La Plume d'Aliocha

08/06/2012

Kerviel : et la thèse de la manipulation surgit !

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 10:48

Palais de justice – mercredi 6 juin, deuxième jour d’audience, 9h30 : On dit que les suites de films à succès sont généralement loupées. C’est sans doute la raison pour laquelle le procès Kerviel pour l’instant ne fait pas salle comble. Les rangs de la presse sont aussi clairsemés que ceux du public. Même la foule des caméras a déserté. Au point que Jérôme Kerviel peut désormais circuler librement dans le palais de justice sans escorte.

Consacrée à l’examen des opérations réalisées entre mars et juillet 2007, la journée a été riche en rebondissements.

Préserver les apparences vis à vis de l’extérieur

« J’avais des informations sur l’existence d’un problème de subprimes aux Etats-Unis, j’ai pensé qu’il allait y avoir contagion », explique-t-il pour justifier sa décision, à compter du mois de mars 2007, de construire une position de 30 milliards en pariant sur la chute des marchés. Au départ, ses investissements se révèlent malheureux.

– Vous ne vous sentiez pas mal, interroge Mireille Filippini ?

– Si, bien sûr on est stressé dans ces moments-là.

– cela entrait-il dans vos attributions de prendre des positions sans couverture ? Vous n’étiez pas embêté ?

– quand on vous fixe des objectifs irréalisables à l’intéreur des limites qu’on vous impose, la seule solution est de faire ce que j’ai fait.

A cet instant, les débats prennent une fâcheuse tournure pour Jérôme Kerviel.

– si tout le monde savait ce que vous faisiez, pourquoi ne le disiez vous pas ? interroge la présidente qui ne cessera de revenir sur cette question tout au long de la journée.

– pour préserver les apparences vis à vis de l’extérieur, des commissaires aux comptes par exemple.

– vous êtes en perte, tout le monde le sait et personne ne vous dit rien, pourquoi ?

– vous leur demanderez.

Mireille Filippini ne saisit visiblement pas la logique de Jérôme Kerviel. A l’en croire, on lui aurait demandé de dissimuler ses positions, notamment à l’aide de faux e-mails et, dans le même temps, il assure que ses explications étaient invraisemblables, ce qui démontre que sa hiérarchie savait. Mais à quoi bon écrire des choses absurdes ? se demande la présidente. Jérôme Kerviel l’ignore, une alarme a sonné, ses supérieurs lui ont dit « démerde-toi pour régler le problème », il en a déduit qu’il devait rédiger de faux e-mails. La présidente revient à la charge :

– pourquoi donner des explications si elles sont si absurdes que personne ne peut y croire ?

– Pour l’extérieur, répond le trader.

– Parce que vous pensez que les gens de l’extérieur sont plus idiots que vos supérieurs ? s’agace la juge.

Et les contrôleurs, pourquoi s’échangent-ils des dizaines de mails sur les problèmes soulevés par Kerviel si, comme le prétend celui-ci, tout le monde savait ce qu’il faisait. « Les gens voulaient se couvrir » rétorque-t-il.

– Donc, la banque vous aurait demandé de faire des faux dans l’objectif de produire un faux bilan et de la fausse information financière ? s’agace un avocat de la Société Générale.

Mais qui savait, donnez des noms ! demanderont successivement la présidente et l’avocat général à plusieurs reprises. A cette question, Jérôme Kerviel ne répond jamais.  Ses avocats tentent maladroitement d’intervenir, sans succès. On devine qu’entraînés dans la logique de leur client, ils ont largement sous estimé la difficulté de sa défense et le caractère discutable de ses arguments. Le climat se tend de plus en plus entre David Koubbi et la juge. Il l’interrompt, elle s’irrite. Il accuse la banque de faux témoignage, elle est obligée de lui rappeler que la victime ne témoigne pas sous serment, pas plus que Jérôme Kerviel d’ailleurs, et qu’elle a donc le droit de dire ce qu’elle veut. Il se chamaille avec les conseils de la Société Générale, elle intime l’ordre à tout le monde de se taire et menace même de suspendre les débats.  Quant à Jérôme Kerviel, il a sans doute en mémoire la difficulté avec laquelle ses avocats ont bataillé en première instance sur le terrain technique, alors il a demandé à s’exprimer lui-même. Le résultat n’est guère plus convaincant. A ceci près que contrairement à Dominique Pauthe qui présidait les débats en première instance, Mireille Filippini  questionne régulièrement l’ex-trader sur les raisons de ses actes, de sorte qu’il se livre plus facilement.

Ma position était couverte au niveau de la banque !

L’heure du déjeuner approche, Jérôme Kerviel est à la barre, invité à s’expliquer sur ses activités du printemps 2007 quand soudain il lance :

– ma position était couverte au niveau de la banque,

– mais elle était perdante, observe la présidente qui n’a pas saisi où il allait l’emmener.

– Des éléments recueillis dernièrement montrent que la position était couverte, insiste l’ex-trader.

– Si vous aviez débouclé fin mars, à combien la perte se serait élevée ? interroge la juge qui poursuit son idée.

– Une autre équipe l’avait couverte, rétorque Jérôme Kerviel, sibyllin.

– Et vous n’en n’avez jamais parlé , vous étiez à découvert sans savoir que vous étiez couvert, interroge la juge qui vient de saisir mais peine à naviguer dans les eaux troubles où l’on tente de l’emmener, quel est l’intérêt ?

– Me faire sauter au bon moment.

– Pourquoi ?

– Parce que la crise des subprime se propage, on savait que de grosses pertes allaient devoir être annoncées…

– Donc c’est un plan concerté plus d’un an à l’avance ?

Autour de Jérôme Kerviel, tous les avocats son debout et s’agitent dans un étrange ballet de robes noires. On sent que quelque chose vient de basculer dans le procès. David Koubbi rappelle à la juge l’existence de la lettre qu’il vient de verser aux débats. Elle n’a pas encore eu le temps de la lire, mais tique sur son caractère anonyme. La défense explique que le témoin, un ancien salarié de la Société Générale, se sent menacé mais qu’il est prêt à s’expliquer dans le secret du cabinet du juge. « Nous ne sommes pas à l’instruction, Maître » ! lance la présidente, avant de préciser que s’il y a des menaces et des pressions démontrées, elle prendra des mesures. Plus tard dans la journée, Jean Veil, l’un des avocats de la banque, lit la fin de cette fameuse lettre « voilà les grandes lignes du scénario qui me passe par la tête et qui semble plus cohérent avec la Société Générale que j’ai connue ». Un scénario imaginaire, donc, voilà à quoi se résume pour l’instant le fameux témoin mystère censé révéler toute la vérité sur cette incroyable affaire…

A la fin de cette deuxième journée d’audience, Jérôme Kerviel se retrouve coincé dans une présentation des faits qui ne convainc guère. Quant à la thèse du complot – il corrige : de la manipulation -, elle suscite pour l’instant une curiosité légèrement incrédule chez la présidente et les rires moqueurs des avocats de la banque. Sur les bancs de la presse, l’opinion à ce stade est unanime : la défense est sérieusement en difficultés. Les avocats vont devoir monter d’un cran s’ils veulent retourner la situation à leur avantage…..N’est-ce pas au fond contre lui-même que Jérôme Kerviel complote depuis le départ ? s’interroge Stéphane Durand-Souffland dans Le Figaro.

Publicités

3 commentaires »

  1. Je fais peut-être mon mékeskidit de base mais y’a un truc que je ne comprends pas là.

    Les victimes et l’accusé qui ne témoignent pas sous serment!

    Il n’y a que moi que ça surprend? C’est normal ou c’est un cas particulier?

    Je ne vois pas comment un procès peut prétendre faire émerger une quelconque vérité si les principales partie prenantes peuvent raconter n’importe quoi.
    Que l’on concède à l’accusé le droit de se taire d’accord mais le droit de raconter n’importe quoi ça m’interpelle quand même.

    Commentaire par lordphoenix — 08/06/2012 @ 12:08

  2. @lordphoenix : il faudrait demander à Eolas, je ne suis pas pénaliste. Ce que je peux vous dire c’est que ce n’est pas spécifique à ce dossier et que par ailleurs cela semble normal, il faut bien que les parties puissent s’exprimer librement, à charge ensuite pour les juges de déterminer qui dit vrai. En revanche, les témoins sont là pour éclairer les juges, il faut être en mesure de leur accorder un minimum de confiance.

    Commentaire par laplumedaliocha — 08/06/2012 @ 12:46

  3. En droit français l’accusé n’est pas un témoin : il ne prête pas serment et, s’il ment pour sa défense, il appartient au juge seul d’en tenir compte ou non dans son verdict.

    Au surplus, le droit au « mensonge » de l’avocat (en accord avec son client) quant à ses moyens de défense est une liberté fondamentale garantie par la CEDH.

    Et, s’agissant du serment judiciaire supplétoire : cas ou le juge demande à l’une des parties d’affirmer solennellement de la réalité d’un acte ou d’un fait juridique, comme toute preuve imparfaite, le juge n’est pas lié par ce serment et conserve toute sa liberté d’appréciation.

    Commentaire par Le Chevalier Bayard — 08/06/2012 @ 13:39


RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :