fondamentales, en s’appuyant sur une analyse juste des choses. Hélas, en l’espèce…

Voici l’argument essentiel :

« Il cohabite en chacun de nous un cerveau de l’intelligence et un cerveau de serpent : on doit au premier les artistes, les écrivains, les bâtisseurs, les philosophes, les musiciens, les inventeurs, les pacifistes, les instituteurs ; au second, les tortionnaires, les tueurs, les guerriers, les inquisiteurs, les guillotineurs, et autres gens qui font couler le sang – dont les toreros ».

La juriste que je suis frissonne à l’idée que l’on puisse encore penser et donner à penser que le monde se divise entre les gens « intelligents » et les criminels, comme si chacun d’entre nous ne portait pas en lui, mêlés de la manière la plus intime, l’intelligence et le reptilien (sans compter tout le reste). Si Onfray avait été de droite, je gage qu’il se serait trouvé des esprits chagrins pour déceler dans ses propos des relents de la vieille théorie du criminel-néAdmettons qu’il s’agisse d’un malencontreux raccourci de plume, mais c’est quand même fâcheux. Et surtout très peu sophistiqué comme vision du monde…A ce compte-là, je connais beaucoup de philosophes…par exemple tous les habitués du Bar des Platanes.

« Sade est le maître à penser des amateurs de corrida, ajoute l’auteur : il fut avant les Lumières le dernier penseur féodal pour qui son bon plaisir justifiait le sang versé. Il faut en effet un formidable potentiel sadique pour payer son entrée dans une arène où le spectacle consiste à torturer un animal, le faire souffrir, le blesser avec cruauté, raffiner les actes barbares, les codifier, (comme un inquisiteur ou un tortionnaire qui sait jusqu’où il faut aller pour garder en vie le plus longtemps possible celui  qu’on va de toute façon mettre à mort…) et jouir de façon hystérique quand le taureau s’effondre parce qu’il n’y a pas d’autre issue pour lui ».

Avancer que Sade est le maitre à penser des amateurs de corrida est séduisant en première analyse. Qui sait si l’idée ne vient pas de la fameuse Histoire de l’oeil de Georges Bataille…L’ennui, c’est que l’argument s’appuie sur un contresens.  Personne n’assiste à une corrida pour voir torturer un animal, moins encore pour le voir mourir. A l’exception peut-être de l’héroïne de Bataille et pour cause, l’auteur mène une expérience philosophique sur l’érotisme et la mort. Les héros de ce roman commencent par organiser des orgies et finissent par tuer un prêtre. Qu’on ne s’étonne donc pas qu’au passage ils aillent jouir en regardant mourir des toros à la corrida. Mais laissons-là les personnages déments de Bataille. Les afficionados vont à la corrida pour voir un homme risquer sa vie en affrontant un animal de 500 kilos (minimum) aux cornes aussi dangereuses que des poignards. Les « olé » de la foule saluent le courage du torero qui enroule le danger autour de lui et lui échappe. Pas la souffrance du toro. Jamais. Pas plus que la mort du toro ne suscite de « jouissance hystérique ». Non, on salue le torero s’il a tué son adversaire sans le faire souffrir, on le conspue si le toro blessé agonise inutilement du fait de la maladresse de l’homme. Relevons au passage que l’estocade est un des moments les plus dangereux pour le torero. J’ai souvenir de l’un d’entre eux, mort à 21 ans, d’un coup de corne en plein coeur, en même temps que le toro qu’il venait de combattre.

Non vraiment, l’argument du plaisir tiré du spectacle de la souffrance est absurde et insultant. Mais pour s’en rendre compte, encore faut-il le développer jusqu’au bout.  Si le public du sud de la France, de l’Espagne et de l’Amérique du Sud, ainsi que de quelques autres lieux est vraiment animé des sentiments que décrit Michel Onfray, cela représente des centaines de milliers de personnes, au bas mot, et autant de gens qu’il convient d’interner d’urgence.  Parce que je ne sais pas vous, mais moi, à l’idée que des centaines de milliers d’individus prennent plaisir à voir souffrir et mourir six toros par corrida, cela me fait frissonner d’horreur. Surtout que la plupart d’entre eux passent ensuite des heures dans les bistrots à se repasser le film imaginaire de toutes les grandes corridas auxquelles ils ont assisté. De fait, je n’ai absolument pas envie que ces monstres trainent dans la nature. Et puis qui sait de quoi ils seront capables si on les prive de leur exutoire ? En tout état de cause, en quoi supprimer la corrida, permettrait-il d’exorciser le mal du coeur des afficionados ? On reconnait bien là la traditionnelle obsession contemporaine de ne pas voir pour se convaincre que ce qu’on ne voit pas finira par disparaître.

En réalité, la corrida pose des questions très profondes. Le travail du philosophe – non médiatique ? – consiste en l’espèce à  s’interroger par exemple sur ce qui pousse des hommes à notre époque encore à risquer leur vie pour un « spectacle ». Pour sauver les autres encore, on comprend : pompier, secouriste, par exemple, mais pour un « spectacle » ? On peut se demander aussi pourquoi cette tradition parait si barbare, c’est-à-dire étrangère et dépassée, aux yeux de ceux qui ne la connaissent pas. Est-ce parce que nous sommes en passe de vaincre la violence de nos sociétés, comme le soutient Michel Onfray ? N’est-ce pas plutôt parce que nos violences ont changé de visage, parce qu’elles ne sont plus physiques, mais morales ? Le sang ne coule plus que caché derrière des murs ou dans le secret des âmes, c’est-à-dire partout où notre société le dissimule pour ne plus le voir. Sinistre hypocrisie, mortel aveuglement collectif que le philosophe aurait aperçu s’il avait pris le temps de faire autre chose que de recopier un tract de défenseurs des animaux. L’allusion à Sade – il fallait bien contrer Hemingway, Goya et Picasso – n’éblouira que les naïfs. Le philosophe beaucoup moins médiatique Dany-Robert Dufour s’inspire de manière autrement plus intéressante du divin marquis pour décrire notre époque…Et considère non pas qu’il est le dernier penseur féodal, mais au contraire le prophète monstrueux de notre société de consommation.

Si Michel Onfray avait travaillé son sujet (oxymore pour un personnage médiatique dont la seule signature suffit à valoriser n’importe quelle production), interrogé des afficionados, des éleveurs de toros, des toreros, des directeurs d’arènes, il aurait saisi qu’au plus profond de cet amour de la tauromachie, il y avait une peur primale, ancestrale et éternelle : celle de la mort. Et un espoir fou : celui, à chaque course de toros, de voir un homme, en habit de lumière et ballerines, c’est-à-dire incroyablement fragile et démuni, triompher de l’effrayant cauchemar en un combat rituel. C’est sans doute cela qui interpelait les Goya et autre Hemingway. Eux ne craignaient pas d’effleurer ce mystère, quitte à se mettre en danger. Ce genre de courage n’est visiblement plus à la mode.

Quand la corrida aura disparu, cette peur s’exprimera différemment. Non par d’autres violences,  elle n’est pas l’expression du goût du sang contrairement à ce qu’avancent les ignares, mais par d’autres souffrances. Simplement, celles-là ne brilleront pas dans le soleil et la poussière au rythme d’un Paso Doble. Il n’y aura plus ni or, ni sang, ni olé. Plus de décorum ni de sacré. Juste les antidépresseurs et, au choix, la corde, le gaz, ou les somnifères arrosés d’alcool. C’est un choix de société, je ne le juge pas, mais qu’on ne vienne surtout pas me dire que nous construisons un monde meilleur. Nous ne faisons que substituer de nouvelles violences aux anciennes. Le sacré et le décorum en moins. Qu’on me pardonne d’éprouver une certaine nostalgie de l’esthétique.

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51 commentaires »

  1. Aliocha,
    Autant je vous suis sur la première partie (diviser l’humanité en deux, les individus raffinés et les brutes) est pour le moins décevant de la part d’un philosophe, dont la fonction est justement de pensée la complexité, autant je ne peux pas vous suivre sur votre conclusion: la corrida, c’est l’homme affrontant la mort en spectacle. Le risque mortel est fréquent ans de nombreux spectacles qui ne génèrent pas le même rejet que la corrida. Les sports mécaniques, régulièrement, voient un de leur pilote y laisser la vie. Personne ne les fait interdire pour ce motif. Il existe un spectacle ou le risque mortel est l’essence même de la représentation: le fil. Le funambule peut s’écraser à tout moment, tout le monde le sait, tout le monde le craint, et pourtant…

    La spécificité de la corrida est ailleurs: oui le torero risque sa vie. Mais il implique un tiers, le taureau, qui est blessé puis achevé. Hors après avoir considéré comme Descartes les animaux comme des machines, sans « âme » ou humanité, l’opinion publique a changé. Un animal est un être vivant, et plus nous nous identifions à lui, plus nous lui projetons des droits similaires. Le taureau est un mammifère donc digne de pitié. Cet anthropomorphisme est discutable sur le fonds, mais il existe. Quand Greenpeace veut alerter sur la baisse de biodiversité, l’attention porte sur les bébés phoques, les koalas. Pas sur la raréfaction du plancton, ce qui est infiniment plus grave.
    Nous avons pitié du taureau. Et cet animal est sacrifié à son corps défendant pour notre loisir. C’est cela que l’on ne peut admettre. remplacer le par un taureau mécanique, et je gage que plus personne ne s’en émouvrait.

    Commentaire par Kaeldric — 08/10/2012 @ 17:26

  2. « La juriste que je suis frissonne à l’idée » : Le problème est que lui, Onfray, est philosophe. Vous ne concourez pas dans la même catégorie.

    En parlant du cerveau intelligent, cultivé, il s’agit de voir l’Homme civilisé (cerveau en deux lobes, supérieur) mais n’oublions pas qu’il reste le cerveau « reptilien » (celui des « bas instincts » et des réflexes) et le bulbe rachidien (celui qui gère les hormones et les réflexes) …
    Je vous passe les détails anatomiques, ce n’est pas ma spécialité !
    Avec le reptilien, l’Homme réagit et ne raisonne donc pas.

    Il vous faut donc relire le texte de ce philosophe.
    Un psy (remplir pour la suite …) de la branche freudienne vous aurait parlé du çà, du moi et du sur-moi, autres appellations que je maitrise encore moins que l’étagement cérébral …

    Commentaire par fultrix — 08/10/2012 @ 17:33

  3. Je vous cite « Les afficionados vont à la corrida pour voir un homme risquer sa vie en affrontant un animal de 500 kilos » . Mais alors pourquoi tuer le taureau ?
    Sans doute pour démontrer que malgré la faiblesse de son physique, l’homme reste le plus fort, car le plus malin et le plus intelligent.
    A-t-on vraiment besoin de corridas pour le démontrer encore ?
    Je n’entrerai pas dans une polémique qui va sûrement se déclencher pour savoir si ce spectacle est sadique ou non.
    Non, il est juste complètement crétin

    Commentaire par René — 08/10/2012 @ 17:41

  4. @René : non. Il meurt parce qu’il a perdu son essence dans l’affrontement avec l’homme. Interrogez-vous plutôt sur pourquoi il garde parfois la vie. Réponse simple : il a gardé son essence. C’est une explication limpide pour quiconque observe avec curiosité la corrida. C’est un des derniers espaces où l’homme peut contempler de visu le mélange de sensation et symboles (on peut mettre des majuscules). Le débat sur la corrida n’est finalement, aujourd’hui, que sur son graphisme. C’est passer à côté de ce qui fait résonner les arènes.

    @Aliocha : C’est, à mon goût, probablement votre plus beau billet. J’aime votre mesure et votre finesse. J’ai, enfin, le plaisir de vous rejoindre dans le constat du venin de notre époque : l’effacement des aspérités.

    Commentaire par Antoine — 08/10/2012 @ 18:05

  5. Je suis assez d’accord avec le commentaire de Kaeldric… Il est assez évident qu’Onfray prend des raccourcis qui sont tout sauf philosophiques. Ce n’est pas la première fois que ce « philosophe » nous sert une vision totalement manichéiste de l’être humain et même des oeuvres qu’il se targue d’analyser… Et les donneurs de leçons ne disent pas tout, car, je doute que, pour être totalement cohérent avec ses valeurs, Onfray soit végétarien…
    Cependant, je ne comprends pas votre point de vue… c’est pour des raisons esthétiques que vous voulez que cette pratique se perpétue ? La fascination du spectacle de la mort, mis en scène ?… J’ai du mal à suivre, là…

    Commentaire par Incognitototo — 08/10/2012 @ 18:48

  6. @Antoine. Et qui est le juge du fait que le taureau a perdu son essence ou non ? C’est bien l’homme. Y aurait-il des sous-taureaux qui ne sont pas dignes de vivre comme il y eut des sous-hommes ? Je ne suis pas sûr que le taureau ait les moyens de juger s’il est digne de son essence et de ce que je pressens qui l’accompagne aux yeux de l’homme ; probablement la bravoure et la volonté de combattre : des valeurs qui sont essentiellement humaines et qui n’ont rien à voir avec le désir de prolonger son existence qui, lui, est incontestablement commun à toutes les espèces. Cet espèce d’anthropomorphisme est enfantin.
    Sensation et symbole, en effet. La sensation de la mort qui nous fait peur et le symbole de la victoire de l’homme sur une espèce inférieure.
    Je ne suis pas de ceux qui pensent que nous n’avons aucun droit sur les animaux, y compris celui de les tuer pour s’en nourrir. Pour autant, je ne vois pas de noblesse à en faire un spectacle

    Commentaire par René — 08/10/2012 @ 19:33

  7. Un tortionnaire de chats ose parler de la corrida ? 😉
    Voir
    http://www.come4news.com/corrida-onfray-moi-peur-770263

    Commentaire par Jef Tombeur — 08/10/2012 @ 21:09

  8. J’ai assisté étant ado à quelques corridas en Espagne à l’occasion de voyages d’échanges culturels. je ne me lancerai pas dans un débat philosophique. Ce que j’ai ressenti, c’est que le Public avait essentiellement du respect et de l’admiration pour le courage et la bravoure. Le taureau, quand il était « brave », pouvait être plus estimé et admiré que le Torero. Assez systématiquement, les « Picadors » étaient hués. Caparaçonnés, armés delongues piques, leur comportement était jugé dénué de noblesse…il n’était pourtant pas sans danger : j’ai vu un taureau, contourner le cheval, l’encorner, le soulever et le tuer net d’un seul coup de corne.
    Je n’avancerai pas d’explications ou de justifications pour ce goût des corridas. C’est un fait que l’on peut qualifier de culturel…bien d’aures activités humaines sont tout aussi sanglantes ou « barbares » qui n’attirent que bien peu de réprobations.

    Commentaire par BONNET Francis — 08/10/2012 @ 21:09

  9. @Kaeldric : en effet, il y a de nombreuses activités dangereuses, ce qui ne change rien à la question. A fortiori quand on sait à quel point le risque mortel est présent dans l’esprit de la corrida. Les toreros prient avant d’entrer dans l’arène, celle-ci comprend une salle de chirurgie et un personnel médical, je vous assure qu’il ne s’agit en rien d’une promenade de santé. Pour le toro, vous mettez le doigt sur le problème. En effet, on ne lui demande pas son avis et en effet, on le fait souffrir et on le tue. Je conçois très bien qu’on juge que ce n’est plus admissible. A ceci près qu’il faut être conscient que les spectateurs de la corrida aiment parfois plus les toros que les toreros. C’est donc très compliqué à comprendre. Je ne reproche pas à Onfray d’être contre, je ne suis pas loin de penser qu’en effet, ceci ne convient plus à notre époque (et je le regrette), je lui reproche de dire des âneries. Si cela fascine des artistes, c’est parce que la corrida met en scène des choses fondamentales. Pas le gout du sang (atroce stupidité), mais le sacré, le sacrifice, le courage, la violence, la mort, la fête, l’amour, la brutalité, l’intelligence, la danse, la peur. Toutes choses qui, je vous l’accorde, ne sont plus à la mode.

    Commentaire par laplumedaliocha — 08/10/2012 @ 21:35

  10. @Fultrix : figurez-vous que ce billet est très vieux, il a au moins 8 jours. Entre temps, j’ai soumis le texte d’Onfray à un ami philosophe qui a réagi comme moi, alors qu’il se fout totalement du sujet de la corrida sur lequel il n’a strictement aucun avis (en revanche, il en a un négatif sur Onfray, je dois à l’honnêteté intellectuelle de le préciser). Je ne crois pas un instant que l’on puisse diviser le cerveau humain en caissons étanches, les uns produisant du merveilleux, les autres de l’abject. Et je ne crois pas à l’avenir radieux de l’humanité. Surtout quand je vois qu’on construit cet avenir radieux à grands coups de poncifs éculés et d’erreurs factuelles majeures. De généreux bienfaiteurs de l’humanité de ce genre, on en a connus au 20ème siècle, ils ont fabriqué des tortionnaires identiques aux dingues sanguinaires du camp d’en face.

    Commentaire par laplumedaliocha — 08/10/2012 @ 21:45

  11. @Aliocha: Onfray a dit une ânerie: je vous laisse à vous ou à votre ami philosophe juger s’il en a fait un commerce ou non 🙂
    La passion autour de ce sujet, pour ou contre, n’est pas nouvelle. Je ne crois pas que le goût de la corrida soit passé. Sauf erreur de ma part, les arènes ne sont pas vides. Le point focal du débat est peut être plus vaste: nous ne savons plus accepter, tolérer, admettre ce que nous ne partageons pas. De plus en plus, quand nous n’aimons pas quelque chose, non content de ne pas y prendre part, nous souhaitons l’interdire aux autres. Cette réduction de la liberté s’appuie en général sur deux arguments de principe: le coût pour la collectivité ou l’argument moral. Faute de coût, pour la corrida, vous avez droit à la morale 🙂
    Vous avez là le point commun avec votre post précédent « blasphème contre liberté d’expression ». A partir de quand un groupe partageant une position morale peut-il l’imposer à ma collectivité moins unanime sur la question?
    Pas de panique non plus, la corrida est loin d’être bannie en France, votre sevrage n’est pas pour demain 😉

    Commentaire par kaeldric — 08/10/2012 @ 22:35

  12. @ Aliocha :

    Pardonnez mon ignorance crasse, mais il me semble que la corrida portugaise ne met pas le toro à mort, non?

    Commentaire par Zarga — 08/10/2012 @ 23:07

  13. Et puis Goya, oui.

    Et Lorjou? Les toros de Lorjou? Aaaahh…..

    Commentaire par Zarga — 08/10/2012 @ 23:16

  14. Oups, j’ai commenté sous le mauvais billet. Je reposte ici :
    J’avoue, j’ai pas tout lu. Je me suis arrêté à la comparaison entre BHL qui ne serait pas philosophe, tandis qu’Onfray le serait. Onfray, c’est un BHL au petit pied. Je ne vois vraiment pas la différence entre ces deux cornichons. Si Onfray est philosophe, je suis danseuse au Crazy.

    Commentaire par Gilbert Duroux — 09/10/2012 @ 00:30

  15. @Aliocha : un beau billet. J’ai néanmoins quelques difficultés à comprendre la fin de celui-ci, et m’interroge sur votre morgue envers les défenseurs des animaux. Ceux-ci défendent l’idée que nous sommes, humains et non humains des créatures vivantes, parties d’un même tout, qu’il convient de ne pas infliger à un être sensible une souffrance évitable. Qu’y a-t-il de mal à cela ?

    Vous dites en fin de billet, mais peut-être ai-je mal compris, que la fin de la corrida et de la violence qui va avec sera remplacée par d’autres violences, morales, qui s’appliqueront aux hommes (nécessité des anti-dépresseurs, suicides). Doit-on comprendre que le taureau nous permet de sublimer une violence et des pulsions de mort qu’à défaut nous retournerions contre nous-même ?

    Ce serait à mon avis sous-estimer nous ressources psychiques et notre capacité créatrice. D’autres alternatives existent depuis longtemps. Nombre de compétitions sportives permettent d’effectuer ce transfert. Passé l’aspect business, vous avez en général au bout de la compétition des personnes qui rentrent dans le stade la boule au ventre, recherchent le geste parfait (esthétisme), veulent éprouver ces moments d’indécision ou le sort d’une partie, d’une compétition, d’une vie bascule – prenez la séance des tirs au buts au football, la « mort subite » au hockey, les derniers rounds d’un match de boxe – où le public vêtu d’habits de lumière (amis lensois ou perpignanais) rentre en résonance avec les deux équipes. Dans ces rares moments de grâce, même les professionnels, chez qui sommeille encore un gamin plein de rêves, lâcheraient leur fortune pour voir le sort tourner en leur faveur. Lors de ces festivités, dont certaines nous renvoient aux dieux de l’olympe, il n’y a (normalement) que des morts symboliques et tout le reste (sacré et décorum, incertitude, courage, violence, esthétisme, fête) demeure.

    La plupart des spectacles de scènes offrent cette tension entre le public et les acteurs, le retour du public peut être plus destructeur que la corne d’un taureau. Tous ces spectacles s’effectuent entre personnes consentantes, ce qu’un taureau n’est pas, n’impliquent pas de souffrance animale.

    Enfin, cette phrase énigmatique : « C’est un choix de société, je ne le juge pas, mais qu’on ne vienne surtout pas me dire que nous construisons un monde meilleur ». Si ce n’est pas un jugement, qu’est-ce ?

    Commentaire par kuk — 09/10/2012 @ 02:31

  16. Bonjour chère Aliocha,
    2 remarques :
    – 2 billets en un temps si court sur la tauromachie, c’est trop. Vos positions (que je n’approuve pas, n’ayant personnellement pas de position sur le sujet) étaient extrêmement claires dans le billet précédent. Mais bon, c’est vous la patronne de ces lieux.
    – pour Onfray (dont je dois dire par honnêteté intellectuelle que je l’apprécie en tant que philosophe écrivain, notamment pour l’excellent « Traité d’athéologie »), votre réquisitoire commence mal, et j’ai arrêté là ma lecture :
     » … que l’on puisse encore penser et donner à penser que le monde se divise entre les gens « intelligents » et les criminels … »
    Par cette phrase vous faites une caricature lapidaire de son propos, qui est d’expliquer que dans un même cerveau, plusieurs tendances s’affrontent (relevé aussi par Fultrix en #2) ce que je trouve relativement raisonnable comme assertion.

    Commentaire par Ginkgo — 09/10/2012 @ 09:42

  17. @Aliocha: Hors sujet: que pensez-vous, en tant que journaliste ‘éco’ du « #reopenbercy »?
    En deux mots, suite à un article sur Médiapart de Laurent Mauduit parlant du traitement des journalistes par Bercy, un début de contestation commence sur Twitter.

    Commentaire par Kaeldric — 09/10/2012 @ 14:04

  18. Comme le pense Ginkgo, je crois que vous avez décidé de caricaturer le bonhomme pour mieux descendre son propos car il ne correspond pas à ce que vous pensez. Je crois qu’il voulait dire que peut être ce goût pour la corrida venait plutôt du cerveaux reptilien, encore bien présent en nous, dans nos réflexes par exemple: un bruit fort et inconnu derrière vous et vous sursautez prêts à prendre la fuite tandis que le neocortex, plus récent nous donne un regard moins réflexe, plus réfléchi, sur notre entourage

    Je n’ai pas d’avis tranché sur la corrida, je sais que je ne m’y déplacerais pas parce que cela ne correspond pas du tout au sens que je veux donner au monde. Je comprends bien cette notion d’esthétisme, ce sens du sacré, du « a la cinco de la tarde » et tout et tout. Pour autant, il y avait également ces même notions dans de nombreuses pratiques qui ont disparues au fil des siècles.

    Ces joutes chevaleresques pour l’honneur de voir la « belle dame » poser ses yeux sur vous (les chevaliers avaient, en gros 15-20 ans, et la gente dame c’était pas trop l’image de la bonasse façon troussage de domestique mais plutôt la maman absente de cette vie d’homme déjà si jeune).

    Je pense que de nombreux auteurs latins voyaient dans les jeux du cirque une certaine forme d’esthétisme à voir ces combats pour la vie de certains gladiateurs et le public devait bien acclamer aussi le vainqueur et en faire une sorte de héros (bien sur sans la télé écran plat, ca le fait bien moins…)

    On pourrait également organiser des combats de chien ou chacun pourrait expérimenter la notion de symbolisme de mettre dans l’arène son chien élevé avec amour pour le voir gagner contre l’adversaire (ou pas) et pour sacraliser ce combat réaliser des combats à mort, l’animal sa battant ou donnant sa vie par amour de son maître, don de soi ultime.

    Et pourquoi pas, modernisme tu nous tiens, ré-organiser des combats à mort entre humains, volontaires bien entendu, en temps de crise, cela permettrait de combattre les snuff movies d’esclaves sexuels en proposant, à la télé, gratuitement, les même émotions esthétiques avec des individus rémunérés et avec un contrat de travail.

    Attention, je ne mets pas tout sur le même pied d’égalité, je déplace un peu la frontière pour confronter ces idées à un contexte un peu différent. De la même raison qu’on dit que le Beau doit être universel (en dehors du goût personnel), testons cet esthétisme dans un cadre légèrement différent.

    Alors oui cette activité correspondait très certainement à un moment de l’histoire de l’homme à une sorte de cristallisation du sentiment sacré dans une lutte à la vie, à la mort. Maintenant vous ne dites pas tout à fait la vérité sur l’homme désarmé face à l’animal féroce et énorme : les picadors affaiblissent l’animal, plus l’animal est « exceptionnellement brave », plus il a l’honneur d’être consciencieusement affaiblis pour établir un moins grand déséquilibre avec l’homme. Cela n’enlève en rien de la dangerosité de la situation et pour tous les collants brillants du monde je n’irais pas fouler, avec mon mouchoir rouge, le sable et la sciure de l’arène.

    Tout cela pour dire que traiter les adorateurs de corrida de brutes sanguinaires est bien entendu fort stupide, mais de la même manière traiter ceux qui ne trouve pas la chose pertinente de crétin philistin n’est pas mieux non plus.

    Commentaire par herve_02 — 09/10/2012 @ 15:51

  19. Bonjour Aliocha,

    Merci pour ce beau billet.
    « Quand la corrida aura disparu, cette peur s’exprimera différemment. » dites-vous avec justesse. C’est déjà fait dans ce pays où, en dehors de vouloir légaliser le cannabis et d’ouvrir des salles de shoot aux camés, la consommation d’anti-dépresseurs atteint des sommets (http://www.scienceshumaines.com/antidepresseurs-un-choix-collectif_fr_14006.html).Je n’ai malheureusement jamais eu l’occasion d’assister à une corrida mais le peu que j’en ai vu laisse augurer de la qualité et de la vérité du spectacle. Je crois que vous mettez le doigt là où il faut quand vous déclarez: « N’est-ce pas plutôt parce que nos violences ont changé de visage, parce qu’elles ne sont plus physiques, mais morales ? Le sang ne coule plus que caché derrière des murs ou dans le secret des âmes, c’est-à-dire partout où notre société le dissimule pour ne plus le voir. Sinistre hypocrisie, mortel aveuglement collectif…. » La dictature molle que devient petit à petit notre société est proprement terrifiante et les moyens utilisés pour la mettre en place me laissent stupéfait. Il n’est donc pas surprenant de voir notre pays sombrer. Cette déchéance n’est qu’une conséquence. J’ai bien peur que nous n’en soyons qu’au début.

    Bonne soirée

    Commentaire par H. — 09/10/2012 @ 17:14

  20. Bonjour Aliocha,

    Personnellement, sans être philosophe, et peut-être à cause de ça, je n’ai trouvé aucun argument qui soit définitif, ni pour justifier la corrida, ni pour en défendre l’existence.

    Je relève cependant, comme Fultrix et Ginko, à la suite desquels je développerai un point de vue proche de Herve_02 (merci à lui), qu’un de vos arguments critique dirigé contr Onfray s’avère bancal. Vous dites : « comme si chacun d’entre nous ne portait pas en lui, mêlés de la manière la plus intime, l’intelligence et le reptilien ». Bravo ! C’est exactement ça ! Mais en quoi est-ce une critique d’Onfray lequel affirme, d’après ce que vous-mêmes en citez, que ces cerveaux « cohabitent en chacun de nous » ? En quoi est-ce différent de votre propos ?

    Dommage que vous ayez embarqué Kaleldric et Incognitoto dans votre préjugé manichéen. On ne prend jamais assez garde du pouvoir des mots.

    Vous évoquez aussi la peur primale de la mort. Je ne sais pas ce que cette peur a de culturelle et de construite. La disparition de soi est un concept trop élaboré pour être une peur primale. C’est à mon avis un vertige existentiel d’une nature bien plus philosophique, mais qu’on ne peut pleinement mesurer et combattre qu’en s’étant dégagé des cycles de peurs et de récompenses que proposent les monothéismes. S’il est une peur, en revanche, très primale et probablement animale, c’est celle de la blessure, de la mutilation, de la douleur, de la souffrance… Ca n’enlève rien au courage du torero en habit de lumière, si c’est ce type de peur qu’il affronte et soumet à sa bravoure.

    Tant qu’à dégager quelques arguments triviaux, je tiens à introduire mon (absence d’) avis personnel en me déclarant relativement peu concerné par la souffrance animale. Et au risque de choquer, je dirais que c’est assez normal. Si nous étions vraiment contre la souffrance animale, nous parcourrions tous la savane pour administrer un analgésique à la moindre gazelle qui tombe sous les crocs de son prédateur, nous interdirions à nos chats de jouer avec leurs proies, nous nous soucierions du sort cruel de l’araignée qu’enterre la guêpe après avoir pondu ses œufs dedans et même du lombric implorant qu’un bec extirpe de son humus pour que des oisillons affamés se le partagent.

    Si ces scènes ne nous choquent pas, c’est bien que la plupart des souffrances animales nous est parfaitement supportable Ce qui nous est insupportable c’est qu’elle soit infligée par un de nos congénères, quelqu’un qui puisse se dire humain, comme nous, mais qui, lui, ne s’émeut pas du sang qu’il verse et de la douleur qu’il inflige. Il n’a même pas l’alibi de la recherche scientifique ou de l’obligation de se nourrir. Je comprends que cela puisse choquer ceux qui cultivent une empathie pour l’animal mais il me semble que celle-ci se nourrit bien plus d’une antipathie pour cet homme-bourreau, notre frère, qui se montre cruel et impitoyable. Ce qui nous fait horreur, c’est que nous puissions croiser dans la communauté humaine, des gens qui libèrent cet instinct meurtrier que nous nous employons, normalement, à domestiquer, à combattre et à éradiquer de nous-mêmes.

    Je ne peux pas trop me prononcer sur le « sadisme » de la corrida. Je connais moins les arènes que les bibliothèques. Pour y avoir lu quelque prose d’Onfray, je comprends que son avis est dicté par une haine de toute thanatophilie. Il se méfie des mouvements qui crient « viva la muerte », qu’ils soient révolutionnaires et de gauche ou réactionnaires, traditionnalistes ou conservateurs. En hédoniste sérieux et réfléchi, il prend par défaut le parti de la vie, face à tout ce qui semble banaliser ou accoutumer à l’idée de la mort.

    Je ne pense pas que ce soit un choix médiatique, mais plutôt un choix existentiel. Ceci étant, ce choix fait assez largement consensus, en effet pour faciliter son invitation par les journalistes soucieux de montrer au bon peuple la voie du grand sage.

    Cela n’enlève rien à la pertinence de vos autres arguments et l’explication des contresens sur le sujet du spectacle.

    A ce propos, d’autres philosophes, on peut-être fait une partie du travail qui vous semble complémentaire à celui d’Onfray. Il me semble de c’est Michel Serre qui explique (mais je n’ai pas retrouvé mes sources) que la corrida est un utile vestige de ce passage important dans l’histoire humaine ou l’on a cessé le sacrifice humain pour le remplacer par le sacrifice animal. C’est ce passage historique qu’évoque aussi la bible, lorsque le dieu de Moïse arrête son bras pour qu’il ne sacrifie pas son fils, mais plutôt un agneau.

    Si un philosophe doit se pencher sur la question, ce serait alors dans les termes suivant : pourquoi se souvenir de cette étape ? Pourquoi continuer à l’évoquer ? Ne faut-il pas franchir une étape supplémentaire où le sacrifice de l’agneau au(x) dieu(x) apparaît dans toute son inutilité ?

    Ne pourrions-nous pas tomber d’accord sur le fait que les dieux ne réclament généralement de sacrifices qu’au profit des classes cléricales, et que celles-ci, dans une démocratie laïque n’ont plus de légitimité séculières à en réclamer ? Les matérialistes athées et les catholiques éclairés ne peuvent-ils s’accorder – une fois n’est pas coutume – sur le fait que si la vie sociale ou spirituelle réclame encore quelque sacrifice, qu’au moins ce soit dans un esprit de charité et de partage entre ceux qui ont et ceux qui ont besoin, et non au profit d’une entité immatérielle, imaginaire pour les uns, et que les autres savent assez juste et bienveillante pour jouir de ce partage mieux que si quelque vie avait été détruite sur un autel sanglant ?

    Je ne suis pas croyant, mais il me semble que la mort du christ en croix porte avant tout le message du pardon et d’un sacrifice ultime par lequel Jésus paye une fois pour toute pour les péchés passés et futurs, en vertu de quoi tout pardon est possible entre les hommes puisque Jésus, en pratiquant ultime de la philosophie qu’il prône, s’est dévoué pour recevoir la peine et l’accomplir à la place du coupable. Est-ce que, ce faisant, il n’a pas clairement indiqué qu’on passait à une étape suivante où plus rien n’avait à être sacrifié que le pain et le vin qu’on partage en charité ? Même parfaitement mécréant, c’est ce message que je lis et que, toute croyance en dieu mise à part, j’approuve, dans le nouveau testament.

    Encore faut-il, pour que l’argument soit pertinent, que la corrida ait cette valeur commémorative, ce symbolisme historique.

    Plus prosaïquement, ce n’est peut-être, en effet, qu’un spectacle du courage, une mise en scène de la bravoure, un éloge de l’héroïsme et de la prise de risque.

    On notera qu’il est d’autres spectacles qui s’en rapprochent, sans pour autant faire polémqiue : les sports, notamment mécaniques, apportent leur lot de héros, comme Gilles Villeneuve ou Aerton Senna, morts dans l’effort. Dans tous les sports, la souffrance et le dépassement de soi y sont vertu. Le Marathon lui-même, puisqu’on parle de commémoration, célèbre dès le départ un héros qui succombe à son propre effort. Parlons aussi des sports de combats et des sports de ballons, qui mettent en scène des confrontations guerrières symboliques, des face-à-face en duel ou en meute. La domination n’est plus directement sur soi-même ou sur l’animal, mais directement sur l’autre.

    Le risque est présent, la souffrance, sûre et systématique, et la mort, au bout, parfois. Ceci étant, la mort reste, le plus souvent, ritualisée et symbolique : c’est la perte du match, ou son roi mis échec et mat, ou le rival qui vous dépasse, saute plus loin ou plus haut, lance mieux, vous bat…

    Rangeons aussi la corrida aux côtés du rodéo, mais notons que de tous ces affrontements, seule la seule semble opposer directement l’homme à la bête. Les sports, eux, directement ou par outils de mesure interposés, opposent en fait les hommes entre eux. J’avoue être assez sensible à cette dimension particulière de la bravoure et d’un affrontement qui, pour une fois, n’oppose pas les hommes entre eux. Cette dimension singulière m’amènerait personnellement à préférer la corrida au tour de France, aux sports de balle et dans une moindre mesure, aux jeux olympiques. La corrida n’est-elle pas finalement plus fraternelle que cette rivalité dominatrice qu’on dit « sportive » ?

    Cette singularité à elle seule pourrait justifier à mes yeux l’existence de la corrida s’il n’y avait d’autres spectacles qui partagent cette idée que la victoire sur soi, sur ces peurs, et sur une adversité animale, et plus méritoire que d’aboutir à une hiérarchie des hommes.

    Est-ce que cette dimension peut se retrouver ailleurs ? Le musicien virtuose et sensible, lui-aussi, à souffert, a vaincu sa souffrance et ses peurs, s’engage tout entier, risque beaucoup, et nous émeut par la perfection de son geste, et vise moins à la domination des autres qu’au dépassement de soi. Il nous subjugue par la perfection de son geste, l’impression d’aisance, sa sensibilité et son style. Mais quoi qu’il risque, c’est rarement sa vie.

    D’autres parallèles peuvent pertinemment se trouver du côté des sports artistiques comme le patinage, la danse, la natation synchronisée. Dans une moindre mesure, on peut aussi penser aux arts forains : l’équilibriste, le funambule, le trapéziste, le dompteur… Au moins, ceux-ci s’engagent physiquement. Dans toutes ces disciplines, il y a des accidents où le sang de l’artiste coule.

    Il me semble quand même que la corrida est le seul spectacle de la liste où, même sauf accident, un sang coulera forcément. N’y a-t-il donc que la corrida dans ce cas ?

    Comparons, par exemple avec les combats de coqs ou de chiens… La mise à mort finale y est courante, et le sang coule. On y exploite des comportements animaux qui préexistent aux conditionnements et aux dressages par les hommes (de la même manière que les oies se gavent avant de migrer). La furie des hommes avides qu’un sang coule se voit quand même, du côté des parieurs et des spectateurs. Imaginer que nous pourrions avoir aussi les mêmes pulsions, ou savoir que nous les avons inhibées à dessein mais que d’autres s’autorisent à se libérer de leurs inhibitions ne lasse pas d’inquiéter l’honnête homme. Ce qui est en jeu, c’est que si nous nous polissons en acceptant d’inhiber nos violences, nous nous exposons alors à être en situation d’infériorité par rapport qui se libèrent de leurs complexes sociaux (d’où aussi la peur légitime qu’on peut avoir d’un libéralisme « décomplexé »).

    Comparons également avec une autre série de spectacles, finalement bien plus inquiétants, antique ceux-là : celui des jeux du cirque, du temps des gladiateurs et des martyrs chrétiens. « Antiques » ai-je dit ? A bien y réfléchir, n’est-ce pas le même type de spectacle qui s’est perpétué jusqu’à ce que la guillotine ait été supprimée ? Le rapprochement parlera-t-il à votre belle âme de juriste ? On sait que les spectacles étaient courus par la bonne société. Qu’est-ce qui l’y amenait ? Quel sentiment trouble, morbide et malsain ? Est-ce sur les mêmes cordes que joue la corrida ?

    Ces rouages existent pourtant, qui amenaient les spectateurs dans le Colisée ou en place de Grève. Ces rouages existent qui créent des attroupements autour des scènes de drames, et des bouchons sur la file en face de l’accident de voiture. Ces rouages existent forcément, qui font aussi le fond de commerce des séries télévisées, des films d’action et du cinéma d’horreur…

    La question éternelle est la suivante : ces spectacles sordides flattent-ils un instinct morbide qu’il serait souhaitable de faire disparaître ? Ou au contraire lui servent-ils d’exutoire et de catharsis ? Selon comme on répondra, on verra le torero en bourreau ou en héros.

    Je n’ai pas de réponse à cela. Par conséquent, bien que je me garde généralement de penser que tout se vaudrait ou que rien n’ait de valeur singulière impondérable, je ne peux sincèrement me prononcer ni vraiment contre, ni réellement pour.

    Commentaire par l'Ankoù — 09/10/2012 @ 17:44

  21. « Personne n’assiste à une corrida pour voir torturer un animal, moins encore pour le voir mourir (…) Les afficionados vont à la corrida pour voir un homme risquer sa vie en affrontant un animal de 500 kilos (minimum) aux cornes aussi dangereuses que des poignards. Les « olé » de la foule saluent le courage du torero qui enroule le danger autour de lui et lui échappe. Pas la souffrance du toro. »

    ==> A quoi sert la mise à mort du taureau, dans ce cas ?

    Commentaire par spermufle — 09/10/2012 @ 18:08

  22. Sans doute est-ce un peu caricatural et trop absolu de dire les choses ainsi mais la philosophie n’est-elle pas une entreprise plurimillénaire ayant pour principal effet de nous cacher, de manière toujours plus sophistiquée, la réalité telle qu’elle est ?
    Le point de vue d’Onfray sur la corrida semble être une bonne illustration de cet effet.

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 09/10/2012 @ 20:04

  23. Taureau : Le père du veau. Le boeuf n’est que l’oncle.
    Gustave Flaubert. Dictionnaire des idées reçues.
    A part ça, tout fout le camp, même la mort – surtout la mort – doit se cacher. Et hop, on a l’illusion que notre société devient plus humaine. De grâce, sortez les moutons, balayez sous le lit !
    ps : (…) « Si cela fascine des artistes, c’est parce que la corrida met en scène des choses fondamentales. Pas le gout du sang (atroce stupidité), mais le sacré, le sacrifice, le courage, la violence, la mort, la fête, l’amour, la brutalité, l’intelligence, la danse, la peur. Toutes choses qui, je vous l’accorde, ne sont plus à la mode. »
    C’est très bien dit, et en peu de mots. Ce qui est inquiétant, c’est que la corrida ne fascine plus les artistes. Ils s’en foutent les artistes. D’ailleurs, l’art s’en ressent.

    Commentaire par Massilian — 09/10/2012 @ 20:04

  24. @Massilian

    moi ce qui me pose problème (mais comme je ne suis ni philosophe, ni artiste, ni espagnol, je ne sais si j’ai voix au chapitre) c’est que l’on encense la pratique de la corrida parce que cela met la mort au devant de la scène, ca la glorifie, le sacrifice, le courage et tout et tout, mais dès que l’on parle de combat à mort entre humains, le sacrifice, le courage, le sacré et tout cela n’existe plus, sauf bien sur si c’est pour envoyer des pauvres garçons de 25-30 ans se faire tuer dans le désert… pour …. le bénéfice de multinationales.

    Lorsque l’on attrape, un psychopathe ou sociopathe qui tue ses victimes avec une mise en scène, une vision artistique, une sorte d’amour dévoyé, on a du mal à encenser le sacrifice, le courage, le sacré, l’art, l’amour, le sang, blabla, on n’arrive pas à voir l’artiste et on l’enferme ou on l’injecte suivant le pays. Pourtant du point de vue de ce sociopathe, je suis presque entièrement persuadé (mais je ne vais pas faire d’étude) qu’il éprouve les même sentiments que « vous », une même « exaltation » et pourtant, loin de le magnifier, la société le traite de malade : est-ce juste parce qu’il s’attaque à des femmes ? s’il le faisait à…. des chiens ou des chats est-ce que ca serait toujours un criminel ? un malade ? et s’il le faisait à … une vache il serait criminel ? malade ? et à un taureau, il serait ? criminel ? malade ? torero ?

    J’ai toujours du mal au positionnement des lignes qui départagent des opinions, le bien du mal, le permis de l’interdit, le moral de l’immoral. Qui pose la ligne, pourquoi ici, quel est son intérêt personnel dans la pose de la ligne, quel est son vécu qui lui fait poser la ligne ici, est-ce le meilleur pour poser cette ligne…

    Là sur la corrida je suis perplexe c’est clairement un acte de mise à mort (peu importe l’enrobage qu’on lui donne, les faits sont là) qui est « glorifié ». Pourquoi celui là et JUSTE celui là. Oui la société est violente et vous croyez que les gens sont contre pour « cacher se sein que je ne saurais voir  » ?

    Moi je dis plutôt, pourquoi se limiter à juste cela ? soyons fou, faisons entrer l’art de plein pied dans la société humaine,laissons là exprimer les pulsion de mort, le sang, le combat, le sacrifice, la violence, importons plus de sang au sein du vivre ensemble, pas juste une petite touche juste pour se faire peur dans la corrida et laisser nos photographes saisir dans les magnifiques clichés l’essence du combat fort, faible : qui est qui ?.Un truc plus hard core, dans la vie réelle, la rue, le métro, l’entreprise. Chiche ? ca devient pas un peu trop cyber-punk post-apocalyptique ? Ce ‘est plus de l’art ? bigre…. petit joueur l’artiste.

    Commentaire par herve_02 — 09/10/2012 @ 20:33

  25. @ Aliocha :

    Parlons peu, parlons bien :

    Si vous connaissez déjà, passez votre chemin.

    Si non, prenez le temps…

    http://www.illusionsmusic.fr/sketch/sketch-edition/edition5.html

    Lien que j’ai trouvé ici : http://pinchosdelciego.blogspot.fr/2008/06/sacred-machine.html

    Puis encore celui-là, plus évocateur : http://www.bdnet.com/catalogue_seriebd_La-Taverne-des-Souvenirs-Imaginaires–Albums

    J’adore Golo, qui m’a fait connaître Albert Cossery. Vous aimerez sa « Taverne », pour sûr.

    Bonne lecture…

    Commentaire par Zarga — 09/10/2012 @ 21:26

  26. Faudrait arrêter avec ce romantisme à la con autour de la mort, du sang, du courage du torero et tout le blabla pseudo poétique qui va avec la corrida avec mise à mort. Si le torero était si courageux que ça, le toro n’aurait pas les cornes affétées et il ne serait pas sérieusement châtié par les picadors avant le combat (sans compter ce qu’on lui fait subir avant). Vous me direz, si le toro n’était pas diminué, les toreros se feraient plus souvent encornés. Y-aurait des morts. Et alors ? Ceux qui en réchapperaient pourraient dire qu’ils sont très courageux.

    Commentaire par Gilbert Duroux — 09/10/2012 @ 21:50

  27. Je me souviens encore de matches de boxe qui duraient 15 rounds… quelle boucherie! Jamais, ô grand jamais, je ne monterai sur un ring, pour y prendre des coups. Faut être malade pour faire ça, et un peu plus malade pour aimer faire ça.

    Pourtant, combien de fois je me suis retrouvé face à se spectacle, pris devant ce spectacle, où ça cognait dur. C’est horrifiant, et fascinant à la fois. Comment on explique ça ?

    Je sais, on me dira que Cassius Clay (désolé, je me suis jamais fait à son nouveau nom) sucre les fraises, et que Carlos Monzón a été condamné pour meurtre.

    Monzón, c’était un nom autour duquel le silence se faisait dans les cours d’école, entre garçons… avant sa retraite.

    Je me souviens de l’anecdote contant qu’au cours d’une virée avec Alain Delon, des malfrats à la petite semaine auraient essayé de le racketter, et qu’il les aurait fait fuir en ouvrant sa chemise et en les invitant à tirer.

    Et puis Marvin Hagler, qui a su s’arrêter à temps : il n’a pas fait le combat de trop.

    Et puis aussi l’histoire de James J. Braddock…

    Le carnaval, à l’origine, permettait de tout mettre sens dessus-dessous, de mêler le noble et l’ignoble, afin de régénérer le corps social.

    Sol y Sombra.

    Commentaire par Zarga — 09/10/2012 @ 22:16

  28. herve_02 >> La différence entre les combats humains-animaux et humains-humains (et plus généralement, comme vous le faites remarquer à raison, entre toutes sortes de limites a priori) n’est pas tant à rechercher du côté de la morale selon moi.
    Dans un combat humain-animal, on s’arrange globalement pour que ça soit l’animal qui trinque. Dans un combat homme-homme, pas le choix, c’est forcément un humain qui trinque. Oui, mais les hommes blessés ont droit aux soins dans notre doux pays. Une fois blessé, il faut les soigner. Ce que le contribuable rechigne à faire (et on comprend assez bien pourquoi). Me direz-vous, dans un combat à mort, celui qui trinque ne reçoit pas de soins. Certes, mais ces combats concerneraient surtout des jeunes, tout beau, tout viril, tout musclé. Un jeune mort (ou pire, paraplégique), c’est beaucoup d’argent dépensé pour rien par l’Etat (on peut rapprocher ça de la verbalisation du non-port de la ceinture: bien qu’on ne mette que notre vie en danger (contrairement à l’alcool au volant par exemple), on fait perdre de l’argent à l’Etat si on crève et on met à contribution le contribuable à cause de notre négligence si on est « seulement » blessé). Un taureau, ça revient bien moins cher (il serait souhaitable de savoir si le marché de la corrida est rentable: id est, si les revenus générés par les spectacles et les produits dérivés compensent le prix de revient d’un taureau, le « salaire » des torreros…).

    Commentaire par ayoub — 09/10/2012 @ 22:39

  29. @yaoub

    Je vous vois petit joueur il y a toujours une solution économiques à tous les problèmes et l’homme, si grand, si esthète, si moral, si proche du sacrifice et du sacré, arrive à régler tout plein de problèmes triviaux…

    il suffit de rechercher sur google « youtube dechiqueteuse poussin » : attention, moi je n’arrive pas à regarder plus que les 5 premières secondes, celles ou il ne se passent rien.

    Vous savez je ne poste sous ce fil, parce que, effectivement, pour 3 torros dans une arène, combien de milliers de boeufs dans un abattoir, mais ce qui me faire hurler de rire (c’est une expression) c’est toutes les justifications « intéressantes » pour justifier le truc. Pour être capable de se repaître de ce spectacle en se trouvant une bonne raison de le faire. Mais peut être qu’un bon psychiatre pourrait donner des justifications cliniques, scientifiques.

    Il parait que nous sommes tous des malades, certains peut être plus que d’autres, et c’est peut être moi le plus malades de tous les intervenants ici, ou pas.

    Commentaire par herve_02 — 09/10/2012 @ 23:27

  30. Monsieur Onfray n’est certainement pas sans savoir que le cerveau reptilien est le siège du désir, de tous les désirs, du Conatus. On lui doit donc tout autant les artistes et les pacifistes que les tortionnaires, on lui doit toutes les pulsions, tous les élans, qu’ils soient de vie ou de mort. On lui doit surtout le désir de Papa de rentrer dans Maman pour faire des enfants, ce qui inclus les petits Michel Onfray. Ceci m’amène a penser que notre philosophe n’a même pas la reconnaissance du ventre. Il ferait mieux de se restreindre aux romanquetes, comme d’autres en ont eu la sagesse avant lui.

    Commentaire par casper — 10/10/2012 @ 05:49

  31. Billet tout en nuances, un vrai petit bonheur. Vous oubliez de mentionner l’oeuvre de Picasso qui nous interroge au travers du mythe du Minotaure (mi-homme/mi-animal) sur la question de l’animal qui sommeille en chacun de nous. http://www.bing.com/images/search?q=l'oeuvre+de+picasso+dans+le+minotaure&qpvt=l%27oeuvre+de+picasso+dans+le+minotaure&FORM=IGRE#x0y896

    En aparté sur l’aspect morbide de la corrida, Combien s’offusquent de la violence quotidienne que l’on montre en spectacle dans les grandes messes des JT?

    Commentaire par ObïOxOïdO — 10/10/2012 @ 07:11

  32. @Kaeldric : comédie humaine… ! Quand Mauduit écrit qu’il est attaché à un journal libre honnête et indépendant, je m’étrangle de rire. Et quand il s’indigne d’être blacklisté par Bercy, j’ai envie de lui répondre : Camarade (oui, je dis toujours camarade à mes potes de gauche, d’abord, assume jusqu’au bout la dimension militante de ton support, laquelle implique notamment que certains clans de la mjorité t’apprécient et que d’autres te détestent. Ensuite, sois fier d’être blacklisté, un journaliste aimé est un journaliste qui ne dérange pas et qui doit donc s’interroger.

    Commentaire par laplumedaliocha — 10/10/2012 @ 10:44

  33. Pour les lecteurs, le lien vers le billet de Mauduit : http://blogs.mediapart.fr/blog/laurent-mauduit/091012/journalistes-vous-n-etes-pas-les-bienvenus-bercy

    Commentaire par laplumedaliocha — 10/10/2012 @ 10:45

  34. Onfray dit : « Il cohabite en chacun de nous un cerveau de l’intelligence et un cerveau de serpent etc. ».

    Vous lui faites dire : « le monde se divise entre les gens « intelligents » et les criminels ».

    De toute évidence, vous n’avez pas compris le propos d’Onfray.

    Commentaire par Albert — 10/10/2012 @ 11:08

  35. @Albert : à partir du moment où lui-même parle de ce qu’il ne comprend pas, cela vous étonne qu’il soit incompréhensible ? Pas moi. Notez, comme je l’ai expliqué précédemment, j’ai soumis son texte à un ami philosophe pour avis, qui m’a répondu texto : cette division du monde est absurde. Nous sommes donc au moins deux à ne pas comprendre, ça commence à faire un groupe 😉

    Commentaire par laplumedaliocha — 10/10/2012 @ 11:54

  36. Ça commence à faire un groupe, mais vous savez ce que l’on dit, quand on est plus de quatre on est une bande de…, alors attention… Maintenant, je ne défends pas Onfray, personnage dont la pensée m’indiffère, mais son propos sur le point en cause ne paraît pas différent du vôtre. Si en chacun de nous cohabitent des tendances opposées, il est certain aussi qu’elles s’entre-mêlent, mais si l’une des parties parvient à dominer, c’est qu’elle peut donner une direction aux autres tendances, et donc on aura des artistes ou des criminels, alors même que ces personnes sont faites de la même matière et des mêmes pulsions.

    Commentaire par Albert — 10/10/2012 @ 13:10

  37. Le problème, chère Aliocha, c’est que l’homme qui, d’après vous,risque sa vie devant une bête à cornes de 500 kilos, a choisi de le faire. Le taureau, lui, n’a pas choisi d’être là.
    La corrida, ne vous en déplaise, c’est torturer un animal pour le plaisir de quelques milliers d’excités. Vous pensez que c’est justifiable, pas moi.
    Ce n’est pas une question de philosophie, mais de simple empathie pour tout ce qui souffre.

    Commentaire par Théa — 10/10/2012 @ 13:57

  38. Paru sur mon blog très récemment. Pour le sens des termes avec majuscule, voir le glossaire sur le site : htpp://analyse-ontologique.com

    Tu as entendu, et peut-être suivi cette polémique autour de la corrida : partisan ou non ?
    L’anthropologie de l’AO peut proposer une analyse du phénomène.

    Regarde, observe une corrida, le décor et le drame. L’arène au milieu de laquelle le taureau est mis à mort : un cercle au centre duquel une victime est sacrifiée — ça ne te rappelle rien ? La victime, c’est un taureau, un mâle dominant… Bien sûr, la corrida est bâtie sur un schéma qui nous est familier : le lynchage du Colosse. Les spectateurs figurent la foule des lyncheurs, et ils délèguent l’acte à ce sacrificateur qu’est le torero, ou le matador, à savoir le tueur. Une fois le taureau mort, on lui coupe les oreilles : ce geste est de toute évidence un euphémisme de la mise en pièces du Colosse, et, bien sûr, la viande du taureau est ensuite consommée : diasparagmos et omophagia (voir leçon n° 10). Bien sûr que les consommateurs de cette viande n’ont plus conscience d’ingérer l’Etre du Colosse ; cependant, ces oreilles, qu’on a coupées à l’animal, tu le sais, elles sont un autre euphémisme : autrefois, c’étaient les couilles qu’on lui coupait, au taureau, le centre symbolique de sa force, de son Etre… Je te le dis : tout y est !
    Alors ?
    Eh bien chaque fois qu’un taureau est mis à mort dans une arène, c’est l’événement anthropologique qui est rejoué. Cela veut dire que les spectateurs sont des gens qui régressent jusqu’à l’origine de l’espèce, et, s’ils retournent bien à ce qui fonde l’humain, ils vont au rebours de la conscience pour revivre, au moins par procuration, la fête barbare du bain de sang qui aura été notre premier baptême. Tu t’expliques peut-être l’ivresse, reste de la transe, qui submerge nombre d’entre eux. Cette ivresse est éminemment propice à la Mythisation : tu comprends aussi sans doute pourquoi le torero se trouve magnifié, et même, dans son fameux habit de lumière, pratiquement divinisé. Bref, sang et dieu, malgré la stylisation et l’esthétisation de la pratique dite “culturelle,” avec la corrida, les aficionados retournent au plus profond de la connerie originelle.
    Ainsi apparaît-elle dans l’AO : la corrida est superbe et lamentable.
    Et toi, que fais-tu de ton olé ?

    Commentaire par Joël Bienfait — 10/10/2012 @ 15:18

  39. @Joel Bienfait : pardon, mais je préfère Jose Bergamin
    « Ceux qui, sous prétexte d’une exquise sensibilité, se refusent à comprendre cet art pourront se vanter de tout ce qu’ils voudront, de tout absolument, sauf d’intelligence. Ils pourront se targuer d’une sensibilité instinctive, primitive, rudimentaire, toute de réflexe comme celle de l’animal, sans que ces réflexes psychopathiques révèlent pour autant une sensibilité délicate. Plus d’un picador, insensible et brutal, s’est évanoui devant une goutte de sang. Une sensibilité vraiment délicate est une sensibilité ferme, sûre, exercée, comme celle du chirurgien, c’est-à-dire de conception et de rationnalisation ultra-rapide ».

    « Le toreo est un jeu de pure intelligence où le joueur risque sa vie. A le bien entendre, ce danger gratuit prouve que l’on peut tirer de son expression esthétique, une conséquence morale ou immorale : celle de l’héroïsme, l’héroïsme à l’état pur, sans utilité. Le toreo est un jeu d’héroïsme ou un héroïsme du jeu : héroïsme absolu ».

    « C’est pourquoi les morales utilitaires le repoussent parce qu’il n’est qu’intelligence, jusqu’à la cruauté, parce qu’il refuse expressément toute conséquence pratique et morale. Car il existe aussi, ne l’oublions pas ce que le critique du pragmatisme, René Berthelot, a nommé un romantisme de l’utilité. Ce sont ces romantiques sentimentaux de l’utilité qui ne peuvent supporter le toreo et qui de fait ne peuvent évidemment le voir ni le comprendre (…) Le jeu intelligent du toreo n’est pas fait pour les sots, affirme un refrain populaire. C’est un jeu imaginatif et rationnel, énigmatique, véridique : cruellement parfait, lumineux, allègre, immortel. Seule une civilisation aussi riche d’antiques transmutations que la civilisation andalouse pouvait lui donner naissance. Seule une sensibilité séculaire aussi profonde et dépouillée pouvait pousser sa passion de l’exactitude et de l’intelligence jusqu’à cet extrême degré de clairvoyance et la traduire en un pur jeu qui assume paradoxalement la vie et la vérité, la vie accomplie sans crainte jusqu’à la mort ». (extrait de L’art de Birlibirloque)

    Commentaire par laplumedaliocha — 10/10/2012 @ 15:34

  40. @laplume
    « Ceux qui, sous prétexte d’une exquise sensibilité, se refusent à comprendre cet art pourront se vanter de tout ce qu’ils voudront, de tout absolument, sauf d’intelligence. »

    Putain, soit ce mec est d’une intelligence extrême, genre QI supérieur à 200, soit c’est juste un sombre con. Décider que les gens qui ne peuvent pas comprendre ne peuvent pas être intelligent dénote une certaine conscience de soi qu’on ne laisse qu’aux malades.

    Ca me fait penser à « ce que l’auteur à voulu dire »… il y a tellement de professeurs pour penser ce que l’auteur à voulu dire que l’auteur n’a besoin de penser à rien. Là c’est pareil. Dans 200 ans, on trouvera bien une palanquée d’intellectuels venir expliquer à nos descendances toute la porté symbolique d’Intervilles avec gillux et simone. Le truc c’est qu’il n’y a pas de sang et de mort.

    Et ben ce sera le règne de la société de la sensiblerie avec des morts imagées.

    Commentaire par herve_02 — 10/10/2012 @ 17:29

  41. @herve_02 : quand j’étais gosse, j’adorais Interville, qui sait si ce n’est pas cela d’ailleurs qui m’a fait déraper dans la corrida 😉 On ne dira jamais assez de mal de la télévision….

    Commentaire par laplumedaliocha — 10/10/2012 @ 17:40

  42. @herve_02 : Nan, mais le mec parle juste de ceux qui refusent de comprendre en mettant en avant leur sensibilité, ceux qui refusent sans en faire état ne sont pas concernés.

    Commentaire par kuk — 11/10/2012 @ 00:06

  43. « Le toreo est un jeu de pure intelligence où le joueur risque sa vie ».
    Euh, c’est surtout le taureau qui risque sa vie, il me semble. D’autant qu’il est à moitié estourbi avant que la danseuse ridicule agite son torchon devant lui.

    Commentaire par Gilbert Duroux — 11/10/2012 @ 02:37

  44. @kuk, moi je préfère tartempion :

    « Ceux qui, sous prétexte d’une exquise sensibilité, se refusent à comprendre l’intérêt de la peine de mort pourront se vanter de tout ce qu’ils voudront, de tout absolument, sauf d’intelligence. Ils pourront se targuer d’une sensibilité instinctive, primitive, rudimentaire, toute de réflexe comme celle de l’animal, sans que ces réflexes psychopathiques révèlent pour autant une sensibilité délicate. Plus d’un bourreau, insensible et brutal, s’est évanoui devant une goutte de sang. Une sensibilité vraiment délicate est une sensibilité ferme, sûre, exercée, comme celle du chirurgien, c’est-à-dire de conception et de rationnalisation ultra-rapide … »

    Voila, ca marche aussi.

    Je m’en moque de qui pense quoi, je trouve qu’un mec qui dit « … ils ne peuvent pas être intelligent… », est soit un nobel, soit un con. Et, en général, ceux qui sont intelligents, arrivent toujours à trouver l’intelligence de l’autre, il ne reste qu’une seul solution pour le sire en question.

    Commentaire par herve_02 — 11/10/2012 @ 12:07

  45. C’est vrai que ça marche aussi. Le bourreau Charles-Henri Sanson, qui officia sous Louis XV et Louis XVI, était, parait-il, un être sensible, d’une grande délicatesse. Ça le chagrinait vraiment de soumettre à la question des pauvres bougres tout en sachant qu’ils avoueraient ce qu’on attendait d’eux, autrement dit tout et n’importe quoi. On ne sait pas assez qu’il fut l’un des inspirateurs de la machine du docteur Guillotin et qu’il a même aidé à la fabriquer. Son adoption fut un soulagement pour lui car il craignait fort que la fatigue de l’éxécuteur, devant procéder à des décollations à répétition, le conduisit à faire du mauvais travail.

    Commentaire par Gilbert Duroux — 11/10/2012 @ 17:25

  46. 1) Il faut vraiment avoir perdu le sens et la mesure du mot « torture », eu égard aux femmes et hommes torturés à tra­vers l’histoire et le temps présent. En effet, un tortionnaire ne prend aucun risque puisque sa victime est entravée pour être torturée… Hors le matador risque blessures et mort ! Et il le sait. De plus, le tortionnaire torture pour :
    – obtenir des informations, des rensei­gnements, lesquels pourraient donner (ou avouer) un toro ?
    – pour servir d’exemple par la terreur ; hors aucun congénère du toro n’assiste au combat ?
    – pour obtenir un reniement (conver­sion forcée) ; lequel le matador vou­drait-il obtenir du toro ?

    2) Ne parlons pas de souffrance pour un animal, celle-ci étant un état découlant d’une situation nécessitant une interpré­tation ; parlons de douleur, sensation ame­nant une réaction…
    Des études ont été faites par le labora­toire de physiologie animale de l’Uni­versité de Madrid par le professeur. J C Llera, études sur les tau­reaux et les no­villos, par la mesure des bêta-endor­phines produites par le toro bravo (10 fois plus que l’homme). Ce sont des opiacés, sécrétées par l’hypophyse et l’hypothalamus chez les vertébrés lors d’activité physique intense, d’excitation, de douleur… Découvertes dans les an­nées 1970, les endorphines (de mor­phine et endo­gène) sont des neurotrans­metteurs agis­sant sur les récepteurs opiacés et ont une capacité analgé­sique. On les trouve entre autres dans le cer­veau et la moelle épinière ainsi que dans le sys­tème digestif ; c’est en fait une hormone chargée de blo­quer les ré­cepteurs de douleur (noci­cepteurs), à l’en­droit où celle-ci se pro­duit…
    Dans une action d’extrême violence, notamment au combat, des militaires « motivés », grièvement blessés conti­nuent avec acharnement à combattre et après l’action, constatant leurs bles­sures, retrouvent douleur et souffrance. Il en de même pour les matadors, griè­vement blessés, qui continuent à toréer… Les bêta-endorphines jouent alors leur rôle sur les noci-recepteurs pour faire oublier la douleur.

    http://www.torofstf.com/infos2009/090511douleurillera.html

    Commentaire par LO TAURE ROGE — 13/10/2012 @ 17:26

  47. Oui, et alors ?

    Commentaire par Gilbert Duroux — 13/10/2012 @ 19:21

  48. Bonjour,
    Je tiens à saluer la pertinence de votre analyse. Ayant habité Nimes je me suis intéressé à la tauromachie, non comme afficionado, mais plus pour comprendre sa culture, sa sociologie, ses codes, sans aimer ça j’ai même assisté à plusieurs corridas. Ce que vous dites est juste, le public est fasciné par le courage et l’adresse de celui qui descend dans l’arène, pas par la souffrance de l’animal. Jamais.

    Commentaire par marc olivier clery — 06/12/2012 @ 20:00

  49. Bravo , c’est trés bien ecrit !
    Je ne me permettrais pas de revenir en 3 minutes , sur un billet qui a pris surement pris beaucoup plus de votre temps, ni sur un savoir comme le votre .
    Chapeau bas !
    Dans ce texte , il y a une vrai reflexion sur la nature humaine .
    Forcement ça plait pas a tout le monde , je dirais plutot ça fait peur a beaucoup ..

    Evidemment ! machin truc est un predateur , en tout cas pour les proies faciles lol , et elles ne manquent pas …

    Commentaire par JCR — 21/02/2013 @ 13:39

  50. Bonjour j’écoute vos arguments sur la toromachie
    Comme onfray est anti corrida,vous vous êtes pro corrida
    En clair vos arguments sont aussi extrêmes que ceux de celui que vous dénoncer !!
    Je ne prends pas parti meme si ignorant de la tradition ancestrale
    Tuer c’est tuer
    Pour manger passe(ét encore)
    Mais pour tout le reste
    A bon entendeur ..

    Commentaire par LOZACH — 25/01/2016 @ 15:01

  51. Rebonjour
    Actualité oblige ,je reviens vers vous car ma surprise de voir un torero avec son bébé dans les bras lutter contre un taureau.
    Je me disais que onfray dans cosmos exagérait en disant que c’était pas dangereux chiffre à l’appui le nombre d’accidents de toreadors blessés.
    Je me disais qu’il exagérait car même si je n’y connais rien ét pas fan,je concédais au toreador des corones d’affronter le mastodonte .
    Mais alors quelle surprise de voir ce ét ces toreador avoir leur enfant tour en affrontant la bête .
    Spectacle ou inconscience !!
    Michel onfray aurait il raison?
    A bon entendeur

    Commentaire par LOZACH — 28/01/2016 @ 09:47


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