La Plume d'Aliocha

08/06/2012

La cour exige des preuves du « complot » contre Jérôme Kerviel

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 10:49
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Palais de justice, jeudi 7 juin, 14 heures, troisième jour d’audience : Le clan Kerviel arrive au pas de course, chargé de deux valises et plusieurs cartables. Les avocats en extraient 4 épais dossiers à sangle rouges qu’ils posent sur les tables et plusieurs autres dossiers plus petits. Visiblement, la déculottée qu’ils ont subi la veille les incite à passer à l’attaque. Du côté de la Société Générale, on fait mine de ne rien voir. Les avocats discutent en riant avec Claire Dumas. On s’attendait à revenir en détail sur la théorie de la manipulation, las ! ce fut de loin la journée la plus ennuyeuse de la semaine. La présidente a poursuivi l’examen méticuleux des opérations passées en 2007. Cette fois, il s’agissait des mois de juin et juillet. A cette époque-là, Jérôme Kerviel porte une position de 30 milliards. Pour mémoire, les fonds propres de la banque s’élèvent à 29 milliards…Les techniques de dissimulation sont  les mêmes, les justifications apportées par l’ancien trader aussi. On en revient toujours à ces étranges mails destinés à dissimuler ce que tout le monde savait dans des termes d’une absurdité que nul ne pouvait ignorer.

Une perte latente de plus de 2 milliards

En juin, les positions de Jérôme Kerviel affichent une perte latente de plus de 2 milliards. Et ses supérieurs bien sûr ne disent rien. Jusqu’au 19 juillet où le marché se retourne enfin et où  Jérôme Kerviel empoche le bénéfice hallucinant de ses positions. Croyez-vous qu’il hurle de joie sur le desk ? Pas du tout, il se tait. Ses supérieurs aussi, semble-t-il, alors même qu’on nous soutient qu’ils savaient.  Ils sont décidément très stoïques, à la Société Générale. La journée n’a pas aidé l’ancien trader, mais elle a permis de mesurer quand même les insuffisances du contrôle interne de la Société Générale. Claire Dumas explique que les alertes s’allumaient mais en des lieux et à des moments différents et que Jérôme Kerviel était passé maître dans l’art de les éteindre. Si on ne l’a pas repéré, c’est qu’il n’existait pas à l’époque de contrôle transversal capable d’identifier qu’un seul agent déclenche de nombreux problèmes et d’avoir une vue d’ensemble de ses opérations.  « Et puis Jérôme Kerviel coopérait avec gentillesse. Compte-tenu des délais de clôture comptable, obtenir une réponse rapide permet de passer au problème suivant ». « Donc les contrôleurs ne contrôlent pas les gens qui leur parlent gentiment ? » lance David Koubbi. La présidente observe quand même que les contrôles fonctionnaient puisque les alertes se sont déclenchées, avant de conclure « ils n’étaient peut-être pas performants ».

« Je veux des témoins qui témoignent sous serment ! »

16h50 : Après une brève suspension d’audience, David Koubbi monte au feu. « On a procédé à un dégazage en pleine marée noire » explique-t-il à la Cour en tentant de revenir sur le terrain de la manipulation.

– Je veux des témoins qui témoignent sous serment et qui apportent des preuves écrites, s’emporte Mireille Filippini, on est prêt à les croire, on est prêt à croire à tout !

Sur ce, l’avocat remet à la Cour ainsi qu’à ses adversaires une chemise contenant des pièces qui déclenche un nouvel affrontement.

– vos pièces, il fallait les déposer au début du procès, qu’on ait le temps de les lire, tempête la présidente, tout en essayant de ranger les documents dans leur chemise jaune sans y parvenir tant elle semble énervée. Voilà 14 ans que je fais du pénal, je n’ai jamais vu cela. Vous êtes conscient qu’il y a déjà eu des demandes de report de l’adversaire pour des pièces déposées le premier jour et vous, vous les donnez maintenant. Si vous en avez d’autres à produire, c’est lundi au plus tard et ça vaut aussi pour la Société Générale !

L’un des avocats, François Martineau, demande l’autorisation de poser une question à Jérôme Kerviel. Cheveux poivre et sel, air patelin, un sourire perpétuellement aux lèvres, c’est le plus redoutable des conseils de la Société Générale.  Ses interventions sont aussi calmes que mortelles pour l’ex-trader.  Furieuse d’avoir perdu du temps dans son programme, la présidente n’accorde qu’une minute à l’avocat de la banque.

– Qui vous a demandé de faire cela, lance-t-il, visiblement décidé à pousser son avantage en faisant répéter à Jérôme Kerviel les explications sur lesquelles butte la présidente depuis la veille.

– c’est ce qu’on attendait de moi

proprio motu ? interroge l’avocat

– je ne parle pas….répond Kerviel avec embarras, il n’a visiblement pas saisi le sens de la formule latine.

– Il ne parle qu’anglais, commente la présidente.

– c’est dommage, plus personne ne parle latin, croit devoir placer David Koubbi avec un sourire de bon élève qu’on devine destiné à s’attirer de nouveau la bienveillance de la Cour.

– Pourquoi faire plaisir à votre hiérarchie, reprend François Martineau ? Quel était votre intérêt d’envoyer des faux e-mails ?

– Atteindre les objectifs irréalisables fixés par ma hiérarchie. Ils avaient une option gratuite sur moi : si ça gagne ils empochent sur mes gains, si ça perd, ils ne savaient rien.

Les débats se concentrent de nouveau sur la fastidieuse mais nécessaire analyse des positions, des pertes latentes, des techniques de dissimulation. En admettant que les supérieurs de Jérôme Kerviel lui aient dit ou laissé entendre qu’il faisait ce qu’il voulait à condition de ne pas déclencher les systèmes de contrôle ou, si cela arrivait, de parvenir à calmer les contrôleurs, on peut admettre qu’il dissimule ses positions, éventuellement ses pertes, mais pourquoi cacher aussi ses gains ?  Même la séduisante thèse du complot ne permet pas de résoudre cette incohérence. Sauf à considérer, comme semble le soutenir Jérôme Kerviel, que la banque a délibérément perdu 4,9 milliards pour que le marché oublie qu’elle avait englouti 2,2 milliards dans la crise des subprimes. Cinq milliards pour une couverture, c’est cher payé. A moins bien sûr que la mystérieuse cellule qui couvrait les positions directionnelles de Jérôme Kerviel à son insu ait aussi empoché les 4,9 milliards perdus lors du débouclage en janvier. Au point où on en est…

Kerviel : et la thèse de la manipulation surgit !

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 10:48

Palais de justice – mercredi 6 juin, deuxième jour d’audience, 9h30 : On dit que les suites de films à succès sont généralement loupées. C’est sans doute la raison pour laquelle le procès Kerviel pour l’instant ne fait pas salle comble. Les rangs de la presse sont aussi clairsemés que ceux du public. Même la foule des caméras a déserté. Au point que Jérôme Kerviel peut désormais circuler librement dans le palais de justice sans escorte.

Consacrée à l’examen des opérations réalisées entre mars et juillet 2007, la journée a été riche en rebondissements.

Préserver les apparences vis à vis de l’extérieur

« J’avais des informations sur l’existence d’un problème de subprimes aux Etats-Unis, j’ai pensé qu’il allait y avoir contagion », explique-t-il pour justifier sa décision, à compter du mois de mars 2007, de construire une position de 30 milliards en pariant sur la chute des marchés. Au départ, ses investissements se révèlent malheureux.

– Vous ne vous sentiez pas mal, interroge Mireille Filippini ?

– Si, bien sûr on est stressé dans ces moments-là.

– cela entrait-il dans vos attributions de prendre des positions sans couverture ? Vous n’étiez pas embêté ?

– quand on vous fixe des objectifs irréalisables à l’intéreur des limites qu’on vous impose, la seule solution est de faire ce que j’ai fait.

A cet instant, les débats prennent une fâcheuse tournure pour Jérôme Kerviel.

– si tout le monde savait ce que vous faisiez, pourquoi ne le disiez vous pas ? interroge la présidente qui ne cessera de revenir sur cette question tout au long de la journée.

– pour préserver les apparences vis à vis de l’extérieur, des commissaires aux comptes par exemple.

– vous êtes en perte, tout le monde le sait et personne ne vous dit rien, pourquoi ?

– vous leur demanderez.

Mireille Filippini ne saisit visiblement pas la logique de Jérôme Kerviel. A l’en croire, on lui aurait demandé de dissimuler ses positions, notamment à l’aide de faux e-mails et, dans le même temps, il assure que ses explications étaient invraisemblables, ce qui démontre que sa hiérarchie savait. Mais à quoi bon écrire des choses absurdes ? se demande la présidente. Jérôme Kerviel l’ignore, une alarme a sonné, ses supérieurs lui ont dit « démerde-toi pour régler le problème », il en a déduit qu’il devait rédiger de faux e-mails. La présidente revient à la charge :

– pourquoi donner des explications si elles sont si absurdes que personne ne peut y croire ?

– Pour l’extérieur, répond le trader.

– Parce que vous pensez que les gens de l’extérieur sont plus idiots que vos supérieurs ? s’agace la juge.

Et les contrôleurs, pourquoi s’échangent-ils des dizaines de mails sur les problèmes soulevés par Kerviel si, comme le prétend celui-ci, tout le monde savait ce qu’il faisait. « Les gens voulaient se couvrir » rétorque-t-il.

– Donc, la banque vous aurait demandé de faire des faux dans l’objectif de produire un faux bilan et de la fausse information financière ? s’agace un avocat de la Société Générale.

Mais qui savait, donnez des noms ! demanderont successivement la présidente et l’avocat général à plusieurs reprises. A cette question, Jérôme Kerviel ne répond jamais.  Ses avocats tentent maladroitement d’intervenir, sans succès. On devine qu’entraînés dans la logique de leur client, ils ont largement sous estimé la difficulté de sa défense et le caractère discutable de ses arguments. Le climat se tend de plus en plus entre David Koubbi et la juge. Il l’interrompt, elle s’irrite. Il accuse la banque de faux témoignage, elle est obligée de lui rappeler que la victime ne témoigne pas sous serment, pas plus que Jérôme Kerviel d’ailleurs, et qu’elle a donc le droit de dire ce qu’elle veut. Il se chamaille avec les conseils de la Société Générale, elle intime l’ordre à tout le monde de se taire et menace même de suspendre les débats.  Quant à Jérôme Kerviel, il a sans doute en mémoire la difficulté avec laquelle ses avocats ont bataillé en première instance sur le terrain technique, alors il a demandé à s’exprimer lui-même. Le résultat n’est guère plus convaincant. A ceci près que contrairement à Dominique Pauthe qui présidait les débats en première instance, Mireille Filippini  questionne régulièrement l’ex-trader sur les raisons de ses actes, de sorte qu’il se livre plus facilement.

Ma position était couverte au niveau de la banque !

L’heure du déjeuner approche, Jérôme Kerviel est à la barre, invité à s’expliquer sur ses activités du printemps 2007 quand soudain il lance :

– ma position était couverte au niveau de la banque,

– mais elle était perdante, observe la présidente qui n’a pas saisi où il allait l’emmener.

– Des éléments recueillis dernièrement montrent que la position était couverte, insiste l’ex-trader.

– Si vous aviez débouclé fin mars, à combien la perte se serait élevée ? interroge la juge qui poursuit son idée.

– Une autre équipe l’avait couverte, rétorque Jérôme Kerviel, sibyllin.

– Et vous n’en n’avez jamais parlé , vous étiez à découvert sans savoir que vous étiez couvert, interroge la juge qui vient de saisir mais peine à naviguer dans les eaux troubles où l’on tente de l’emmener, quel est l’intérêt ?

– Me faire sauter au bon moment.

– Pourquoi ?

– Parce que la crise des subprime se propage, on savait que de grosses pertes allaient devoir être annoncées…

– Donc c’est un plan concerté plus d’un an à l’avance ?

Autour de Jérôme Kerviel, tous les avocats son debout et s’agitent dans un étrange ballet de robes noires. On sent que quelque chose vient de basculer dans le procès. David Koubbi rappelle à la juge l’existence de la lettre qu’il vient de verser aux débats. Elle n’a pas encore eu le temps de la lire, mais tique sur son caractère anonyme. La défense explique que le témoin, un ancien salarié de la Société Générale, se sent menacé mais qu’il est prêt à s’expliquer dans le secret du cabinet du juge. « Nous ne sommes pas à l’instruction, Maître » ! lance la présidente, avant de préciser que s’il y a des menaces et des pressions démontrées, elle prendra des mesures. Plus tard dans la journée, Jean Veil, l’un des avocats de la banque, lit la fin de cette fameuse lettre « voilà les grandes lignes du scénario qui me passe par la tête et qui semble plus cohérent avec la Société Générale que j’ai connue ». Un scénario imaginaire, donc, voilà à quoi se résume pour l’instant le fameux témoin mystère censé révéler toute la vérité sur cette incroyable affaire…

A la fin de cette deuxième journée d’audience, Jérôme Kerviel se retrouve coincé dans une présentation des faits qui ne convainc guère. Quant à la thèse du complot – il corrige : de la manipulation -, elle suscite pour l’instant une curiosité légèrement incrédule chez la présidente et les rires moqueurs des avocats de la banque. Sur les bancs de la presse, l’opinion à ce stade est unanime : la défense est sérieusement en difficultés. Les avocats vont devoir monter d’un cran s’ils veulent retourner la situation à leur avantage…..N’est-ce pas au fond contre lui-même que Jérôme Kerviel complote depuis le départ ? s’interroge Stéphane Durand-Souffland dans Le Figaro.

05/06/2012

Kerviel : « je n’ai jamais eu l’objectif d’être trader »

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 23:06
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Palais de justice, Lundi 4 juin 8h30 du matin : Une forêt de caméras, d’appareils photos et de micros tendus sur des perches signale l’entrée de la première chambre de la Cour d’appel de Paris, où va se tenir le procès en appel de Jérôme Kerviel.   Une journaliste TV briefe ses équipes pour ne pas rater l’arrivée de la star du jour. Son problème, c’est que la salle est située précisément entre les deux accès au Palais, par le boulevard d’un côté, la place Dauphine de l’autre.  Impossible donc de savoir  par où le trader va arriver, il faut répartir les équipes et compter sur sa bonne étoile. Soudain, une clameur retentit, immédiatement suivie d’un galop furieux. On se plaque contre les colonnes de pierre pour laisser passer ce qui ressemble fort à un troupeau de bisons. Les barrières anti-émeute vacillent, au point que les gendarmes se précipitent pour tenter de contenir l’incroyable cohue que vient de déclencher l’arrivée au palais de Jérôme Kerviel.   Au milieu de cette houle, quand la vague se creuse, on aperçoit parfois son visage, éclairé par les caméras. Tout cela n’a duré que quelques secondes, déjà il est dans la salle. Les lourdes portes  se referment sur lui, l’océan furieux s’apaise. Dans le calme retrouvé, les journalistes de presse écrite et le public sont invités enfin à entrer. On nous installe sur un balcon qui renforce l’image théâtrale naturellement attachée à un procès. Surtout dans cette salle prestigieuse, richement ornée, où se tint notamment le procès Pétain et qui sert aujourd’hui aux cérémonies solennelles et aux prestations de serment des avocats.

Quelques mètres plus bas, les acteurs s’installent et bavardent avec une étonnante décontraction. La travée de droite quand on fait face au tribunal accueille Jérôme Kerviel et ses conseils. Celle de gauche est réservées aux parties civiles. A les observer, on se croirait deux ans en arrière. Tous les personnages sont identiques. Le trader, costume bleu nuit, chemise blanche, cheveux coupés court, chaussures à la mode,  n’a pas changé. Il porte le même masque de guerre que lors du premier procès, à croire que le temps s’est arrêté. Du côté de la Société Générale, on retrouve Claire Dumas, la représentante de la banque, entourée de ses trois avocats dont Jean Veil qui sort d’un immense cartable un code pénal et un code de procédure pénale, de l’eau, un ordinateur portable et quelques volumineux dossiers.  Frédéric-Karel Canoy, l’avocat des petits actionnaires, Daniel Richard et Richard Valeanu, les avocats des salariés, virvoltent dans les travées. Ils cherchent leur rôle, aurait sans doute commenté Céline.

La Société Générale « squatte »

9h10 La sonnerie annonce l’entrée de la Cour. Jérôme Kerviel rejoint la chaise qui lui est destinée, bois et cuir bleu, devant les bancs où sont assis ses avocats. La présidente, Mireille Filippini, s’installe entourée de ses deux assesseurs, un homme et une femme. Dans leur robe, les juges semblent anonymes, interchangeables. Ainsi le veut le rituel, ils incarnent la justice, et celle-ci n’a pas de visage. Enfin presque…La présidente est une femme brune aux cheveux très courts, à la mine volontaire et concentrée. D’entrée de jeu, elle enjoint à toutes les parties civiles de se positionner sur les bancs de gauche. Les avocats concernés, ceux des actionnaires et des salariés, en profitent pour se plaindre avec la joie mauvaise du gamin à qui la maîtresse vient de donner raison en cour de récréation : « depuis le début, la Société générale fait comme si elle était la seule partie civile, elle squatte ! » lance l’un d’entre eux. Evidemment, les conseils de la banque protestent. « Quatre rangées pour la Société Générale ça fait beaucoup » assène la présidente d’un ton sec. Jean Veil, tout tremblant de fureur, ramasse ses affaires en vrac, quitte son banc et s’installe ostensiblement au fond de la salle sur la dernière banquette, non sans avoir bougonné quelque chose du genre « pour 4,9 milliards on peut avoir la place de s’installer ». Finalement l’avocat revient quelques instants plus tard et s’assoit le long du mur, pas très loin du parquet et surtout du côté gauche de la salle. Satisfaite d’avoir institué un rapport de force à son avantage, la présidente s’attaque à la liste des témoins pour indiquer quand ils seront entendus.  Comme en première instance, il y a des défections, des agendas surchargés, des mauvaises volontés et des peurs.

« Je considère que je ne suis pas responsable de cette perte »

Le moment est venu d’appeler Jérôme Kerviel à la barre ou ce qui en tient lieu, un pupitre en plexiglas surmonté d’un micro. Il se tient debout, très droit, les deux jambes écartées, les épaules cabrées,  les mains croisées devant ses cuisses. Toujours aussi impeccable, lisse, illisible. Un acteur. Interrogé sur sa situation personnelle, il répond qu’il n’a plus de travail depuis un an et qu’il est sans revenu… 

Pourquoi avez-vous fait appel du jugement, interroge la présidente.

Je considère que je ne suis pas responsable de cette perte, j’ai toujours agi en connaissance de cause de ma hiérarchie, répond Jérôme Kerviel. Il voudrait en dire plus mais la présidente l’interrompt. Tandis qu’il se rassoit,  elle débute le long exposé des faits qui doit introduire les débats. A l’évidence, la technique ne l’effraie pas, au contraire, la voici qui plonge dans l’infernal jargon financier, mais aussi dans l’organisation de la banque, elle-même hermétique à souhait. Kerviel ne travaillait pas à la Société Générale mais chez SGCIB, (Société générale corporate and investment banking), c’est totalement différent. L’anglais, elle s’en joue la présidente. A croire qu’elle fait exprès d’adopter un accent français qui semble tout droit sorti d’une blague de café du commerce. Le P&L qu’il est de bon ton de prononcer « pi n’èl » devient avec elle le « pé et èl ». Il faudra s’y faire, d’ailleurs elle prévient : il est recommandé de laisser tomber les put et les call pour leur préférer leur traduction française, à savoir les options d’achat et de vente.

Jérôme Kerviel l’écoute, immobile. On devine qu’il évalue la juge, qu’il note mentalement les erreurs et les approximations. Peut-être qu’il s’en amuse, à moins que déjà il n’anticipe les explications qu’il devra fournir, ou les brèches d’ignorance dans lesquelles il pourra s’engouffrer. Lui qui connait si bien la finance, mais qui peine tant à faire comprendre combien elle est indigne et à quel point il n’a fait qu’en révéler les noirceurs…. Son avocat lui donne une note, le trader la lit et tend la main en arrière sans se retourner pour obtenir de quoi écrire. On lui passe un grand bloc sur lequel il s’empresse de griffonner.

L’horloge murale égrène lentement les minutes, tandis que la présidente poursuit sa plongée dans l’épaisse boue jargonneuse de l’affaire. Deals, appels de marge, warrants, modélisation, Eliot, contreparties, base tampon, stress tests, value at risk, strike, référentiel, limite de réplication, spiel, directionnel, market making. Jérôme Kerviel masse de temps en temps son épaule gauche qui, visiblement, le fait souffrir. Les journalistes sont à la peine. Une incompréhension lasse se lit sur les visages du maigre public. C’est donc cela, l’affaire Kerviel ?

10h15 : la présidente rappelle le trader à la barre, on dresse l’oreille. A-t-il subi un media training depuis le premier procès ? Toujours est-il qu’il s’exprime plus haut, plus fort, plus lentement, au point qu’on parvient à le comprendre.  Il est prié de raconter son parcours professionnel. On retiendra que la Société Générale a été son premier et unique employeur, à compter d’août 2000. Il n’avait que 23 ans. En l’écoutant relater cliniquement son CV, on songe à la défense menée par Olivier Metzner en première instance : Jérôme Kerviel n’est rien d’autre que la créature de la Société Générale. C’était pas mal vu, quand même…

Jérôme Kerviel se rassoit, la présidente reprend l’exposé des faits, un léger assoupissement gagne la salle. Les avocats piantotent sur leur téléphone portable. L’histoire, ils la connaissent par coeur. Pour l’instant, ils n’ont pas grand chose à faire. Il n’est même pas indispensable d’écouter.

Mandat or not mandat ?

Jérôme Kerviel est rappelé à la barre pour s’expliquer sur le travail qui était le sien à la Société Générale. Le voici qui tergiverse. Son activité d’arbitrage était mal nommée,  car elle était plus risquée que ne l’est une traditionnelle activité de ce type consistant à jouer sur les écarts infimes de cours entre deux places de cotation. Surtout, il commence à poser les jalons de sa défense : il conteste l’assertion selon laquelle il aurait eu un mandat. Et pour cause, c’est l’existence d’un mandat assorti de limites précises qui conditionne  l’infraction-clef du dossier, à savoir l’abus de confiance. Si on lui a posé des règles écrites et claires, alors on peut lui reprocher de les avoir dépassées, dans le cas contraire, il ne reste plus que l’introduction frauduleuse de données et le faux et usage de faux, dont la gravité est bien moindre. Il tente aussi de placer que sa hiérarchie savait ce qu’il faisait mais la présidente le bloque dans son élan. Elle entend avancer pas à pas et pour l’instant, elle étudie la question de son activité, des limites qui l’encadraient ainsi que celle de ses collègues. Sans surprise, jérôme Kerviel objecte régulièrement aux questions pratiques qu’on lui pose : « ça dépend, c’est plus compliqué ». Mais la présidente ne se laisse pas entrainer sur ce terrain, elle discute avec lui pied à pied, technique contre technique, le ramenant à la logique quand cela s’avère nécessaire. Doucement mais surement, elle trace une ligne, celle-là même que les personnes mises en cause par la justice tentent si souvent de faire bouger entre la réalité et le mensonge, le licite et l’illicite, l’excuse légitime et l’argument intenable. David Koubbi, l’avocat du trader,  commence à s’inquiéter et ça se voit, il passse la main dans ses cheveux, bouge sur sa chaise, et finit par se décider à intervenir pour préciser que son client  connaissait la limite mais pas sa portée. La présidente le tacle : « vous aurez la parole quand je vous la donnerai, c’est votre client qui a voulu s’exprimer« .

« Je n’ai jamais eu l’objectif d’être trader »

L’avocat et son client sont en train de s’apercevoir que la présidente a travaillé son dossier, elle ne se laisse pas faire. Tout ceci sent la déconfiture. Et quand Jérôme Kerviel entonne une énième fois le refrain du « c’est plus compliqué », elle l’envoie dans les cordes d’une seule question : qu’est-ce qui est plus risqué, une position directionnelle d’un faible montant ou une position couverte d’un montant plus important ? Jérôme Kerviel ne peut répondre qu’une chose : la première.

C’est alors qu’intervient l’avocat général.

– Est-ce que la spéculation pure entrait dans votre mandat ?

– oui, mais je conteste le mandat,

– dans ce cas pourquoi avoir dit lors du premier procès, comme en témoignent les minutes, que cela n’entrait pas dans votre mission ?

–  s’il existe une limite de 125 millions d’euros pour le directionnel (la spéculation), c’est bien qu’on a le droit d’en faire.

Bien vu, sauf qu’il est mal placé pour invoquer des limites dont il nie par ailleurs l’existence.

L’avocat général revient à la charge :

– vous avez également dit que vous saisissiez des positions fictives sans en informer vos chefs pour masquer vos positions ouvertes.

– Est-ce que je me levais pour prévenir à chaque fois que je faisais une opération fictive, la réponse est non. Est-ce que mes supérieurs savaient, la réponse est oui. C’est à cette dernière question que je répondais.

La présidente reprend la main.

– Il est écrit dans le cahier de trading que le but n’est pas de gagner de l’argent…

– dans ce cas, pourquoi fixer des objectifs financiers ?

– pourquoi êtes-vous devenu trader ?

– parce que j’étais passionné par la finance. J’ai commencé au middle office, et puis j’ai voulu me rapprocher de la salle des marchés parce que c’est là que ça bougeait le plus. Mais je n’ai jamais eu l’objectif de devenir trader. En France, je n’ai pas le profil, d’ailleurs on me l’a toujours fait comprendre dans la salle des marchés. C’est très rare qu’un assistant trader devienne trader.

« Je n’ai jamais eu l’objectif devenir trader, en France, je n’ai pas le profil, d’ailleurs on me l’a fait comprendre dans la salle des marchés »….Et si nous étions là au coeur du sujet ?

Note : J’ai quitté les débats à midi, ils n’étaient pas terminés. L’audience a repris l’après-midi, je n’y étais pas.

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