La Plume d'Aliocha

20/06/2012

La parabole des aveugles

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 00:15

Palais de justice, Lundi 18 juin 11h00, septième jour du procès en appel de Jérôme Kerviel  : L’audience a débuté à 9 heures par l’audition d’Eric Cordelle, le supérieur direct du trader. C’est la pause. Dans l’immense hall de pierre,  je croise Jérôme Kerviel. Il  soutient  son avocat David Koubbi qui marche avec peine en s’appuyant sur une canne. Voilà plusieurs jours qu’il souffre, d’une sciatique dit-on. Elle lui arrache parfois une grimace de douleur, l’oblige à se lever et à arpenter la travée centrale quand les débats s’éternisent, suscite chez la présidente Mireille Filippini une attention moqueuse.  « La défense est boiteuse » ricanent sans doute ses adversaires. En vérité, cette canne qu’il arbore pour la première fois lui confère une étrange aura. Elle dessine la silhouette d’un défenseur de la dernière chance, écrasé sous le fardeau du dossier, mais encore capable de surgir là où on ne l’attend pas, de puiser dans sa faiblesse même l’énergie d’un retournement et d’arracher la victoire. Ainsi va la justice, elle suscite des rêves de théâtre…

« Ce n’est pas normal de mentir »

L’audition d’Eric Cordelle reprend.  Costume gris, cravate vert acidulé, l’homme est grand, mince, d’une élégance dont on aurait dit en d’autres temps qu’elle évoquait une personne bien née.  Après 11 ans dans le groupe Société Générale passés à faire de la restructuration de produits financiers, ce salarié expatrié au Japon souhaite rentrer à Paris. On lui propose de chapeauter le modeste desk de trading Delta One de la banque d’investissement. Il intègre ses fonctions en mars 2007. Le hic, c’est qu’ il ne connait rien au trading, mais justement, il va apprendre. D’ailleurs, on le rassure, il pourra se reposer sur ses traders dans les premiers temps, et notamment sur le plus sérieux et le plus travailleur d’entre eux…. Jérôme Kerviel. Et puis il sera épaulé par ses propres managers, parmi lesquels son supérieur direct,  Martial Rouyère. Au fil de son récit, on découvre que le desk était en forte progression, qu’il y avait beaucoup de travail, qu’il fallait embaucher mais que les traders ne se bousculaient pas à la porte du desk Delta One, préférant  des produits plus exotiques dans des services plus prestigieux.  Sans surprise, Eric Cordelle n’a rien vu de ce que faisait son trader. Parce qu’il venait d’arriver, qu’il ne connaissait rien au trading, qu’il y avait beaucoup de choses à mettre en place pour optimiser le fonctionnement du département. Et surtout parce que cet homme semble ignorer jusqu’à l’idée même du mensonge. On est tenté de le croire. Il a tant perdu dans cette histoire, à commencer par une carrière prometteuse. Aujourd’hui, faute d’avoir retrouvé un emploi, il a monté un cabinet de conseil. Il est en procès aux prud’hommes contre la banque depuis 4 ans. On se prend à songer que s’il y a une victime dans cette histoire, en dehors des actionnaires et des salariés, c’est peut-être bien cet homme-là. Lui n’est pas parti avec des indemnités mirifiques, contrairement aux autres, il a été écarté comme un mal-propre.

L’un des avocats de la banque, Jean Reinhart, l’interroge :

– Jérôme Kerviel a-t-il profité de votre naïveté ?

– De ma naïveté, je ne sais pas, du fait que je n’étais pas spécialiste du trading, certainement.

– Quand a-t-il compris ?

– Dès le début.

David Koubbi,  s’agace, il attend avec impatience que la cour, l’avocat général, les avocats de la banque et ceux des actionnaires aient enfin fini d’interroger le témoin pour prendre son tour. L’horloge marque 11h30, 11h45, 12 h 05, ça y est, c’est à lui.  Il le cuisine sur tout, l’absurde résultat de 55 millions qui ne correspondait pas à l’activité de Jérôme Kerviel, les limites, les montants engagés en nominal, en nombre de produits, les alertes, Eurex, mais Eric Cordelle n’a rien vu, rien compris.  Les problèmes se réglaient au-dessus de sa tête, ça se passait entre Jérôme Kerviel et la compliance, ou bien encore entre le trader et Martial Rouyère. On le mettait en copie des mails.  S’il posait une question, on lui répondait. Il semblait tenir pour acquis que bien des choses le dépassaient. La défense dérape sur ce témoin trop bien élevé qui se mure dans son amertume.

– Vous dites que vous alliez voir vos mails de temps en temps. Pourquoi Jérôme Kerviel vous informait-il s’il voulait dissimuler ses positions, interroge David Koubbi.

– Je pense que c’est un manipulateur hors pair, c’était le meilleur moyen de faire passer la chose pour anodine.

– Quand on passe de 6 millions à 55 millions de résultat, ça ne vous alerte pas, insiste l’avocat qui cherche la brèche.

– Dans mon expérience précédente au Japon, un opérateur réalisait 80% du résultat de l’activité…

– Vous ne savez pas interpréter les résultat, les alertes, les dépassements de limite, pourquoi vous a-t-on mis à ce poste, lance David Koubbi excédé.

En vain, Eric Cordelle ne voyait rien, ne comprenait rien.

Il dit qu’il a deux adversaire, la banque et le trader. Pourquoi le trader lui demande-t-on ?

– Parce qu’il raconte des choses fausses à mon sujet, ce n’est pas normal de mentir, répond Eric Cordelle avec la fraicheur d’un premier communiant.

Le vendredi soir où Jérôme Kerviel a été découvert, on a renvoyé Eric Cordelle chez lui. Il n’a appris le problème que le mercredi suivant, en même temps qu’on le priait de ne plus revenir au bureau. Oui, si vraiment il y a une victime parmi les acteurs de ce drame, c’est bien ce  polytechnicien qui trouve que c’est mal de mentir.

Au bout de quatre heures et demi d’interrogatoire, la présidente le libère et annonce la pause déjeuner. Il est 13h30.

« Je pense que la hiérarchie ne savait pas »

15 heures : cette fois, c’est au tour du n+2, Martial Rouyère d’être entendu. Ce témoin-là est fort différent du précédent à tous égards. Lui a été licencié pour insuffisance professionnelle et moyennant la somme rondelette de 750 000 euros, soit 7 ans de salaire. Son discours est aussi ennuyeux que celui d’Eric Cordelle, mais plus formaté et plus habile. On aimerait que l’un des anciens cadres de la banque finisse par s’énerver et lance dans un cri de colère : « oui, je suis un con, je n’ai rien vu, mais non je n’étais pas complice, Kerviel nous a tous eus comme des bleus ! ». Hélas, les témoins jargonnent, bottent en touche, tergiversent. Et répètent tous la même chose : non, ils n’ont rien vu. Non, 55 millions de résultat, ce n’était pas anormal, important certes, mais pas au point de susciter le doute et de donner lieu à vérifications. Non une alerte Eurex ce n’est pas exceptionnel. On sent bien parfois que l’on erre dans une zone grise, à la lisère de la réalité, qu’il y a ici et là des petits arrangements avec les faits…ce n’est pas facile d’avouer  qu’on n’a pas fait son travail de manière optimale.

Pendant que le témoin s’exprime, Jérôme Kerviel s’irrite, secoue la tête, murmure à l’oreille de ses avocats. Depuis le début de la journée, il est plongé dans des dossiers et passe des post-it à ses conseils, la main tendue au-dessus de son épaule, sans se retourner. David Koubbi les attrape et sert serre parfois le bras de son client dans un geste protecteur. Jérôme Kerviel dans ces moments-là ne réagit pas. Bras et jambes croisés, visage dur, il est claquemuré dans la même armure qu’il avait revêtue en 2010 lors de son premier procès.

L’avocat général intervient :

– Avez-vous reçu de quiconque l’ordre de tolérer ou de couvrir la moindre activité directionnelle de Jérôme Kerviel ?

– Jamais !

Jean Reinhart profite de l’occasion pour obtenir une clarification de poids :

– C’est important, vous êtes sous serment, la défense prétend qu’il y a des blancs dans les enregistrements, avez-vous entendu Jérôme Kerviel vous dire que vous saviez ce qu’il faisait ?

– Non.

David Koubbi monte au front. Les mails de mars et avril 2007 évoquant des positions massives ? Le témoin ne les a pas lus jusqu’au bout. Les montants en nominal, les écarts de passerelle, les appels de marge, les écarts de méthode ? Il n’a rien vu, absolument rien. Il pilotait le desk, certes, mais chapeautait aussi d’autres activités à l’étranger. Les attaques de l’avocat glissent sur les réponses formatées qui ressemblent mot pour mot à celles qu’on a entendues en première instance.

David Koubbi s’accroche. En quoi consistait votre travail puisque vous ne contrôliez pas ?

– A superviser l’activité, prendre en charge les grosses transactions, par exemple la gestion d’un plan d’épargne pour une grande entreprise, à développer les activités, aider les fonctions support à mettre en place des procédures, améliorer l’environnement technique.

Les 750 000 euros de transaction, ce n’est pas le prix du silence mais la somme des arriérés de bonus des années précédentes. Les limites désactivées sur l’automate de Kerviel ? Ce n’était pas de sa responsabilité et puis ces limites de toute façon ne servaient pas à brider les traders, mais à éviter les erreurs de trading automatique.

Soudain quelque chose change dans l’attitude de David Koubbi :

– Avez vous confié hors du cadre de la Société Générale que la hiérarchie savait ce que faisait Kerviel ? Le témoin a senti le piège, il reformule la question pour être sûr d’avoir bien compris et peut-être aussi pour se laisser le temps de réfléchir   :

– non, je pense que la hiérarchie ne savait pas.

-David Koubbi referme le piège : donc si un témoin vient dire le contraire, il ment ou il se trompe ?

On est tenté de les croire, ces hommes forcés d’admettre à la barre leur aveuglement, tant ils nous parlent de choses que l’on connait bien  : les mails si nombreux qu’on ne prend plus la peine de les lire, les journées infernales, les responsabilités floues à force d’être partagées…Le N+2 se reposait sur le N+1 qui lui-même se reposait sur son N+2 et sur les systèmes de contrôle. Voilà qui rappelle la Parabole des aveugles de Bruegel inspirée des évangiles : « Laissez-les. Ce sont des aveugles qui guident des aveugles. Or, si un aveugle guide un aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse. » 

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26 commentaires »

  1. Passionnante retranscription. Merci.

    Commentaire par SRG — 20/06/2012 @ 00:34

  2. Fichtre, quel suspens !
    Des billets sur cet affaire en appel, je trouve que celui-ci est le mieux écrit (ne me faite pas dire pour autant que les autres étaient mauvais) : on a l’impression de lire un polar, avec la mise en place de personnages, et un « cliffhanger » à la fin (« David Koubbi referme le piège … »), suivi d’une péroraison philosophique … du grand art !

    Hé oui! On les connait si bien ces « choses », les mails qui « pleuvent », les journées infernales, les responsabilités floues … que du vécu !

    Commentaire par Yves D — 20/06/2012 @ 00:46

  3. « On est tenté de les croire, ces hommes forcés d’admettre à la barre leur aveuglement, tant ils nous parlent de choses que l’on connait bien »

    Justement, méfiance. Dans les romans de Le Carré, les espions apprennent à lâcher des infos qu’ils essaient de faire passer pour the big thing quand ils se font pincer, pour masquer the very big thing.

    Sinon, dans un commentaire du précédent billet, vous laissez croire que le pilote d’Air France du vol Rio Paris a commis une erreur de débutant. Même si sa responsabilité est engagée, je crois que vous vous fourvoyez.

    Commentaire par kuk — 20/06/2012 @ 02:34

  4. Ne reprochez pas à Eric Cordelle d’avoir été naturellement confiant : énormément de relations sociales, y compris en entreprise, reposent sur la confiance.

    C’est peut-être encore plus vrai chez les scientifiques et les ingénieurs : on nous apprend à être objectifs dans le travail, à dire « je ne sais pas » quand on ne sait pas, à annoncer les difficultés quand elles se présentent, à travailler en équipe, donc se reposer sur le travail des autres, etc… Bien sûr, il y a de temps en temps un fumiste chez les collègues, mais en général on s’en aperçoit assez vite, vu que les résultats s’en ressentent, et dans ce cas une réaction du management s’ensuit.

    Dans le cas du supérieur de Kerviel, il n’y avait aucun de motif de méfiance a priori (il n’avait pas été averti de la 1ère alerte, qui de toutes façons datait de longtemps), et si au bout de quelques mois JK semblait travaillait normalement et tenait ses résultats, la confiance ne pouvait être que renforcée.
    Il aurait fallu soit détester JK (par ex. cas de harcèlement / rivalité en entreprise), soit être un parano extrême pour le fliquer, chercher la petite bête et le faire tomber. Sans compter que les chefs ont normalement des semaines ultra-chargées et plein d’autre tâches à accomplir, plus importantes et plus gratifiantes.

    C’est aussi un défaut des systèmes informatiques : on reçoit tellement de mails qu’on est obligé de « filtrer ». Les alertes automatiques sont par exemple une bonne idée a priori, mais si elles génèrent des faux-positifs dans 95% des cas, comme cela semble être avoir été le cas à la SoGé, et ben on les filtre et parmi les 5% de vrais-positifs, une partie risque aussi de passer à la trappe.
    C’est comme un mauvais antivirus qui vous met une grosse alerte à chaque programme que vous démarrez : à force, vous cliquerez automatiquement sur « Lancer quand même setup.exe » le jour où setup.exe sera un vrai virus.

    Avec son expérience précédente dans le contrôle, JK a trouvé moyen de rendre la plupart de ses explications plausibles. Et son talent, ça aura été de réussir à faire passer de vraie alertes pour de faux-positifs, de manière naturelle et sans se trahir : sans avoir les réactions spontanées qui dénoncent un menteur pris sur le fait.

    Commentaire par Zoom Zoom — 20/06/2012 @ 09:35

  5. @Zoom Zoom : Oh ! si vous saviez à quel point je ne reproche pas à Cordelle sa confiance ni son incompréhension du mensonge….j’ai juste mal pour lui, il est égaré dans ce siècle. Notez moi aussi 😉 Je note avec intérêt vos observations sur la psychologie des scientifiques, elle nous renvoie à ce que disait Lepetit sur le fait qu’il n’embauchait que des élèves de grandes écoles dans une salle de marché. Il ne s’est guère étendu, mais il devait songer à ce que vous décrivez.

    Commentaire par laplumedaliocha — 20/06/2012 @ 09:42

  6. En effet la parabole des aveugles de Bruegel est tout à fait appropriée. Mais dans le tableau il ne fait aucun doute que les deux aveugles tomberont dans la fosse. Je ne suis absolument pas experte mais je ne comprends pas comment Kerviel, quels qu’aient été ses défauts et ses fautes, peut être tenu pour unique coupable dans cette affaire.
    Cela dit le récit est toujours aussi passionnant et bien écrit. (attention la coquille : il « serre » le bras, du verbe serrer et non servir)

    Commentaire par rejannf — 20/06/2012 @ 10:31

  7. @rejannf : je vais corriger, merci ! Unique coupable ? Hélas, il est l’unique prévenu…Les machoires du système judiciaire risquent bien de se refermer sur lui. Ce qui n’empêche pas de considérer, hors du cadre judiciaire, que les responsabilités sont en effet largement partagées.

    Commentaire par laplumedaliocha — 20/06/2012 @ 11:12

  8. S’agisssant du témoin qui devait confondre Martial Rouyère, il devra se contenter d’une attestation : http://fr.news.yahoo.com/nouveau-t%C3%A9moin-surprise-au-proc%C3%A8s-appel-j%C3%A9r%C3%B4me-kerviel-085013869.html?utm_medium=twitter

    Commentaire par laplumedaliocha — 20/06/2012 @ 11:12

  9. Aliocha a dit « Oui, si vraiment il y a une victime parmi les acteurs de ce drame, c’est bien ce polytechnicien qui trouve que c’est mal de mentir. »

    Victime? Quelqu’un qui ne voit rien, n’entend rien et ne comprend rien est une victime? De quoi étaient faites ses journées au juste?

    Vous n’avez pas l’air de vous rendre compte que vous êtes dans le story telling dans la banque.

    Eric Cordelle, ou l’alibi parfait, le con qui sert de tampon, et qu’on vire pour insuffisance professionnelle.

    Voilà ce que la banque veut faire passer. Et elle y arrive manifestement auprès des gogos.

    30 secondes de curiosité en l’espace d’un an, et tout changeait.

    Il faut faire un sacré pari sur la stupidité du genre humain pour que votre château de sable ne s’écroule pas.

    Je n’y crois pas une seconde. Rappelez-vous qu’on parle avant tout d’informatique et qu’il y a des éléments visuels et des traces partout en permanence.

    Commentaire par eiuori — 20/06/2012 @ 11:13

  10. Cela me rappelle le fameux: « J’ai le choix entre passer pour quelqu’un de malhonnête ou d’incompétent, qui ne sait pas ce qui s’est passé (..), j’assume cette seconde version » d’Arnaud Lagardère. Je ne sais évidemment pas ce qui c’est passé, mais cette thèse me parait tellement crédible que j’ai du mal à voir comment la défense de Kerviel arrivera à prouver le contraire. Si une telle preuve existait, elle aurait du être connue depuis longtemps, si un témoin clef voulait parler, il l’aurait fait depuis longtemps. Quant aux nombreuses alertes, il est toujours facile de montrer a posteriori qu’il aurait fallut les prendre en compte et avoir été plus curieux. Mais bon, on est jamais à l’abri d’un coup de théâtre.

    Merci pour le compte rendu, un vrai plaisir de vous lire.

    Commentaire par sea34101 — 20/06/2012 @ 13:18

  11. ça swingue à l’audience, hélas, je suis bloquée au bureau….http://www.latribune.fr/entreprises-finance/banques-finance/industrie-financiere/20120617trib000704299/proces-kerviel-suivez-en-direct-le-huitieme-jour-d-audience.html

    Commentaire par laplumedaliocha — 20/06/2012 @ 13:39

  12. @eiuori : hélas, je suis partie il y a deux ans de la même analyse que vous. Et même pire. Vous n’imaginez pas un instant la colère que m’inspire la communication officielle en général et dans le domaine économique en particulier. Je la subis toute la journée et mon job consiste à dépolluer l’information de son maquillage que vous nommez storytelling.

    La preuve, on nous présentait Socgen comme le modèle mondial, je dis bien « mondial » de gouvernance et de contrôle interne. Alors la thèse de Socgen en l’espèce, j’y croyais moins que personne et je pensais tenir une occasion de la faire exploser. Et puis j’avais en direct les professionnels de l’économie et de la finance qui me disaient : ce n’est pas possible. Et puis nous étions en pleine crise et nous avions tous une dent contre Socgen. Cela faisait bien des raisons de dézinguer le storytelling.

    Face à cela, il y avait le rêve absolu pour un journaliste, la victime qui crie son innocence, le grain de sable qui fait péter le système, voler en éclats le mirage de la com’. J’étais Zola et j’avais trouvé mon Dreyfus (là je force un peu le trait, mais si j’avais choisi à l’origine le métier d’avocat, c’est en raison d’une sensibilité particulière à l’injustice) ! Sans compter que JK en one to one est un garçon très doux et très gentil, un peu paumé dans une histoire qui le dépasse mais décidé à s’en sortir et convaincu de son bon droit.

    J’ai vécu deux ans avec cette affaire, épluché des montagnes de documents, rencontré des experts, des proches du dossier, l’intéressé lui-même (mais pas la banque, elle avait tout dit au procès, je me tenais à distance), résultat, je suis obligée d’admettre que j’ai changé d’avis par rapport à mon point de départ. Socgen est cohérente intrinsèquement et vis à vis de son environnement, les témoignages se recoupent, l’aveuglement et l’incompétence – quoique faramineux – sont crédibles. Et en face, le discours de JK que je connais par coeur (j’ai du lire dix fois son livre à des moments différents de mon enquête) ne tient pas la route. Désolée….

    Je n’étais pas au procès ce matin, mais cet après-midi, c’était la curée. Un témoin a fort bien résumé sa manière de faire « il adaptait ses réponses au fil de mes questions ». Maintenant, comme je ne suis pas quelqu’un d’arrogant et que j’ai par ailleurs le défaut de toujours douter de tout, je ne vous dirai pas, ni maintenant, ni même s’il est condamné en appel : il est coupable. Il n’y a que lui qui le sait et peut-être même pas tant je le crois sincère au fond dans ses dénégations. Tout ce que je peux vous dire, c’est que je crois, en effet, et de plus en plus, à la version de Socgen, aussi frustrant que ce soit par rapport au mythe de David contre Goliath et à l’envie que nous partageons tous de botter le cul de la finance.

    @sea34101 : complètement d’accord 😉 et merci !

    Commentaire par laplumedaliocha — 20/06/2012 @ 21:05

  13. @zelectron : c’est un mythe pour moi cet homme-là, je ne le connaissais pas avant d’arriver sur la toile, mais j’ai cru comprendre que c’était le genre de gens que j’aime : un saumon qui remonte le courant. Malheureusement, sur ce point précis, j’ai eu envie de lui dire quand il a tweeté son papier : venez au procès, lisez le dossier et on en reparle. Il est sans doute brillant, mais là il parle de ce qu’il ne connait pas.

    Commentaire par laplumedaliocha — 20/06/2012 @ 21:11

  14. La parabole des aveugles (et sa suite : Mt 15:15-16 Pierre, prenant la parole, lui dit :  » Explique-nous la parabole ». Il dit :  » Vous aussi, maintenant encore, vous êtes sans intelligence ? ») me semble en effet une référence parfaite.
    Et d’une certaine façon l’affaire Kerviel peut elle-même servir de parabole décrivant notre monde moderne : des prodiges y sont réalisés, nous nous croyons capables de tous les exploits, tout y est en apparence organisé et contrôlé, mais en réalité nous sommes des aveugles nous entrainant les uns les autres vers l’abîme (et tant pis pour le malheureux à qui on fait porter le chapeau…)

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 21/06/2012 @ 08:59

  15. LE MYSTÈRE DE KERVIEL
    19 JUIN 2012 par PAUL JORION 101 COMMENTAIRES
    Ce texte est un « article presslib’ » (*)

    En octobre 2010, j’ai lu les compte-rendu d’audience du procès de Jérôme Kerviel. Quand ce fut terminé, mon opinion était faite quant au verdict qui serait prononcé : non-lieu. Pour moi, ça ne faisait pas un pli.

    Il y a des choses sur lesquelles mon jugement est bon, mais là, j’étais à côté de la plaque, et pas qu’un petit peu : cinq ans de prison dont trois ans ferme, plus l’obligation de payer la somme de 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts à la Société générale.

    Je fais pareil en ce moment, et je me dis une fois de plus : « Non-lieu, sans aucun doute ! » mais, chat échaudé craignant l’eau froide, je me souviens très à propos de mon erreur monumentale de la fois dernière, et je m’interroge : que s’était-il vraiment passé lors du premier procès ?

    Deux hypothèses sont envisageables : 1) « justice de classe », 2) malentendu absolu.

    L’hypothèse la plus tentante est évidemment la première, celle qu’on pourrait appeller : « oligarchie et compagnie ». D’abord, elle est attestée tout au long de l’histoire, Lafontaine en parle déjà éloquemment : « Selon que vous soyez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». On la trouve exprimée ailleurs aussi, et parmi les plus durs de ce point de vue, Adam Smith – qui n’était pas le libertarien que nos amis ultralibéraux imaginent, et dont j’avais résumé l’opinion dans Le prix (2010 : 43), de la manière suivante : « … chacune de ces conditions obtient que l’édifice législatif, judiciaire et policier identifie ses objectifs administratifs propres avec la défense des intérêts de cette condition en tant que condition ».

    La seconde hypothèse, celle du malentendu absolu est a priori beaucoup moins plausible : comment se ferait-il que ce qui me paraît à moi clair comme de l’eau de roche, serait parfaitement incompréhensible à des juges ? Mon premier réflexe est de me dire que cette seconde hypothèse est tout à fait invraisemblable, mais après un moment de réflexion, je me dis : « Et la culture ? ». Et s’il fallait être familier des usages et de l’ambiance des salles de marché pour comprendre ce que raconte Kerviel et les témoins qui défilent à la barre, à sa charge ou à sa décharge ?

    Et là, l’exercice auquel je suis obligé de me forcer, c’est m’assigner une tâche particulièrement ardue : « Et si tu entendais tout cela dans la période qui a précédé ton expérience de la finance ? Qu’est-ce que tu y comprendrais ? »

    L’exercice est bien entendu quasiment impossible, mais je le tente quand même, et j’aboutis à la conclusion que les salles de marché, le mélange de liberté et de contrainte qui y règne, le pragmatisme envers la règle à ignorer ou à observer, déterminé par l’argent qu’on gagne ou que l’on perd, l’alternance de la représentation de soi-même comme maître du monde ou caca d’oiseau, selon précisément que l’on vient de gagner ou que l’on vient de perdre, la précarité du Capitole aujourd’hui, et de la roche Tarpéienne demain, ce sont des choses qu’on ne rencontre après tout que dans ces fameuses salles de marché et, si on ne les a pas fréquentées, on n’y comprend pas nécessairement grand-chose.

    Alors, justice de classe, ou authentique incompréhension ? Probablement les deux, mon Commandant !

    (*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici

    Commentaire par setaregan — 21/06/2012 @ 09:38

  16. « il parle de ce qu’il ne connait pas. » Vous êtes trader aliocha ?

    Jorion ne vient pas au procès . Vous oui .
    Jorion est trader , pas vous .

    Donc vous détenez chacun une partie des connaissances nécessaires pour trouver la vérité dans le procès . Ne croyez-vous pas qu’être trader peut être un sacré avantage pour comprendre une situation comme celle-ci ? Avec forcément des gens qui vont mentir ?

    Commentaire par setaregan — 21/06/2012 @ 09:42

  17. Je constate donc que vous , vous avez déjà condamné Kerviel et donc qu’il serait inutile pour vous de continuer le procès …
    Malheureusement en France , on est reconnu coupable ou innocent ou alors il y a non-lieu A LA FIN du procès . Pas pendant . C’est-à-dire qu’on DOIT écouter TOUT le monde JUSQU’AU BOUT AVANT DE SE PRONONCER .

    Un bon film à revoir : 12 hommes en colère .

    Commentaire par setaregan — 21/06/2012 @ 09:45

  18. @setaregan : vous m’attribuez des propos que je n’ai pas tenus. C’est toujours pareil, pour voir clair, il faut savoir poser les lunettes de ses préjugés. Essayez, vous allez découvrir un monde neuf ! Sur Jorion, je vous laisse à vos fantasmes de justice de classe. Comme le dit un proverbe chinois, on peut convaincre celui qui sait, on peut convaincre celui qui ne sait pas, mais on ne saurait convaincre celui qui croit savoir. Sur ce, je file au palais parce que le terrain, voyez-vous, c’est une superbe machine à broyer les fantasmes et personnellement, j’adore voir clair.

    Commentaire par laplumedaliocha — 21/06/2012 @ 10:07

  19. @laplume

    Ce que je vois juste, c’est la différence entre le traitement de kerviel (5 ans dont 3 ans ferme) et celui de messier.(3 ans avec sursis), avec, de mon point de vue, une différence d’ordre de grandeur de l’affaire.

    enfin dans l’audition d’hier, marine auclair (responsable équipe passerelle) 14h15:
    (…..)
    MA : Parce qu’on n’arrêtait pas de lui dire qu’il « bookait » mal ses opérations. Il disait qu’il s’était trompé ou n’hésitait pas à incriminer son assistant. En ça, oui, ça m’agaçait fortement. Ca lui était égal d’alourdir notre travail par des négligences de booking.
    DK : Qui était au courant de votre point de vue des opérations dites fictives ?
    MA : Ma hiérarchie, le service des risques, la hiérarchie de JK et la direction financière.
    La présidente lui demande alors : Savaient-ils quelle était la raison de ces opérations fictives ?
    MA : Oui, bien sûr, on a même fait une réunion avec J. Kerviel, les équipes passerelle et les risques.
    (….)

    Ou alors je comprends pas très bien ce qui est écrit, ou alors « être au courant » n’a rien avoir avec connaître mais plutôt avec un terme financier que je ne connais pas, ou alors il faut être sur place pour comprendre que c’est le contraire de ce que l’on pouvait croire, mais elle dit que tout plein de monde (kerviel, passerelle, risques) connaissait les opérations kerviel et le pourquoi de ces opérations.

    Alors soit elle est à l’ouest soit je comprends plus rien soit kerviel est pas le bad boys fuitant en avant qui a fait sauter la banque, seul.

    Commentaire par herve_02 — 21/06/2012 @ 10:53

  20. Allons, jouons à gros trait :
    les dénégations des uns et des autres me rappellent celles de divers bourreaux de camps d’internement ou autres qui prétendent l’innocence : je n’ai que conduit le camion, je n’ai que ouvert la porte, je n’ai que allumé le gaz …
    On continue ?!

    Bref, tout ça pour dire qu’il n’y a pas de hasard :
    – entre ceux qui croulent sous la charge de travail, ceux qui privilégient le contrôle informatique plus que l’humain (parce que ça coute moins cher et travaille sans interruption …)
    – ceux qui annonent sans comprendre
    – ceux qui croient sur parole
    – et ceux qui les placent là, tirent les ficelles, et gagnent la mise

    Ce sont les derniers de la liste qui sont les malveillants coupables. J’insiste sur le fait qu’ils relèvent de la définition des escrocs contre l’entreprise elle-même.
    Il me parait dommage que vous ne l’envisagiez pas sous cet angle.
    La lecture du dernier numéro hors série « Atlas des civilisations », avec notamment l’article sur la civilisation planétaire et le collapsus (effondrement) des modèles de nos sociétés, pourrait vous intéresser.

    Commentaire par fultrix — 21/06/2012 @ 11:04

  21. Il semblerait aiocha que vous ayez de très sévères préjugés sur Jorion … on vous sent bien agressive , votre argumentation est pitoyable , reprendre des proverbes à son compte , n’importe qui peut le faire . Exemple ,dans votre cas , l’homme en colère tombe souvent le dos à la vérité . Et comme vous êtes très énervée … Même chose pour les généralités :  » si vous n’êtes pas d’accord avec moi , c’est que vous avez des préjugés , je n’ai jamais dit ceci , vous avez des fantsmes … » . Tiens vous êtes psychiatre maintenant ? Ou vous allez me répondre qu’il n’y a pas besoin d’avoir fait des études pour repéréez au choix , maniaques, fous , pervers , ce qui vous conviendra ?

    Parler en terme de généralité , pour tenir un discours creux , c’est facile , on peut même s’en servir pour jouer les charlatans ou cacher son incompétence .

    Au fait , comment pouvez-vous prétendre comprendre le monde de la finance quand on voit que vous vous noyez dans les offres de téléphonie mobiles ?

    Et comme quelqu’un l’a dit plus haut , ça ressemble à un vrai roman vos compte-rendus , un mauvais roman mal-écrit , c’est-à-dire au style éculé .
    Précisément , c’est ce que reprochait Filippini à un témoin : « Nous ne sommes ni poètes ni écrivains. »

    Je préfère la relation de La tribune , plus objective , moins parti pris .

    Commentaire par setaregan — 21/06/2012 @ 20:54

  22. @setaregan : vous ne comprenez tellement pas ce que vous lisez que ça en devient embarrassant…

    Commentaire par laplumedaliocha — 21/06/2012 @ 23:18

  23. Je vous conseille de corriger votre grammaire car votre dernière phrase est très maladroitement construite , ce qui est gênant pour une femme qui se prétend de lettres .

    On doit écrire : Vous comprenez si peu ce que vous lisez que ça en devient embarrassant .
    Au fait Olivia Dufour , pusique c’est votre vrai nom , pouquoi dnas l’interview à la télévison que j’ia eu l’occasion de voir , vous n’avez pas du tout eu ce ton agressif et virulent que vous vous plaisez à adopter dans l’ anonymat de ce blog ?

    Vous avez peur que ce ton désagréable vous fasse une mauvaise publicité ? Un peu de courage que diable et montrez vous sous votre vrai jour !

    Commentaire par setaregan — 09/07/2012 @ 21:44

  24. Les petites fautes du dernier commentaire que j’ai fait sont des fautes de frappe … je vous le dis parce que je pense que vous allez mettre ça immédiatement sur le compte de l’illétrisme que vous m’attribuez gratuitement .

    Commentaire par setaregan — 09/07/2012 @ 21:45

  25. Au fait , quand les gens veulent se renseigner sur l’économie grâce à internet , ce n’est pas votre blog qu’ils fréquentent mais celui dont vous dites qu’il ne sait pas de quoi il parle sur cette affaire financière qu’est l’affaire Kerviel :

    http://labs.ebuzzing.fr/top-blogs/economie

    Madame ( car vous êtes une femme mature , pas une jeunesse ) , vous avez annoncé à l’avance la grande crise financière , bancaire de 2008 ? La Soc Gen et les autres banques l’ont annoncée ? Non . Jorion , si . Il a des réussites dont vous ne pouvez pas vous vanter en matière de connaissance en finances et en économie . Donc dire de Jorion qu’il n’y connait rien , quand vous vous n’avez pas le même CV que Paul Jorion en terme de connaissances théoriques et d’expérience professionnelle , ça fait sourire …

    Commentaire par setaregan — 09/07/2012 @ 22:00


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