La Plume d'Aliocha

28/10/2012

Le contradictoire, talon d’Achille des médias

Filed under: Comment ça marche ?,Débats — laplumedaliocha @ 15:34

L’affaire dite des « tournantes » (1), celle de l’étude Séralini sur les OGM et le procès Kerviel soulèvent, dans un espace de temps très réduit, la même question passionnante : celle du contradictoire dans les médias. Qu’est-ce donc que le contradictoire me direz-vous ? Une règle que les juristes connaissent bien et qui offre la meilleure garantie possible de l’équilibre dans un débat judiciaire propice à l’élaboration d’une décision éclairée que l’on appelle : jugement. En permettant à chaque partie de produire ses preuves, d’avancer ses arguments et de discuter ceux du contradicteur, on assure l’égalité des armes, et l’on donne la possibilité à celui qui doit se prononcer de le faire en toute connaissance de cause.

Or, que voit-on lorsque les médias s’emparent de sujets hautement polémiques comme les affaires judiciaires ou encore les grandes questions scientifiques touchant la santé publique ? Une machine médiatique qui s’emballe et se retrouve ballotée au rythme de la communication des uns et des autres. « Quelle honte ! » ont hurlé les associations féministes à la suite du verdict prononcé dans l’affaire des tournantes. Personne n’a assisté au procès puisque celui-ci s’est déroulé à huis clos. Qu’importe. Les médias avides de commentaires et de réactions tendent le micro à celui qui veut s’exprimer. Qu’il soit bien informé et compétent pour répondre importe certes, les journalistes ne sont pas des abrutis, qu’il soit objectif, c’est moins important, voire carrément sans intérêt. Si d’autres avis sont en mesure de s’exprimer, il y a une chance de limiter les dégâts. A supposer bien sûr que l’on table sur un public constamment branché sur les médias, apte à saisir tous les avis contradictoires dispersés entre chaines de télé, stations de radios et presse écrite, d’en dresser la synthèse et d’en tirer un avis éclairé. Un tel public n’existe pas. Au demeurant, le système n’est pas fait pour encourager ce type de démarche. Il fonctionne au contraire à l’émotion, appelle la déclaration simpliste et fracassante, plussoie le jugement à l’emporte-pièce. Les raisonnements sages et mesurés ne buzzent pas, or, pour vivre, les médias doivent buzzer. Au demeurant, dans l’affaire des Tournantes, je n’ai pas entendu autre chose que des critiques. De gens qui ne savaient pas.

Les médias, quatrième degré de juridiction ?

Si l’on reste un instant sur le terrain judiciaire, on observe le même phénomène dans l’affaire Kerviel. Jérôme Kerviel et son avocat courent les radios et les télévisions depuis le 24 octobre, date de l’arrêt de la cour d’appel de Paris qui a confirmé en tous points la condamnation de l’ex-trader : RTL, Journal de 20 heures sur France 2, On n’est pas couché. A chaque fois, l’ex-trader exprime son incompréhension de la décision, tandis que son avocat surenchérit en pointant  les aspects à son sens critiquables du raisonnement des juges. Il faut croire que les médias sont devenus le quatrième degré de juridiction de notre système judiciaire. Evidemment, il ne viendrait à l’esprit de personne dans une démocratie d’empêcher un condamné de crier à l’injustice.

L’ennui, c’est que les magistrats ainsi mis en cause, et derrière eux l’institution judiciaire, ne peuvent pas se défendre car il n’est pas d’usage pour un juge de commenter sa décision. Il y a donc bien ici inégalité des armes – médiatiques – entre un prévenu condamné qui critique la justice et des juges sommés de se taire. Dans ce dossier, seule la Société Générale pourrait  à la rigueur s’exprimer et, en justifiant la décision qui va dans son sens, défendre par ricochet la justice. Pour des raisons qui la regardent et qui ne sont guère surprenantes, elle se tait. Nous n’avons donc ici que l’avis d’une partie. Très bruyant. Agitant les mécanismes émotionnels dont les principaux sont la haine de la finance, la méfiance à l’égard des institutions, et la sympathie naturelle que suscite l’homme seul contre le reste du monde. Ces sentiments ne sont pas absurdes, mais dieu qu’ils sont dangereux lorsqu’ils sont manipulés par des personnes qui ont intérêt à tout, sauf à faire appel au raisonnement et à l’objectivité. Il faut bien admettre qu’hier soir sur le plateau de Ruquier, les questions posées à Jérôme Kerviel et à son avocat étaient plutôt sensées et tentaient de rétablir une distance objective. Mais le format de l’émission penchait si fort dans le sens inverse que je doute qu’elles soient parvenues à mettre un bémol au discours servi par l’ex-trader. Par ailleurs, sur la compréhension générale du dossier, je ne suis pas sûre que le travail des chroniqueurs judiciaires suffise, malgré leur immense talent – je pense au Monde, au Figaro et à l’Obs – à contrebalancer l’idée force qui ressort de cette affaire complexe : la justice est folle de condamner un homme à 5 milliards de dommages intérêts, elle est aux ordres, elle protège le système et les banques. Evidemment, pour se forger sa propre opinion, on peut aussi lire les 105 pages de l’arrêt.

La science aussi impose le contradictoire

Que ce soit l’affaire des Tournantes ou celle de Kerviel, les deux dossiers ont jeté le même discrédit médiatique sur la justice. Si l’on songeait un instant à stopper la machine et à prendre la mesure des ravages que l’on occasionne dans l’esprit des citoyens français en leur donnant en permanence et à tort le sentiment que leur justice est au choix folle ou à la botte, on serait pris de vertige. Heureusement, un scandale chasse l’autre. Au suivant !

Passons aux OGM. Pour que les choses soient bien claires, je mange bio depuis toujours, je suis par nature allergique à toute forme de système, critique à l’égard des thèses officielles, et profondément convaincue enfin que la vérité scientifique d’aujourd’hui pourra se révéler demain une erreur. Pour autant, je pense qu’on ne peut lire qu’avec le plus grand intérêt – sous l’angle de la critique des médias – le texte signé par 6 académies scientifiques en réaction à l’étude Séralini montrant sur tous les médias des rats atteints de tumeurs aux proportions gigantesques, présentées comme la conséquence de l’ingestion d’OGM. Le document, signalé par @si qui à mon avis n’en tire pas toutes les conclusions utiles est ici (PDF), en voici un extrait :

« La médiatisation de l’article de G.E. Séralini et son impact sur l’opinion ont été d’autant plus importants que ces travaux concernent la sécurité de notre alimentation, sujet auquel les Français sont très sensibles. Les médias télévisés ont largement repris des images chocs qui n’ont pu que frapper les téléspectateurs. Ils ont ainsi contribué à alimenter des peurs totalement irrationnelles dans la mesure où les résultats présentés n’ont aucune validité scientifique.

Pour limiter de telles dérives, les six Académies recommandent la création auprès du Président du Conseil supérieur de l’audiovisuel d’un « Haut comité de la science et de la technologie ». La mission de ce Haut comité serait d’attirer l’attention du Président du CSA sur la médiatisation de travaux scientifiques remettant en cause des savoirs partagés par la très grande majorité de la communauté scientifique internationale sans que les responsables de chaînes de télévision ou de radios se soient auparavant assurés de leur validité, alors que la diffusion de ce qui pourrait s’avérer par la suite comme « une fausse nouvelle » aura profondément et indûment influencé les Français, parfois de manière irréversible. Ce Comité qui dans le cas le plus fréquent ne pourrait fonctionner qu’a posteriori, devrait être très réactif dans la mesure où les problèmes qu’il aurait à analyser nécessitent souvent des réponses rapides ».

Cette déclaration a le mérite de soulever une excellente question sur le terrain de l’éthique. La réserve que j’émettrais c’est qu’il faut prendre garde, compte-tenu de l’importance des enjeux économiques attachés à ces dossiers, de ne pas instaurer une censure susceptible de protéger les firmes internationales – et l’ego des chercheurs en vogue- sous prétexte d’éviter les dérives médiatiques.

Que nous enseignent au fond ces affaires ? Que tout le monde aujourd’hui a compris le fonctionnement des médias et en joue. Leur goût du spectaculaire, leur obligation de travailler dans l’urgence, leur manque de moyens. Que vous soyez puissant ou misérable, vous pouvez désormais vous emparer d’un micro pour délivrer votre vérité. Quelque part c’est un progrès. Mais il a son revers : balloter le public au gré des émotions contradictoires, semer le trouble dans les esprits, engloutir la raison sous le sentiment. De fait, seuls les esprits les plus éclairés et les plus vigilants auront une chance d’exploiter toutes les ressources de cette nouvelle expression de l' »information » pour en sortir enrichis. Les autres ne seront que des cerveaux disponibles que la communication remplira de ses messages toxiques. A moins bien entendu que les médias ne s’interrogent sur le nouveau monde dans lequel ils évoluent et s’aperçoivent enfin qu’ils ne sont plus que des pions entre les mains de gens qui jouent de leurs travers…

(1) Il est reproché aux journalistes d’utiliser le terme de « tournantes » au lieu de viol collectif et de donner ainsi une image édulcorée de la réalité de ces horreurs. Après réflexion, je maintiens personnellement l’usage de ce terme qui me semble désigner un phénomène bien précis dont il me semble que tout le monde comprend à quoi il renvoie. 

Mise à jour 29/10 à 18h13 : Laurent Ruquier a bien fait d’inviter Jérôme Kerviel et David Koubbi : 1,9 millions de téléspectateurs. Je défie quiconque de venir encore me dire que si les médias produisaient des choses intelligentes le public serait au rendez-vous.

24/10/2012

Infernale affaire Kerviel

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 23:37
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Dans mon ancien métier de juriste apprenti-avocat, il y a déjà près de 20 ans, j’avais observé une chose qui m’avait amusée : les dossiers ressemblent aux clients. Une affaire judiciaire porte toujours, à des degrés divers, l’empreinte de celui qui l’initie. Le rôle de l’avocat est en principe de tenir les rênes de l’action judiciaire. Mais, il arrive qu’on tombe sur un client qui vous embarque dans son histoire, sa logique, voire sa folie. Ah si seulement Jérôme Kerviel avait conservé sa première avocate ! S’il avait su dire « je suis tombé malade, j’ai perdu pied avec la réalité, pardon », si cette spécialiste de droit du travail avait pu poursuivre sa stratégie, amener ce dossier sur le terrain  de la relation salarié/employeur, plaider la solitude du trader qui fait des pertes et n’ose pas l’avouer, la perte de contact avec la réalité, tenir Jérôme Kerviel à l’écart des médias, pondérer toute cette folie…

Seulement voilà, Jérôme Kerviel, lui, a voulu en découdre avec la banque. Alors contre toute prudence, malgré les mises en garde de ses conseils successif, il est monté au front, il a attaqué sa victime, mis en cause ses anciens collègues, nié la gravité de sa faute, refusé de demander pardon. Et ce faisant, il a refermé sur lui les mâchoires du piège diabolique dans lequel il s’était mis en se livrant avec démesure à sa passion du trading.

L’issue judiciaire provisoire de ce dossier, qualifiée par certains de scandaleuse et qui est à tout le moins extraordinaire, n’est que le prolongement, on l’oublie un peu trop vite, d’événements eux-mêmes extraordinaires. C’est l’histoire d’un trader qui a engagé deux fois trente milliards en 2007 et 50 milliards en 2008, occasionnant une perte record de 4,9 milliards. Une perte qui a mis en péril la banque et qui aurait pu faire chanceler tout le système financier. Seulement voilà, l’homme et l’histoire plaisent aux médias, le trader devient une icône. Dans un pays réputé pour sa détestation de la finance et des marchés, quel paradoxe ! La justice, elle, est moins sensible au charme du héros. Il faut dire qu’elle a le dossier en mains et que celui-ci est tout sauf romantique. En octobre 2010, elle le condamne à 3 ans de prison ferme et surtout à rembourser les 4,9 milliards perdus. Les montants engagés étaient délirants, les pertes vertigineuses, la sanction est à l’avenant. La justice n’y est pour rien. Celui qui occasionne un préjudice doit le réparer. Dans la vie courante, cela parait normal et même nécessaire. Ici c’est aberrant. A qui la faute ? Est-ce la justice qui a misé et perdu des milliards ? On notera au passage que le jugement fut particulièrement violent avec le trader et bienveillant vis à vis d’une banque qui n’en méritait pas tant. Complot ? Justice de classe ? Non, irritation face au silence obtus du jeune homme, à son refus contre toute évidence d’admettre qu’il a fauté et à son impossibilité de justifier ses allégations sur les complicités internes.

Alors l’ex-trader fait appel, et cette fois il ne dit plus que sa hiérarchie savait mais qu’il est l’objet d’une manipulation digne d’un thriller américain. C’est un peu comme le Da Vinci Code. Quelques éléments de vérité servent à accréditer une histoire incroyable. L’Opus Dei existe, la toile de Vinci aussi mais ici on leur fait dire ce que l’on veut. Et on en tire une histoire infiniment plus chatoyante que la vérité historique et le dogme de l’église chrétienne. Dans notre dossier Kerviel, la finance sert de décor à une superbe intrigue dans laquelle une banque estimant ses pertes sur les subprimes à un montant indécent identifie un trader, le laisse cyniquement déraper, puis décide de le sacrifier sur l’autel de ses intérêts. Des pertes ? Même pas, une obscure cellule grise aurait tout récupéré en sous-main. Ici les éléments de vérité sont la finance décrédibilisée depuis 2008, les bonus des traders, et quelques témoins parfaitement crédibles qui préférent croire à la noirceur des hommes plutôt qu’à leur bêtise.

Las ! La justice est sourde à l’opinion publique et peu sensible au roman. Sous sa lumière glacée le beau trader victime de la méchante banque et son fringant défenseur sont apparus pour ce qu’ils étaient : des plaideurs en panne d’arguments crédibles et de preuves irréfutables. Et voici que Jérôme Kerviel est condamné de nouveau. A la même peine – ça aurait pu être pire, l’avocat général réclamait 5 ans – et au même montant faramineux de dommages intérêts. Comme si cela ne suffisait pas, le journal de 20 heures de France 2  lui offre le soir-même son audience si convoitée. Philippe Bilger s’en est ému dans un tweet : « Honte éthique et médiatique que l’invitation de Kerviel prévenu lourdement condamné au journal de France 2 ». Il a raison. Dans sa logique de magistrat. Médiatiquement, il a tort, Jérôme Kerviel était bien l’homme de l’actualité du jour. L’affaire Kerviel est celle de tous les excès. Elle ressemble à celui qui en est la cause…

Jérôme Kerviel pour l’instant est libre. Il a décidé de se pourvoir en cassation et lance solennellement un appel à témoins. Que le ciel lui vienne en aide.

Mise à jour 25/10 à 14h35 : pour ceux qui souhaitent lire l’arrêt, il est ici. Merci à Kaeldric de l’avoir trouvé et signalé en commentaire !

19/10/2012

Ce que je pense de l’affaire Kerviel

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 23:56
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L’arrêt de la Cour d’appel de Paris dans l’affaire Kerviel sera prononcé le 24 octobre. Plusieurs confrères m’ont appelée cette semaine pour connaître mon analyse. Je n’ai évidemment aucune analyse et encore moins de pronostics à proposer sur la décision à venir, même si j’ai assisté au procès et que j’ai une idée sur l’issue. Mais je trouve amusant de constater que si certains préparent leur sujet de mercredi en me demandant d’expliquer ce que j’ai déjà écrit, ce que je comprends très bien, d’autres m’appellent pour un plateau télé une heure avant l’arrêt. Parlons-nous dans ce dernier cas encore de journalisme ou s’agit-il, pour doubler l’instantanéité de Twitter, de se lancer dans la voyance pure ? Toujours est-il qu’il ne me viendrait pas à l’esprit sur un dossier aussi grave, pour Jérôme Kerviel comme pour la Société Générale, de me livrer à ce type de spéculations hasardeuses. J’entends donc décliner car je ne suis pas prête à tout pour faire le zouave sur un plateau télé dans l’espoir de vendre un livre. Soyons un peu sérieux, même si la société ne l’est guère et le monde médiatique moins encore.

Maintenant, pour mes confrères sincèrement intéressés par l’affaire et désireux de connaître mon analyse (qui n’engage que moi), et surtout pour les fidèles de ce blog, la voici :

J’ai écrit ce livre parce que l’affaire m’a passionnée et qu’être journaliste, à mon humble avis, c’est d’abord avoir envie de partager, d’alerter, d’informer, bref de transmettre au plus grand nombre ce qu’on a eu le privilège infini d’observer soi-même d’un événement exceptionnel. En tout cas, c’est ma vision du métier. Je le vis comme une nécessité, une urgence, un besoin irrépressible, celui de partager.

L’affaire Kerviel m’a passionnée parce que pour moi, elle a la dimension d’un mythe moderne, et d’ailleurs j’aurais titré mon livre Le mythe Kerviel, si mon éditeur et le monde médiatique avec lui, ne me l’avait formellement interdit. Que voulez-vous, il y a des mots si usés qu’on ne peut plus les utiliser. Dans un monde de l’hyperbole, lorsqu’un sujet mériterait justement le recours à un mot fort, on découvre que celui-ci est si dévoyé qu’il n’est plus utilisable.

Tant pis. L’intérêt du blog est le corollaire de son travers, à savoir sa gratuité. N’ayant ici rien à vendre, je peux m’autoriser le luxe d’écrire des choses qui ne sont pas considérées comme « vendeuses ». Divine liberté !

L’affaire Kerviel est un mythe moderne à tous les niveaux, observons-en quelques-uns.

La finance : nous avons tous compris depuis 2008 qu’elle gérait nos vies, il n’est donc pas inutile d’observer comment elle fonctionne. Or elle se présente elle-même comme technique, complexe, ultra sophistiquée. L’affaire Kerviel montre en réalité qu’un homme seul (ou avec la complicité de sa hiérarchie, peu importe) peut investir 50 milliards au risque de faire exploser une banque de 150 000 salariés et un système financier à l’époque fragilisé avec elle. Le système n’a pas complètement explosé (indépendamment de cette affaire) et pourtant nous pouvons constater les dégâts sur les peuples. Faut-il être aveugle pour classer ce dossier dans les faits divers appartenant au passé !

– Le monde du travail : nous avons d’un côté un trader qui avoue avoir pété les plombs, être entré dans une spirale infernale, avoir perdu pied avec la réalité, et de l’autre des contrôleurs qui expliquent, pour justifier leur aveuglement, que leur métier ne consiste pas à comprendre les problèmes mais à faire taire les alarmes. Sans compter les cadres qui avouent ne pas lire leurs mails tant ils en reçoivent. Que nous faut-il de plus pour nous interroger :

1. Sur l’environnement professionnel des traders, leur surveillance et leur encadrement.

2. Sur le statut plus général des salariés dans les très grands groupes à qui l’on demande d’appliquer des procédures en considérant qu’elles sont plus fiables que le jugement humain. Le système a trouvé ici sa limite. La sécurité qu’il offre est fausse, les salariés quant à eux se livrent à des tâches mécaniques guère plus enviables que celles du travail à la chaine même s’il est question ici de travail intellectuel et non pas physique. Est-on si loin du problème du burn-out et pire du suicide ? Que nous faut-il de plus pour nous emparer de ce sujet ?

3. Sur les cadres, qui s’appuient sur des systèmes de contrôle défaillants, qui ne tiennent pas compte du risque de fraude, qui délèguent à tour de bras, ne lisent pas leurs mails (et nous, nous les lisons ?), qui sont eux-mêmes victimes de la pression de la rentabilité, etc…

Il n’y a pas ici de quoi remettre en cause le monde du travail, il faut rester raisonnable en tout, mais peut-être des questions à se poser, non ?

– Sur les « process » comme on dit dans le monde de l’audit, ou les procédures pour les indécrottables francophones dans mon genre : quelques rares spécialistes tirent la sonnette d’alarme pour alerter sur le fait que les procédures de management et de contrôle très sophistiqués que l’on met en place pour gérer des groupes de dizaines de milliers de salariés sont potentiellement absurdes et déresponsabilisants. Hier c’était la Société Générale, demain cela peut être le nucléaire. L’idée force qui ressort de cette affaire c’est qu’un homme seul, ou au plus deux ou trois s’il s’avérait que Jérôme Kerviel a été couvert par ses supérieurs, peut faire sauter une banque et même tout un système. De nombreux intellectuels prédisent le développement du phénomène de piraterie quand d’autres mettent en garde contre la fragilité de nos systèmes gigantesques et ultra-sophistiqués. Quand les écouterons-nous ?

– Plus profondément, Jérôme Kerviel  dit lui-même qu’il ne voulait rien d’autre que faire gagner de l’argent à sa banque, ce qui nous interroge sur les salariés d’entreprise soumis à la pression de la rentabilité, sur ce que notre société a à offrir d’autre que l’argent et la célébrité comme gage de réussite d’une vie, et bien d’autres choses encore, je vous renvoie au livre pour le reste. Non pas pour le vendre, mais parce que j’ai une sainte horreur de la psychologie sauvage, de sorte que je me suis effacée derrière l’histoire pour laisser à chacun le soin d’en tirer les conclusions qu’il souhaite sur les motivations du trader. Si Jérôme Kerviel avait été une caricature de trader, roulant en Porsche, habitant dans un 300 m2, fréquentant les boites branchées et les calls girls qui vont avec, nous serions dans un dossier « classique » de rogue trader. Il n’est rien de tout cela. C’est le coeur du mystère. Il se décrit lui-même comme un homme ordinaire et je le crois. Mais alors ? A défaut de me lire moi, je vous renvoie à Houellebecq.

Voilà en gros ce que je pense de l’affaire Kerviel. Parmi ses multiples extravagances, il se trouve qu’elle est tombée dans un angle mort. Certes, les médias en ont parlé comme rarement on a évoqué une affaire judiciaire, tant les enjeux étaient délirants. Mais justement, ces enjeux financiers ont obéré le fond du dossier et pollué le sens de l’histoire. Au départ, je n’avais aucune intention d’écrire ce livre, je signalais inlassablement l’affaire aux professionnels éclairés que je rencontrais dans mon métier, professeurs de droit, économistes, auditeurs, philosophes, financiers en leur demandant de s’intéresser à l’affaire. Et tous me répondaient qu’ils étaient passés à coté, qu’ils avaient cru à une énième affaire de finance folle, que la surmédiatisation les avaient refroidis, mais qu’à m’entendre en faire le récit, ils regrettaient. Alors je m’y suis attelée. Pour la leur livrer, pour qu’ils puissent s’en emparer et en tirer les leçons, tenter d’améliorer les choses, pour qu’elle ne soit pas inutile.

Je n’avais jamais pratiqué le journalisme très chic que l’on qualifie « d’investigation » avant cela, jamais écrit de livre non plus, jamais osé parler d’une banque sans avoir fait une demande officielle au service de communication comme il est d’usage dans le journalisme économique et en particulier avec des acteurs aussi puissants que Société Générale. Je n’ai pas eu le choix, si j’avais fait des demandes officielles d’interview, on m’aurait opposé une fin de non-recevoir ou bien servi de la langue de bois. Alors j’ai posé des questions anodines, dans le cadre d’autres sujets, à des gens en poste dans la banque,  j’ai tourné autour, rencontré des anciens de la Société Générale, recueilli les confidences de professionnels divers et variés en lien avec la SG qui me parlaient en off sans savoir que j’enquêtais.

Et j’ai sorti ce livre avec la peur au ventre de ce qui risquait de m’arriver. Un pigiste c’est fragile, on peut le virer comme on veut, pour une bonne raison ou une mauvaise. Qu’importe,  c’était trop important à mes yeux, cette affaire a été mon journalisme de guerre à moi. Je l’ai racontée en mon âme et conscience. Bien sûr, j’y explique – après avoir lu le dossier en détail de A à Z ce qui représente des milliers de pages et multiplié les interviews durants des mois – en quoi la thèse de Société Générale est crédible (je n’ai pas dit vraie, j’ai dit crédible), mais je dis aussi qu’à mon sens, sa responsabilité  dans cette catastrophe a été sous estimée. Il faut croire que nous vivons dans une société pas si pourrie que cela puisque les seuls retours de la banque j’ai eus, par personne interposée, c’est que le livre était objectif. Quant au clan Kerviel, son avocat me reproche les billets du blog qui le mettent en cause, et je ne peux pas lui en vouloir, ils ne sont effectivement pas en sa faveur. Pour le reste, je préfère me taire.

Un salarié qui ne vole rien, ne détourne rien, qui est juste addict à son travail et qui met en péril un système tout entier, ça interpelle, non ? Surtout quand avec le recul on mesure ce que la défaillance du système financier peut avoir comme impact sur des peuples. Je le répète, demain, cela peut se reproduire n’importe où ailleurs et pourquoi pas dans le nucléaire. Seulement les gens qui savent cela le disent dans des colloques si confidentiels que personne ne les écoute.

Voilà ce que je pense de l’affaire Kerviel.

11/10/2012

Tournantes : fiasco judiciaire ou médiatique ?

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 22:31
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Je ne connais pas d’exercice plus sot que celui consistant à faire réagir un politique, ou toute autre personnalité, sur un dossier dont il ne sait strictement rien. La chose atteint même des sommets d’abrutissement collectif lorsqu’il s’agit de justice.  L’affaire dite des « tournantes » nous en a donné aujourd’hui un triste exemple. Le verdict, présenté comme léger au vu du récit que l’on connait des faits via les médias (1), et dénoncé tant par les accusés que par les victimes, a donné lieu à un concert de réactions sans autre intérêt que de pisser de la copie pour les journalistes, de se mettre en valeur pour les politiques et de se faire entendre pour les associations. Notez, c’est déjà ça. Le public s’en trouve-t-il mieux informé ? Hélas non, mais qui s’en soucie ? Une déclaration, c’est une information. Elle est con ? On s’en fout.

Le procès s’est déroulé à huis clos. Par conséquent, nul ne sait ce qui s’y est passé, sauf les intéressés et leurs conseils.  Les avocats se livrent donc à leur jeu favori, plaider sur les marches du palais ce qu’ils ont perdu à l’audience. Convaincre l’opinion publique, faute d’avoir convaincu la cour. Sauf que ce n’est pas l’opinion publique qui juge. Elle n’a que le pouvoir de lyncher. Ils tentent donc de sauver leurs clients du lynchage. C’est de la com’, rien de plus. Les politiques répondent ce qu’ils pensent que les journalistes veulent entendre. Les associations s’indignent. Encore de la com’.

Comme tout le monde, j’ignore tout du dossier, mais je sais deux ou trois choses de la justice. Par exemple que le récit même circonstancié des faits dans la presse n’est qu’un pale  reflet de la réalité d’un dossier judiciaire. Et c’est encore heureux quand il est fidèle. Que l’exécutif n’a pas à interférer dans les affaires de justice, au nom du bon vieux principe de séparation des pouvoirs et, plus prosaïquement, parce qu’il n’a pas le même niveau d’information que le juge. Il ne sait pas mieux que vous et moi ce qui s’est passé dans ce prétoire. Qu’importe, on fait quand même réagir la ministre de la justice, le secrétaire du PS, la ministre des droits de la femme et celle de la santé.

Trop heureuses de trouver une tribune, les associations s’emparent du micro pour dire que c’est un mauvais signal envoyé à la société. La justice n’a pas à envoyer de signal à la collectivité, elle doit juger un dossier. Elle ne s’intéresse pas au général, mais observe le cas particulier. Et c’est heureux, parce que rien ne fait plus frissonner un avocat que l’homme condamné pour l’exemple, c’est-à-dire pour tout, sauf pour ce qu’il a fait. Elle ne condamne pas sans preuve, même dans les affaires dont le récit, assurément monstrueux, indigne une société toute entière, a fortiori parce qu’il s’inscrit en cohérence avec des pratiques dont on connait la sinistre réalité. La justice n’est pas responsable du fait que dans certains quartiers des gamins violent des gamines en essayant de se persuader qu’elles aiment ça. Elle ne fait qu’hériter des pots cassés et tenter de gérer ces horreurs en appliquant la loi. La bonne question à poser aux politiques, si vraiment on veut extraire d’une affaire spécifique un débat de société c’est : que faire pour lutter contre les tournantes et ce qu’elles impliquent d’ignorance crasse des rudiments les plus élémentaires du respect de l’autre et de soi-même, avant même de parler de morale, d’éducation sexuelle ou de respect de la femme.

On m’objectera que c’est un progrès démocratique  de pouvoir critiquer les institutions. Assurément. Encore faut-il avoir les éléments en main pour réaliser une critique éclairée. Alors autant se le mettre tout de suite dans la tête, nous n’avons pas le minimum de connaissance du dossier qui nous permettrait d’avoir un avis. S’il s’agit de dire que les tournantes c’est monstrueux, on peut. Mais si l’exercice consiste à prétendre savoir mieux que la cour ce qui s’est passé en l’espèce et lors du procès, mieux vaut se taire. Surtout lorsque le procès s’est déroulé à huis clos. Certains accusés sont condamnés, ils protestent, c’est naturel. Les victimes pensent que les sanctions ne sont pas assez lourdes, c’est naturel aussi. Les associations gueulent, rien de plus classique. Les politiques tergiversent, compatissent, promettent on ne sait trop quoi, c’est leur rôle médiatique, à l’opposé malheureusement de leur mandat. Le rôle des médias c’est de mettre tout cela en perspective. Or je n’ai lu que des retranscriptions de diatribes.

Il serait temps pour les journalistes de réfléchir au traitement des affaires judiciaires. Un procès de ce calibre, c’est 7 ans d’instruction, des milliers de pages de témoignages, d’enquête, d’expertise. Et puis ensuite, des heures d’audience. Et là-dessus des journalistes débarquent, tendent le micro, recueillent quelques avis dans l’émotion de l’instant et lancent au public que le verdict est nul ? Ils parlent de fiasco ? Allons, soyons raisonnables. La presse est un contrepouvoir, m’objectera-t-on encore. Théoriquement, mais dans l’affaire Outreau par exemple, il a fonctionné ? Pas que je sache. Que des journalistes se lancent dans une contre-enquête, qu’ils travaillent des semaines, des mois ou des années pour montrer qu’il y a eu ici une défaillance du système judiciaire, oui, mille fois oui, c’est ça notre boulot, mais exciter la foule sur la foi de réactions émotionnelles et partisanes, recueillies dans les minutes qui suivent le verdict, c’est tout simplement nul.

(1) je mets volontairement en lien le récit le plus touchant de l’affaire que j’ai pu trouver. L’histoire est émouvante aux larmes, et révoltante, je n’en disconviens pas, mais cela ne reste qu’un témoignage même si c’est atroce de le dire.  Il faut ensuite s’imposer de penser qu’il ne s’agit que d’une version des faits et s’efforcer d’imaginer la défense. C’est alors, et alors seulement, qu’on peut tenter de raisonner sur une affaire judiciaire. Ceux qui ont vu le remarquable film Polisse comprendront.

Mise à jour 13 octobre 10h20 : Eolas apporte ses lumières sur l’affaire et fournit quelques hypothèses expliquant le verdict. C’était le papier à faire plutôt que de partir comme un seul homme dans le vent de l’indignation. Hélas, nous faisons un métier de bruit et d’adrénaline, ce qui explique en partie le cirque d’avant-hier. S’il y avait eu des chroniqueurs judiciaires dans la salle, je gage que nous aurions entendu quelques voix plus calmes et plus éclairées, comme lorsque Pascale Robert-Diard a expliqué la condamnation de Kerviel à 4,9 milliards en octobre 2010. L’ennui, avec de telles réactions médiatiques hurlant sans savoir que la justice est nulle, c’est qu’on désespère un peu plus les français sur le fonctionnement de leurs institutions. A tort. Et que le temps ainsi mal utilisé ne l’est pas à travailler sur les vrais problèmes. Voilà pourquoi je parle ici de fiasco. Dans la presse, nous disons souvent que nous manquons de moyens. C’est sans doute vrai. Mais il y a du gaspillage aussi.

Mise à jour 22h20 : le point de vue d’un juge sur la difficulté de juger. Merci à H de l’avoir signalé en commentaire.

10/10/2012

L’anti-sarkozysme bouge encore

Filed under: Insolite — laplumedaliocha @ 16:43
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Quand François Hollande a été élu en mai dernier, le microcosme médiatique de la toile (blogueurs politiques inclus) a évidemment salué la victoire comme elle le méritait. Mais au fond, chacun se demandait secrètement avec un brin d’anxiété sur quoi il allait écrire maintenant que l’ennemi public numéro 1 était battu. Tout à coup c’était le grand vide. L’Adversaire ayant disparu, nos judokas amateurs ne pouvaient plus utiliser sa force pour le jeter à terre et, par un effet tape-cul se propulser en l’air (oui, je mélange judo et tape-fesse si je veux, Patrick Rambaud appelle cela un carpaccio journalistique).

Qu’allait-on donc faire de toute cette haine accumulée et qui cherchait encore à s’exprimer alors que l’actualité, cette garce tyrannique, entrainait l’attention du public ailleurs ? Je crois que finalement, on a trouvé le remède miracle. Il suffit de continuer à parler de Nicolas Sarkozy ! Le filon est quasiment intarrissable.  Par exemple, on peut s’amuser à comparer le traitement médiatique infligé à François Hollande par rapport à celui réservé à son prédécesseur. Ceux qui ont un sens relatif de l’observation et un peu de mémoire se souviendront sans doute des Une pour le moins agressives de Marianne à l’endroit de Nicolas Sarkozy durant tout le quinquennat et même avant, dont la fameuse « Le voyou de la République », mais aussi des couvertures sinistres du Point et de l’Express en fin de règne. S’il est vrai que l’amour est aveugle, il faut croire que la haine l’est tout autant. Car mon collègue Seb Musset, relayé par @si trouve, lui, que Nicolas Sarkozy a toujours été présenté de façon digne dans la presse (si,si !), tandis que François Hollande est systématiquement ridiculisé. Attention, les deux textes en liens supposent de chausser des lunettes militantes pour en comprendre le sens. Faute de quoi, vous risquez, comme moi, de ne pas saisir réellement où se situe le problème. Ou bien de songer que si Hollande a l’air dépassé et Sarkozy autoritaire, c’est peut-être qu’il y a un fond de vrai dans tout ça, allez savoir…

Allons, mes petits camarades journalistes et blogueurs militants de gauche, on se calme. C’est fini, il est parti Nicolas Sarkozy. « Avait, n’a plus », comme disent les p’tits zenfants.  Il est temps de lâcher les talonnettes de notre ancien président. A moins bien sûr que vos chiffres de fréquentation ne vous murmurent à l’oreille que l’anti-sarkozisme reste plus rentable, même post mortem, que la critique éclairée de la Normalité. Si c’est cela, je m’incline.

08/10/2012

Michel Onfray se prend les pieds dans la muleta

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 16:57

Etre un philosophe médiatique est une charge qui impose quelques devoirs. A commencer par celui d’être présent dans les grands débats de société. Peu importe que l’on ait ou non quelque chose à dire, le tout est de se positionner. Car alimenter le buzz, c’est indispensable pour vendre des livres. Les médias embrayent avec enthousiasme, en vertu d’une loi saine à l’origine, mais sans cesse dévoyée : la qualité de la source. De là découle la fiabilité de l’information. D’où la recherche de gens déjà reconnus qui apportent l’assurance qu’au moins si on se trompe, on le fera collectivement, ce qui est réconfortant. Evidemment,  on pourrait s’attendre à ce que le journaliste chasse en permanence les nouveaux talents, experts, philosophes, romanciers. Hélas, la plupart du temps il lui faut aller vite, donc trouver le bon client, lequel est généralement celui qu’il a interviewé la veille. Ainsi se façonnent les personnages médiatiques. Une fois en haut du podium, ils perçoivent les jetons de présence et les dividendes qui croissent très vite de façon exponentielle. Le seul risque, c’est le retournement médiatique, car les médias ont l’habitude de brûler ce qu’ils adorent…

Certains auront deviné, rien qu’à l’évocation du terme « philosophe médiatique », que j’évoque ici Michel Onfray. Ceux qui ont dit « BHL » sont priés d’aller au coin. BHL est romanquêteur, éditorialiste, acteur, réalisateur, business man, patron de son propre réseau germanopratin, ministre des affaires étrangères par interim et plein d’autres choses encore, mais il ne philosophe plus depuis fort longtemps. Michel Onfray, si. Il publie, anime, débat, bref il s’exprime et, parce qu’il est philosophe, on appelle cela : philosophie. Parfois, il donne un cours de mediatraining à des gens trop sincères pour les comprendre, dévoilant ainsi une nature cabotine qu’on avait devinée, mais dont on n’imaginait pas qu’il la révélerait avec tant de fraicheur. Tout récemment, il a fait couler de l’encre, comme on disait autrefois, en refusant de s’occuper de l’exposition Albert Camus. Ce qui suscite un portrait ébloui chez Télérama, et un article beaucoup plus circonspect du côté du Monde.

C’est peu dire que les médias abiment tout ce qu’ils touchent. Je gage que si Michel Onfray était demeuré, comme l’immense majorité de ses collègues, sous le radar de la presse, il se serait sans doute épargné des réflexions aussi grossièrement balourdes que celles qu’il propose sur la corrida. On lui pardonnera la tentation d’être reconnu de son vivant, même si elle obère sérieusement celle d’être salué après sa mort. Entre la jouissance terrestre et la gloire d’être immortel, il faut choisir.

Michel Onfray donc, s’attaque à la corrida.  L’ennui, c’est qu’on attend beaucoup d’un philosophe, et en particulier qu’il identifie dans un phénomène de société les questions fondamentales, en s’appuyant sur une analyse juste des choses. Hélas, en l’espèce…

Voici l’argument essentiel :

« Il cohabite en chacun de nous un cerveau de l’intelligence et un cerveau de serpent : on doit au premier les artistes, les écrivains, les bâtisseurs, les philosophes, les musiciens, les inventeurs, les pacifistes, les instituteurs ; au second, les tortionnaires, les tueurs, les guerriers, les inquisiteurs, les guillotineurs, et autres gens qui font couler le sang – dont les toreros ».

La juriste que je suis frissonne à l’idée que l’on puisse encore penser et donner à penser que le monde se divise entre les gens « intelligents » et les criminels, comme si chacun d’entre nous ne portait pas en lui, mêlés de la manière la plus intime, l’intelligence et le reptilien (sans compter tout le reste). Si Onfray avait été de droite, je gage qu’il se serait trouvé des esprits chagrins pour déceler dans ses propos des relents de la vieille théorie du criminel-néAdmettons qu’il s’agisse d’un malencontreux raccourci de plume, mais c’est quand même fâcheux. Et surtout très peu sophistiqué comme vision du monde…A ce compte-là, je connais beaucoup de philosophes…par exemple tous les habitués du Bar des Platanes.

« Sade est le maître à penser des amateurs de corrida, ajoute l’auteur : il fut avant les Lumières le dernier penseur féodal pour qui son bon plaisir justifiait le sang versé. Il faut en effet un formidable potentiel sadique pour payer son entrée dans une arène où le spectacle consiste à torturer un animal, le faire souffrir, le blesser avec cruauté, raffiner les actes barbares, les codifier, (comme un inquisiteur ou un tortionnaire qui sait jusqu’où il faut aller pour garder en vie le plus longtemps possible celui  qu’on va de toute façon mettre à mort…) et jouir de façon hystérique quand le taureau s’effondre parce qu’il n’y a pas d’autre issue pour lui ».

Avancer que Sade est le maitre à penser des amateurs de corrida est séduisant en première analyse. Qui sait si l’idée ne vient pas de la fameuse Histoire de l’oeil de Georges Bataille…L’ennui, c’est que l’argument s’appuie sur un contresens.  Personne n’assiste à une corrida pour voir torturer un animal, moins encore pour le voir mourir. A l’exception peut-être de l’héroïne de Bataille et pour cause, l’auteur mène une expérience philosophique sur l’érotisme et la mort. Les héros de ce roman commencent par organiser des orgies et finissent par tuer un prêtre. Qu’on ne s’étonne donc pas qu’au passage ils aillent jouir en regardant mourir des toros à la corrida. Mais laissons-là les personnages déments de Bataille. Les afficionados vont à la corrida pour voir un homme risquer sa vie en affrontant un animal de 500 kilos (minimum) aux cornes aussi dangereuses que des poignards. Les « olé » de la foule saluent le courage du torero qui enroule le danger autour de lui et lui échappe. Pas la souffrance du toro. Jamais. Pas plus que la mort du toro ne suscite de « jouissance hystérique ». Non, on salue le torero s’il a tué son adversaire sans le faire souffrir, on le conspue si le toro blessé agonise inutilement du fait de la maladresse de l’homme. Relevons au passage que l’estocade est un des moments les plus dangereux pour le torero. J’ai souvenir de l’un d’entre eux, mort à 21 ans, d’un coup de corne en plein coeur, en même temps que le toro qu’il venait de combattre.

Non vraiment, l’argument du plaisir tiré du spectacle de la souffrance est absurde et insultant. Mais pour s’en rendre compte, encore faut-il le développer jusqu’au bout.  Si le public du sud de la France, de l’Espagne et de l’Amérique du Sud, ainsi que de quelques autres lieux est vraiment animé des sentiments que décrit Michel Onfray, cela représente des centaines de milliers de personnes, au bas mot, et autant de gens qu’il convient d’interner d’urgence.  Parce que je ne sais pas vous, mais moi, à l’idée que des centaines de milliers d’individus prennent plaisir à voir souffrir et mourir six toros par corrida, cela me fait frissonner d’horreur. Surtout que la plupart d’entre eux passent ensuite des heures dans les bistrots à se repasser le film imaginaire de toutes les grandes corridas auxquelles ils ont assisté. De fait, je n’ai absolument pas envie que ces monstres trainent dans la nature. Et puis qui sait de quoi ils seront capables si on les prive de leur exutoire ? En tout état de cause, en quoi supprimer la corrida, permettrait-il d’exorciser le mal du coeur des afficionados ? On reconnait bien là la traditionnelle obsession contemporaine de ne pas voir pour se convaincre que ce qu’on ne voit pas finira par disparaître.

En réalité, la corrida pose des questions très profondes. Le travail du philosophe – non médiatique ? – consiste en l’espèce à  s’interroger par exemple sur ce qui pousse des hommes à notre époque encore à risquer leur vie pour un « spectacle ». Pour sauver les autres encore, on comprend : pompier, secouriste, par exemple, mais pour un « spectacle » ? On peut se demander aussi pourquoi cette tradition parait si barbare, c’est-à-dire étrangère et dépassée, aux yeux de ceux qui ne la connaissent pas. Est-ce parce que nous sommes en passe de vaincre la violence de nos sociétés, comme le soutient Michel Onfray ? N’est-ce pas plutôt parce que nos violences ont changé de visage, parce qu’elles ne sont plus physiques, mais morales ? Le sang ne coule plus que caché derrière des murs ou dans le secret des âmes, c’est-à-dire partout où notre société le dissimule pour ne plus le voir. Sinistre hypocrisie, mortel aveuglement collectif que le philosophe aurait aperçu s’il avait pris le temps de faire autre chose que de recopier un tract de défenseurs des animaux. L’allusion à Sade – il fallait bien contrer Hemingway, Goya et Picasso – n’éblouira que les naïfs. Le philosophe beaucoup moins médiatique Dany-Robert Dufour s’inspire de manière autrement plus intéressante du divin marquis pour décrire notre époque…Et considère non pas qu’il est le dernier penseur féodal, mais au contraire le prophète monstrueux de notre société de consommation.

Si Michel Onfray avait travaillé son sujet (oxymore pour un personnage médiatique dont la seule signature suffit à valoriser n’importe quelle production), interrogé des afficionados, des éleveurs de toros, des toreros, des directeurs d’arènes, il aurait saisi qu’au plus profond de cet amour de la tauromachie, il y avait une peur primale, ancestrale et éternelle : celle de la mort. Et un espoir fou : celui, à chaque course de toros, de voir un homme, en habit de lumière et ballerines, c’est-à-dire incroyablement fragile et démuni, triompher de l’effrayant cauchemar en un combat rituel. C’est sans doute cela qui interpelait les Goya et autre Hemingway. Eux ne craignaient pas d’effleurer ce mystère, quitte à se mettre en danger. Ce genre de courage n’est visiblement plus à la mode.

Quand la corrida aura disparu, cette peur s’exprimera différemment. Non par d’autres violences,  elle n’est pas l’expression du goût du sang contrairement à ce qu’avancent les ignares, mais par d’autres souffrances. Simplement, celles-là ne brilleront pas dans le soleil et la poussière au rythme d’un Paso Doble. Il n’y aura plus ni or, ni sang, ni olé. Plus de décorum ni de sacré. Juste les antidépresseurs et, au choix, la corde, le gaz, ou les somnifères arrosés d’alcool. C’est un choix de société, je ne le juge pas, mais qu’on ne vienne surtout pas me dire que nous construisons un monde meilleur. Nous ne faisons que substituer de nouvelles violences aux anciennes. Le sacré et le décorum en moins. Qu’on me pardonne d’éprouver une certaine nostalgie de l’esthétique.

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