La Plume d'Aliocha

11/06/2012

La défense de Kerviel toujours à la peine

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 22:39
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Palais de Justice – Lundi 11 juin, 9 heures, 4 ème jour d’audience dans le procès Kerviel.  La robe ouverte sur une chemise blanche sans cravate et un pantalon sombre, David Koubbi entre dans la salle d’audience et salue les avocats de la Société Générale. Les poignées de mains entre les deux camps s’accompagnent de plaisanteries que l’on devine fielleuses. « La confraternité, cette haine vigilante et souriante… » écrivait un ancien juriste. La défense a déposé de nouvelles pièces vendredi, les deux parties ont échangé des noms d’oiseaux par presse interposée durant le week-end, le climat est tendu. Le trader entre à son tour, il remonte la travée centrale d’une démarche rapide, la tête baissée, en triturant discrètement l’une de ses oreilles.  Lui aussi a laissé tomber la cravate, mais il conserve son allure lisse, impeccable, presque inquiétante de froideur. La Cour s’installe. Du côté des journalistes et du public, on retient son souffle : qu’en est-il du témoin mystère qui se dit prêt à démontrer une manipulation de la banque, que pense la cour des pièces nouvelles, comment va réagir la Société Générale, est-on sur le point d’assister à un tournant du procès ?

Le mystérieux témoin dévoilé

« La cour aimerait ab-so-lu-ment que ce témoin vienne en personne » lance d’entrée de jeu la présidente, Mireille Filippini. Son irritation est palpable :  le témoin en question est anonyme, son témoignage n’est accompagné d’aucune pièce, quant au relevé de compte de Jérôme Kerviel de 2008 produit vendredi par la défense, il donne surtout à penser qu’il manque celui de 2007. La juge s’avoue même inquiète car le  témoin mystère s’appuie sur ce qu’elle qualifie de « rumeurs de place ». Autrement dit, la fameuse antienne selon laquelle la banque a forcément vu, dixit tous les spécialistes de la finance qui ne connaissent pas le dossier mais refusent de croire à la thèse de l’ignorance. On saisit vite que la défense est toujours aussi mal engagée, en dépit de ses annonces tonitruantes dans les médias. Sur sa lancée, la magistrate exige le nom du témoin. David Koubbi tergiverse un peu, puis finit par le sortir. Il s’agit d’un ancien salarié de Fimat, la filiale de courtage de Socgen, devenue Newedge entre temps : un certain Philippe Houbé. Il sera donc entendu la semaine prochaine. Alors que la partie civile et la défense commencent déjà à se chamailler,  la présidente hausse le ton : c’est terminé maintenant, on ne produit pas des milliers de pages de documents au dernier moment ! Et vlan pour la défense ! Avant d’enfoncer le clou : nous n’entendrons pas d’autre témoin !  L’avocat de la Société Générale pousse son avantage : l’horodatage du relevé de compte montre qu’il a été extrait en février 2012, alors pourquoi le produire si tard ?

– Je l’ai produit quand je l’ai eu reçu et analysé, rétorque David Koubbi.

Mireille Filipini acquiesce lorsque Société Générale fait observer que les informations communiquées par la défense vendredi sur les comptes du trader figuraient en réalité déjà dans le dossier.

– Si la cour ne voit rien de nouveau c’est qu’elle aura mal vu, lance David Koubbi, en faisant un notable effort de délicatesse et de courtoisie. Hélas, le courant passe mal entre l’avocat de la défense et la présidente de la cour. Mireille Filippini s’emporte :

– Début avril, vous nous avez demandé d’écouter les enregistrements (NDLR : les fameuses bandes qui ont enregistré les conversations entre JK et ses supérieurs durant le week-end du 18 janvier et qui ont donné lieu à une plainte pour faux de la part de la défense). Nous avons loué un matériel qui nous a coût é 8 000 euros. Vous n’êtes venu que 3 jours et vous n’avez même pas écouté les 8 heures d’enregistrement, ma greffière peut en témoigner  !

– Nous avions aussi demandé des désarchivages qui ne nous ont pas été accordés, botte en touche  l’avocat.

– Vous n’avez pas écouté les bandes alors qu’elles contiennent des propos d’une importance capitale, s’indigne la présidente. Nous vous avions proposé une copie de travail. La bande originale n’a même pas été écoutée une heure.

– J’ai un rapport d’expertise démontrant que la bande a été coupée, tente de se défendre David Koubbi qui s’intéresse visiblement plus à l’éventuelle manipulation de l’enregistrement qu’à son contenu.

L’altercation avec la juge vient à peine de s’achever que c’est l’avocat général qui passe à l’attaque :

– Ce n’est pas une partie de poker mais un procès, ce qui suppose d’analyser la pertinence des preuves. Ce n’est pas pour rien que le code de procédure pénale exige que les témoins soient connus à l’avance, cela répond à une exigence démocratique !

« L’erreur Jean Veil »

Piqué au vif, David Koubbi semble se réveiller enfin : « sur votre banc est assis l’avocat de la partie civile (NDLR : Jean Veil), alors ne venez pas me parler de démocratie ! Vous ajoutez à l’erreur de menuisier ce qu’on appellera un jour l’erreur Jean Veil ! » Cette jolie sortie est  un clin d’oeil à un célèbre trait du mythique Me Moro Giafferi  « Monsieur l’Avocat général, je vous prie de ne point oublier que si, dans cette enceinte, vous vous trouvez assis à votre siège de Ministère Public, à même hauteur que Monsieur le Président en son fauteuil, vous ne le devez qu’à une erreur de menuisier ! » (le parquet est sur la même estrade que les juges tandis que l’avocat est en bas, ce qui créée, évidemment, une inégalité entre accusation et défense).C’est surtout une allusion à peine voilée au fait que depuis l’instruction, la défense a le sentiment que la banque et la justice font cause commune.

Au terme de 30 minutes d’empoignades musclées – et, il faut bien le dire, réjouissantes pour la presse – on aborde enfin le fond du dossier, à savoir les opérations du second semestre 2007. A l’époque, Jérôme Kerviel déboucle sa première position de 30 milliards et empoche 500 millions, avant d’en construire une deuxième qui lui vaudra d’engranger pour le compte de la banque la somme hallucinante de 900 millions. La question est toujours la même : Jérôme Kerviel a-t-il dissimulé ses activités, ou bien a-t-il agi avec l’assentiment de sa hiérarchie ? Mireille Filippini appelle l’ex-trader à la barre. Si ses relations avec l’avocat de la défense sont tendues, en revanche, la juge fait  preuve de beaucoup de patience et d’attention à l’égard du trader. On sent même à certains moments une curiosité sincère à l’égard de ses compétences techniques sur le trading, ce qui ne l’empêche pas de le recadrer lorsqu’elle identifie une incohérence dans ses explications ou encore quand il s’aventure sur le terrain de la manipulation. La discussion se concentre sur un point clef du dossier surnommé « l’épisode Eurex », en référence à la lettre adressée en novembre 2007 à la Société Générale par la bourse allemande qui s’inquiète des opérations de l’un de ses traders. Autant on peut croire que Jérôme Kerviel ait pu tromper les services internes, autant il est difficile d’imaginer que personne n’ait réagi à une alerte extérieure. Sauf que le service déontologie chargé de la réponse s’empresse d’interroger Jérôme Kerviel qui, à nouveau, fournit de fausses explications. Il s’explique : « au début, j’ai cru qu’Eurex me reprochait un abus de marché (NDLR : une infraction boursière), là-dessus Eric Cordelle (son n+1) me demande de les enfumer (sic). Il craignait que ma stratégie, très rentable depuis le début de l’année, ne soit découverte par la concurrence ». Plus habile que son avocat, Jérôme Kerviel a réponse à tout. Ses justifications n’emportent pas forcément l’adhésion, mais elles ont le mérite de conférer un peu d’épaisseur à sa défense. La banque immédiatement rétorque que Eurex, contrairement à elle, n’était pas leurrée par les fausses couvertures de Jérôme Kerviel, de sorte qu’elle voyait plus clairement ce qu’il faisait. Hélas, elle n’interroge pas Socgen sur les montants engagés, sans doute parce que le total des positions de la banque auprès d’Eurex est si important que les positions de Jérôme Kerviel ne choquent pas en soi. Ce qui l’interpelle, c’est qu’il soit en « give up » autrement dit, qu’il passe par un courtier. Eurex veut comprendre la nature de l’opération et Jérôme Kerviel a beau jeu de répondre avec son supérieur qu’il ne faut pas dévoiler sa stratégie à une entreprise étrangère et concurrente. La banque vient de rater une belle occasion de découvrir le pot-aux-roses, ce qu’elle reconnait d’ailleurs !

Matt, le mystérieux avatar de Jérôme Kerviel

Les débats donnent également l’occasion à Jérôme Kerviel de s’expliquer sur le  fameux « Matt ». Il disait à son courtier agir pour un mystérieux client londonien, dénommé Matt, qu’il décrivait dans le détail. Une mystification qui a contribué à noircir son portrait. Sur ce point, il avance une explication inédite. Si son courtier avait compris qu’il agissait pour la banque elle-même, il aurait pu faire du front running, en clair, prendre pour son compte les mêmes positions que son donneur d’ordre et profiter ainsi de l’information privilégiée selon laquelle une grosse prise de position allait faire bouger les cours. Or, selon Jérôme Kerviel, le risque n’existait plus dès lors qu’il intervenait pour un client aux intentions imprévisibles. La représentante de la banque, Claire Dumas, observe qu’elle ne voit pas la différence, mais les débats se poursuivent sans creuser ce point.

Au 31 décembre 2007, Jérôme Kerviel a empoché 1,4 milliards d’euros de résultat. Etrangement, son premier réflexe n’est pas de hurler de joie sur le desk, pas plus d’ailleurs que ses supérieurs, dont il dit pourtant qu’ils sont au courant de ses activités. Non, il dissimule son gain et c’est même ce qui va le perdre car il choisit une mauvaise couverture, Baader un courtier que la Société Générale ne connait pas, et déclenche ainsi les alarmes qui lui seront fatales. Il rédige alors un faux mail attribuant l’opération à Deutsche Bank, mais il est trop tard…

– D’où vient l’idée de choisir Baader, interroge Mireille Filippini.

– C’est venu comme ça, répond Jérôme Kerviel. En juillet 2007, j’avais choisi Deutsche Bank et JP Morgan. Nous approchons de l’arrêté des comptes, je voulais éviter d’alerter les commissaires aux comptes.

– Puisque c’est uniquement cosmétique, pourquoi vos supérieurs tentent-ils de joindre Deutsche Bank afin de vérifier ce que vous dites ?

– Je n’étais pas présent, je n’ai donc aucune preuve qu’ils ont appelé Deutsche Bank, répond l’ex-trader.

Il a décidément réponse à tout Jérôme Kerviel. D’ailleurs quand François Martineau, l’un des conseils de la banque, lui demande pourquoi il a dit lors de l’instruction qu’il ne pensait pas être découvert quand il est rentré chez lui le fameux vendredi soir où précisément, on l’a découvert, il explique qu’il faut traduire par : « je pensais que ma hiérarchie ne me lâcherais pas ». En clair, ici dé-couvert signifie  : privé de couverture. Et lorsqu’on en vient aux raisons pour lesquelles il a dissimulé son résultat de 1,4 milliards, il répond : « pour le reporter sur l’exercice suivant, comme le font tous les traders et comme la hiérarchie nous l’avait demandé ». Sauf que la présidente a l’esprit aiguisé et ne laisse rien passer. A en croire sa théorie de la manipulation, on lui aurait fait endosser la perte sur les subprimes, mais alors, pourquoi ne pas tout simplement se féliciter de ce résultat de 1,4 milliards qui vient miraculeusement éponger une partie des pertes ? Jérôme Kerviel rétorque que pour couvrir les produits pourris, la seule solution était de prendre les positions qu’il a prises. « C’est merveilleux, vous prenez ces positions spontanément, et vous leur rendez un service incroyable ! » s’exclame la juge. Dans la même lignée, quand on l’interroge sur les phases tirées d’un chat où il dit qu’il va se pendre, qu’il va finir en prison ou encore qu’il est mort, Jérome Kerviel explique que c’est ce qu’on se dit entre traders quand on a passé une sale journée.

Comme quoi la finance, c’est décidément un autre monde….Preuve en est qu’on a appris lors de l’audience que ses 3 collègues traders appartenant au même desk que lui avaient été virés à la suite de cette affaire moyennant des transactions dont le montant le plus important s’élève à…. 700 000 euros. « Comme ça, à la Société Générale, quand on est licencié pour faute, on empoche 7 ans de salaire ! » souligne David Koubbi. On songe alors que, quelque soit le niveau de responsabilité de Jérôme Kerviel dans cette débâcle, il aura au moins eu le mérite de mettre en lumière la démence du système.

Note : le live de La Tribune est ici

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