La Plume d'Aliocha

23/06/2012

Quand sonne l’heure des vérités

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 11:19
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Palais de justice, jeudi 21 juin, neuvième jour d’audience 16h30 : le moment est enfin venu d’entendre Daniel Bouton, président de la Société Générale à l’époque des faits. C’est l’homme qui a géré la perte, organisé l’augmentation de capital et sauvé la banque. C’est aussi celui à qui l’on reproche les « années fric » et dont on dénonce l’arrogance autant qu’on moque les costumes mal coupés. Un inspecteur des finances, un morceau d’intelligence pure, l’un de ces hommes qui participent dans l’ombre au gouvernement d’un pays. Pas très grand, le visage rond, les cheveux gris, le costume aussi, on peine à croire, en le voyant arriver dans la salle avec sa petite mallette à la main, pas show off pour deux sous, que cet homme-là pèse des millions et a dirigé des dizaines de milliers de personnes.

Des positions létales

Les avocats de la Société Générale ne l’interrogent pas, ils se contentent de le lancer, et Daniel Bouton démarre son récit du week-end maudit où Socgen a failli couler. « Dans la nuit du samedi au dimanche Philippe Citerne (le directeur général) m’appelle pour me dire : il nous arrive quelque chose d’incroyable, Jérôme Kerviel nous raconte une histoire dans laquelle il a fait gagner 1,4 milliards à la banque de manière simulée. C’est sans précédent un rogue trader qui fait gagner de l’argent. Vers 11heures dimanche matin, Jean-Pierre Mustier m’annonce que le trader vient d’avouer qu’il a construit une position longue (acheteuse) de 50 milliards, le ciel nous tombe sur la tête. La vie d’un certain nombre de personnes va basculer et en particulier la mienne. C’est un dissimulateur épouvantable car il quitte la banque le samedi soir en ne disant pas qu’il a continué à augmenter des positions déjà létales ». Létales, c’est le grand mot de Daniel Bouton, il le répète plusieurs fois. Mortelles, en langage courant. Il poursuit le récit en évoquant le sauvetage de la banque, les autorités de tutelle l’augmentation de capital.« Il ne doit pas y avoir de positions directionnelles dans une banque, j’avais constitué de petites équipes de besogneux qui n’avaient pas l’autorisation de faire de l’overnight » poursuit-il, mais on peine à le croire sur ce sujet surtout qu’il confie fièrement un peu plus tard que c’est lui qui a déplafonné les bonus. « C’est vrai qu’il y a eu un problème d’ajustement de moyens, admet-il, il nous manquait une centralisation par trader et une cellule tournante ».

Interrogé sur l’hypothèse d’une manipulation, il répond de but en blanc : « c’est n’importe quoi ! » avant de s’embourber dans une explication macroéconomique sur la crise des subprimes. Soudain, il lance une phase choc qui réveille tout le monde : « c’est du même niveau que le complot du 11 septembre ». « Ce matin, j’ai réfléchi un peu, c’est idiot au regard du fonctionnement de la Société Générale ou alors c’est moi personnellement qui m’en occupait la nuit…Le comploteur dans cette théorie, ça ne peut être que moi, Philippe Citerne ou Jean-Pierre Mustier (le patron de la banque d’investissement). Cette cinquième ou sixième version de Jérôme Kerviel ne vaut pas mieux que les précédentes ».

– Jean Reinhart, l’un des avocats de la banque : Il y a deux ans, vous vouliez comprendre, est-ce que vous avez progressé ?

– Monsieur Kerviel s’est enfoncé vis à vis des policiers puis des juges dans un système dans lequel il ne peut s’avouer à lui-même qu’il a fait ça pour gagner un bonus supplémentaire, comme un shadock. C’est vrai que dans notre pays, on croit plus facilement le petit jeune que le gros méchant banquier.

L’étrange scénario d’un attentat contre le monde bancaire

Le témoignage de Philippe Houbé ? Il le démolit d’une phrase :  « l’homme de Fimat est touchant car je suis sûr qu’il est sincère. Et en même temps, ça s’explique en une demi-seconde, il ne voit qu’une jambe, ne comprend rien et tire des conclusions complètement fausses ».

A la question de Frédérik-Karel Canoy, avocat des actionnaires, regrettez-vous le terme de terroriste ?, Bouton apporte une réponse intéressante : « le 23 au soir, je ne sais pas quelles peuvent être les motivations de Monsieur Kerviel. Il y a peut-être plusieurs Kerviel dans plusieurs établissements et donc c’est un attentat terroriste ». On croit comprendre que la banque a imaginé, à un moment donné, qu’elle était en train de vivre un nouveau 11 septembre, sauf qu’en l’espèce il ne s’agissait plus de lancer des avions dans des tours, mais de faire exploser le système financier mondial à l’aide de traders terroristes. Joli scénario qui ne manquera pas d’alimenter l’imagination des auteurs de thrillers…

C’est lorsque Richard Valeanu, l’un des avocats des salariés, l’interroge sur le manque de moyens, que Bouton révèle le banquier dans toute sa splendeur. « J’ai fait le choix d’installer le siège de la banque sur la commune de Nanterre plutôt que celle de Londres, mais ce n’est pas facile en droit français quand on se trompe de 300 unités »…En clair, il aurait embauché plus « d’unités » si le droit du travail français était plus clément avec les employeurs.

C’est au tour de David Koubbi de l’interroger. On attendait avec impatience l’affrontement des deux hommes, hélas il n’en ressort rien.  Le témoin veut-il s’excuser d’avoir traité un présumé innocent de terroriste, c’est à dire de poseur de bombes qui tue des gens ? Pas avant le jugement, répond Daniel Bouton.

– Quand l’affaire a éclaté, personne ne croyait à la théorie de la banque…tente David Koubbi qui continue de rappeler les doutes d’origine pour tenter d’invalider le storytelling de la banque. Hélas, on ne coince pas si facilement un homme comme Daniel Bouton. « Ah ! Un grand avocat parisien vient de reconnaitre dans cette chambre que cette affaire est incroyable ! » réplique, triomphant, l’ex-pdg de la banque.

Et lorsque David Koubbi évoque la rémunération de Bouton, 5000 ans de salaire malgache, l’homme ne cille pas. Tout au plus estime-t-il, au vu des questions trop longues de l’avocat que, sans doute, il ferait mieux de s’asseoir pour écouter ses théories.

Il est 19h30, la présidente suspend l’audience un quart d’heure. Dans les couloirs presque vides à cette heure tardive, je croise Daniel Bouton escorté par deux gendarmes jusqu’à la sortie arrière du palais, place Dauphine. Il a l’air un peu perdu et porte sur lui la solitude du témoin qui vient de s’exprimer à la barre et s’en retourne sans savoir ce qu’on a pensé de ce qu’il a dit.

19h50 : il ne reste plus qu’une poignée de journalistes dans le « poulailler », Stéphane Durand-Souffland du Figaro, Mathieu Delahousse, RTL, Pascale Robert-Diard du Monde, Valérie de Senneville des Echos, Laura Fort qui suit le procès en live pour La Tribune. Nous échangeons nos impressions, les mines sont fatiguées. L’après-midi a été orageuse et lourde, autant à l’extérieur que dans la salle. Dehors, la fête de la musique a débuté, mais aucun son ne parvient à percer les épais murs de pierre du palais. Le drame que nous observons depuis deux semaines nous enveloppe.

Il reste deux témoins de moralité à entendre.

Le premier  est une jeune femme qui a connu Jérôme Kerviel à l’université. Il travaillait plus que les autres, il était gentil et pas flambeur. Ce n’était pas un génie, mais un bosseur. La banque n’a pas de question, la présidente non plus, le témoin se retire.

« Ce n’est pas un génie mais un gentil garçon attachant »

Le deuxième témoin, c’est Jean-Raymond Lemaire, l’expert informatique qui a rencontré Jérôme Kerviel le vendredi qui a suivi l’annonce au marché de la « fraude ». Grand, moustachu, le visage rose et la silhouette solide des gens qui ont un bon coup de fourchette, il y a quelque chose d’un père noël chez cet homme-là. Sur sa chaise, Jérôme Kerviel vient de quitter sa position de défense. Il a décroisé les bras et joint les mains, comme si une trêve invisible venait d’être déclarée. Le soir-même, il lui proposait de dormir chez lui pour échapper à la presse qui le traquait. C’est une décision qu’il a prise en quelques secondes, question de confiance. Ensuite, il l’a embauché pour tenir la comptabilité de sa société. Il « était gentil, aimable, très poli, ses collègues l’aimaient bien » explique le témoin. « Ce n’est pas un génie mais un gentil garçon, attachant. Il fait ce qu’on lui dit, il est courageux, mais il n’a pas beaucoup d’initiative. Quand on lui demandait quelque chose, tant que ce n’était pas cadré, il revenait nous voir ». Jérôme Kerviel en prison ? Il n’y croit pas : « ce n’est pas possible, il n’a ni tué, ni violé ». Le vrai Jérôme ? C’est celui d’avant tout cela, il ne le connait pas. Lui a rencontré un garçon qui regardait par terre et parlait tout bas. L’ex-trader a quitté son emploi en janvier 2011 pour s’occuper à plein temps de sa défense. Depuis, les deux hommes continuent de se voir, environ tous les deux mois. A-t-il trahi votre confiance, demande un avocat ? Pas encore.

Il est plus de 20 heures, on s’apprête à partir quand la présidente Mireille Filippini appelle Jérôme Kerviel à la barre. « Venez nous parler de vous ! ».

Le trader se lève, s’approche du micro. « On m’a demandé plusieurs fois en première instance qui j’étais, je ne comprenais pas la question. Mes parents m’ont appris la valeur travail. Ma mère était coiffeuse, dès l’âge de 14 ans j’ai commencé à l’aider au salon. Quand Daniel Bouton déclare que ma motivation c’était le bonus, je le prends comme une insulte pour moi et  mes parents. Je suis très fier de l’éducation que l’ai reçue. Quand je suis entré à la Société Générale, on m’a appris de nouveaux codes, mais l’argent n’a jamais été ma motivation. Durant 4 ans ma parole a été mise en doute, je n’ai toujours dit que la vérité ». Un silence solennel règne dans la salle, les mots de Jérôme Kerviel sonnent juste, son discours est fluide.« Par la force du travail, on m’a proposé un poste, je n’ai pas cherché ce travail, je n’ai pas de complexe d’infériorité. Il y a des gens plus intelligents que moi, je vis très bien avec cela. J’essayais de bien faire mon boulot, c’était une passion. Très certainement j’étais à côté de la réalité, mais très fortement encouragé par mes supérieurs. J’ai été blessé et choqué qu’on puisse m’accuser d’un système frauduleux, je n’ai fait qu’appliquer la technique de la banque. Un monde qui était ma passion, j’aimais la Société Générale, c’était ma deuxième famille. Voir, lorsque l’affaire a éclaté, qu’ils me lâchaient et ne disaient pas à quoi ils avaient assisté, cela m’a blessé et fait énormément de mal ».

« Je n’attends qu’une chose, c’est que ce calvaire cesse ! »

« Ce n’est pas tant ma situation personnelle, mais les dommages collatéraux…La voix de l’ex-trader se brise. Les journalistes lèvent la tête de leur carnet, la salle suspend son souffle, le silence est absolu. Jérôme Kerviel cherche au fond de lui-même la force de poursuivre son récit. « Ma mère a développé une maladie pendant cette affaire, elle est en fauteuil roulant. Lorsqu’elle est sortie du coma elle m’a dit : je vais venir à ton procès parce que je sais que tu n’es pas un faussaire ». Les gorges se nouent. Dans ce procès où l’humain a tenu si peu de place, l’ex-trader au visage dur, à l’attitude si lisse depuis deux ans, laisse enfin se fissurer l’armure. « Je n’attends qu’une chose, c’est que ce calvaire cesse ».

David Koubbi l’interroge d’une voix douce, il ne faut surtout pas briser le charme, interrompre ce chant si fragile :

– Vous avez appris quelque chose depuis que vous n’êtes plus trader ?

– La virtualité des relations humaines, mais j’ai fait aussi des rencontres formidables, des gens gentils qui m’ont tout donné sans rien attendre en retour.

– Au plus profond de vous-même, vous considérez que vous devez des excuses à la Société Générale ?

– Aux salariés oui, mais c’était difficile tant que je ne comprenais pas, aujourd’hui j’ai compris.

– Et vis à vis de la Société Générale, de Daniel Bouton ?

– J’écoutais la déposition de Daniel Bouton, si l’épée de Damoclès au-dessus de ma tête n’était pas sur le poin de tomber, je répondrais que c’était le business model de la banque, tout nous encourageait à faire ce genre de choses.

– Et les 50 milliards ?

– J’ai perdu contact avec la réalité.

– Vous avez foi en la justice ?

– Bien sûr.

– Pourquoi ?

– C’est comme ça que j’ai été éduqué.

Il est 20h40, Mireille Filippini clot les débats. La semaine prochaine sera consacrée aux plaidoiries. Aux avocats désormais de défendre la vérité de chacun. Celle de Daniel Bouton, le grand banquier responsable de 160 000 personnes en 2008 qui ne comprend toujours pas comment l’un de ses traders a pu prendre des positions mortelles pour la banque et les dissimuler jusqu’au bout. Celle de Jérôme Kerviel dont la vie s’est arrêtée il y a 4 ans sans qu’il ne saisisse les raisons exactes de l’ouragan qui s’est abattu sur lui. Il croyait ne faire que son travail…Deux regards opposés, deux destins, deux vérités apparemment inconciliables. Et au milieu, la balance de la justice.

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