La Plume d'Aliocha

20/06/2012

La parabole des aveugles

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 00:15

Palais de justice, Lundi 18 juin 11h00, septième jour du procès en appel de Jérôme Kerviel  : L’audience a débuté à 9 heures par l’audition d’Eric Cordelle, le supérieur direct du trader. C’est la pause. Dans l’immense hall de pierre,  je croise Jérôme Kerviel. Il  soutient  son avocat David Koubbi qui marche avec peine en s’appuyant sur une canne. Voilà plusieurs jours qu’il souffre, d’une sciatique dit-on. Elle lui arrache parfois une grimace de douleur, l’oblige à se lever et à arpenter la travée centrale quand les débats s’éternisent, suscite chez la présidente Mireille Filippini une attention moqueuse.  « La défense est boiteuse » ricanent sans doute ses adversaires. En vérité, cette canne qu’il arbore pour la première fois lui confère une étrange aura. Elle dessine la silhouette d’un défenseur de la dernière chance, écrasé sous le fardeau du dossier, mais encore capable de surgir là où on ne l’attend pas, de puiser dans sa faiblesse même l’énergie d’un retournement et d’arracher la victoire. Ainsi va la justice, elle suscite des rêves de théâtre…

« Ce n’est pas normal de mentir »

L’audition d’Eric Cordelle reprend.  Costume gris, cravate vert acidulé, l’homme est grand, mince, d’une élégance dont on aurait dit en d’autres temps qu’elle évoquait une personne bien née.  Après 11 ans dans le groupe Société Générale passés à faire de la restructuration de produits financiers, ce salarié expatrié au Japon souhaite rentrer à Paris. On lui propose de chapeauter le modeste desk de trading Delta One de la banque d’investissement. Il intègre ses fonctions en mars 2007. Le hic, c’est qu’ il ne connait rien au trading, mais justement, il va apprendre. D’ailleurs, on le rassure, il pourra se reposer sur ses traders dans les premiers temps, et notamment sur le plus sérieux et le plus travailleur d’entre eux…. Jérôme Kerviel. Et puis il sera épaulé par ses propres managers, parmi lesquels son supérieur direct,  Martial Rouyère. Au fil de son récit, on découvre que le desk était en forte progression, qu’il y avait beaucoup de travail, qu’il fallait embaucher mais que les traders ne se bousculaient pas à la porte du desk Delta One, préférant  des produits plus exotiques dans des services plus prestigieux.  Sans surprise, Eric Cordelle n’a rien vu de ce que faisait son trader. Parce qu’il venait d’arriver, qu’il ne connaissait rien au trading, qu’il y avait beaucoup de choses à mettre en place pour optimiser le fonctionnement du département. Et surtout parce que cet homme semble ignorer jusqu’à l’idée même du mensonge. On est tenté de le croire. Il a tant perdu dans cette histoire, à commencer par une carrière prometteuse. Aujourd’hui, faute d’avoir retrouvé un emploi, il a monté un cabinet de conseil. Il est en procès aux prud’hommes contre la banque depuis 4 ans. On se prend à songer que s’il y a une victime dans cette histoire, en dehors des actionnaires et des salariés, c’est peut-être bien cet homme-là. Lui n’est pas parti avec des indemnités mirifiques, contrairement aux autres, il a été écarté comme un mal-propre.

L’un des avocats de la banque, Jean Reinhart, l’interroge :

– Jérôme Kerviel a-t-il profité de votre naïveté ?

– De ma naïveté, je ne sais pas, du fait que je n’étais pas spécialiste du trading, certainement.

– Quand a-t-il compris ?

– Dès le début.

David Koubbi,  s’agace, il attend avec impatience que la cour, l’avocat général, les avocats de la banque et ceux des actionnaires aient enfin fini d’interroger le témoin pour prendre son tour. L’horloge marque 11h30, 11h45, 12 h 05, ça y est, c’est à lui.  Il le cuisine sur tout, l’absurde résultat de 55 millions qui ne correspondait pas à l’activité de Jérôme Kerviel, les limites, les montants engagés en nominal, en nombre de produits, les alertes, Eurex, mais Eric Cordelle n’a rien vu, rien compris.  Les problèmes se réglaient au-dessus de sa tête, ça se passait entre Jérôme Kerviel et la compliance, ou bien encore entre le trader et Martial Rouyère. On le mettait en copie des mails.  S’il posait une question, on lui répondait. Il semblait tenir pour acquis que bien des choses le dépassaient. La défense dérape sur ce témoin trop bien élevé qui se mure dans son amertume.

– Vous dites que vous alliez voir vos mails de temps en temps. Pourquoi Jérôme Kerviel vous informait-il s’il voulait dissimuler ses positions, interroge David Koubbi.

– Je pense que c’est un manipulateur hors pair, c’était le meilleur moyen de faire passer la chose pour anodine.

– Quand on passe de 6 millions à 55 millions de résultat, ça ne vous alerte pas, insiste l’avocat qui cherche la brèche.

– Dans mon expérience précédente au Japon, un opérateur réalisait 80% du résultat de l’activité…

– Vous ne savez pas interpréter les résultat, les alertes, les dépassements de limite, pourquoi vous a-t-on mis à ce poste, lance David Koubbi excédé.

En vain, Eric Cordelle ne voyait rien, ne comprenait rien.

Il dit qu’il a deux adversaire, la banque et le trader. Pourquoi le trader lui demande-t-on ?

– Parce qu’il raconte des choses fausses à mon sujet, ce n’est pas normal de mentir, répond Eric Cordelle avec la fraicheur d’un premier communiant.

Le vendredi soir où Jérôme Kerviel a été découvert, on a renvoyé Eric Cordelle chez lui. Il n’a appris le problème que le mercredi suivant, en même temps qu’on le priait de ne plus revenir au bureau. Oui, si vraiment il y a une victime parmi les acteurs de ce drame, c’est bien ce  polytechnicien qui trouve que c’est mal de mentir.

Au bout de quatre heures et demi d’interrogatoire, la présidente le libère et annonce la pause déjeuner. Il est 13h30.

« Je pense que la hiérarchie ne savait pas »

15 heures : cette fois, c’est au tour du n+2, Martial Rouyère d’être entendu. Ce témoin-là est fort différent du précédent à tous égards. Lui a été licencié pour insuffisance professionnelle et moyennant la somme rondelette de 750 000 euros, soit 7 ans de salaire. Son discours est aussi ennuyeux que celui d’Eric Cordelle, mais plus formaté et plus habile. On aimerait que l’un des anciens cadres de la banque finisse par s’énerver et lance dans un cri de colère : « oui, je suis un con, je n’ai rien vu, mais non je n’étais pas complice, Kerviel nous a tous eus comme des bleus ! ». Hélas, les témoins jargonnent, bottent en touche, tergiversent. Et répètent tous la même chose : non, ils n’ont rien vu. Non, 55 millions de résultat, ce n’était pas anormal, important certes, mais pas au point de susciter le doute et de donner lieu à vérifications. Non une alerte Eurex ce n’est pas exceptionnel. On sent bien parfois que l’on erre dans une zone grise, à la lisère de la réalité, qu’il y a ici et là des petits arrangements avec les faits…ce n’est pas facile d’avouer  qu’on n’a pas fait son travail de manière optimale.

Pendant que le témoin s’exprime, Jérôme Kerviel s’irrite, secoue la tête, murmure à l’oreille de ses avocats. Depuis le début de la journée, il est plongé dans des dossiers et passe des post-it à ses conseils, la main tendue au-dessus de son épaule, sans se retourner. David Koubbi les attrape et sert serre parfois le bras de son client dans un geste protecteur. Jérôme Kerviel dans ces moments-là ne réagit pas. Bras et jambes croisés, visage dur, il est claquemuré dans la même armure qu’il avait revêtue en 2010 lors de son premier procès.

L’avocat général intervient :

– Avez-vous reçu de quiconque l’ordre de tolérer ou de couvrir la moindre activité directionnelle de Jérôme Kerviel ?

– Jamais !

Jean Reinhart profite de l’occasion pour obtenir une clarification de poids :

– C’est important, vous êtes sous serment, la défense prétend qu’il y a des blancs dans les enregistrements, avez-vous entendu Jérôme Kerviel vous dire que vous saviez ce qu’il faisait ?

– Non.

David Koubbi monte au front. Les mails de mars et avril 2007 évoquant des positions massives ? Le témoin ne les a pas lus jusqu’au bout. Les montants en nominal, les écarts de passerelle, les appels de marge, les écarts de méthode ? Il n’a rien vu, absolument rien. Il pilotait le desk, certes, mais chapeautait aussi d’autres activités à l’étranger. Les attaques de l’avocat glissent sur les réponses formatées qui ressemblent mot pour mot à celles qu’on a entendues en première instance.

David Koubbi s’accroche. En quoi consistait votre travail puisque vous ne contrôliez pas ?

– A superviser l’activité, prendre en charge les grosses transactions, par exemple la gestion d’un plan d’épargne pour une grande entreprise, à développer les activités, aider les fonctions support à mettre en place des procédures, améliorer l’environnement technique.

Les 750 000 euros de transaction, ce n’est pas le prix du silence mais la somme des arriérés de bonus des années précédentes. Les limites désactivées sur l’automate de Kerviel ? Ce n’était pas de sa responsabilité et puis ces limites de toute façon ne servaient pas à brider les traders, mais à éviter les erreurs de trading automatique.

Soudain quelque chose change dans l’attitude de David Koubbi :

– Avez vous confié hors du cadre de la Société Générale que la hiérarchie savait ce que faisait Kerviel ? Le témoin a senti le piège, il reformule la question pour être sûr d’avoir bien compris et peut-être aussi pour se laisser le temps de réfléchir   :

– non, je pense que la hiérarchie ne savait pas.

-David Koubbi referme le piège : donc si un témoin vient dire le contraire, il ment ou il se trompe ?

On est tenté de les croire, ces hommes forcés d’admettre à la barre leur aveuglement, tant ils nous parlent de choses que l’on connait bien  : les mails si nombreux qu’on ne prend plus la peine de les lire, les journées infernales, les responsabilités floues à force d’être partagées…Le N+2 se reposait sur le N+1 qui lui-même se reposait sur son N+2 et sur les systèmes de contrôle. Voilà qui rappelle la Parabole des aveugles de Bruegel inspirée des évangiles : « Laissez-les. Ce sont des aveugles qui guident des aveugles. Or, si un aveugle guide un aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse. » 

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