La Plume d'Aliocha

08/06/2012

La cour exige des preuves du « complot » contre Jérôme Kerviel

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 10:49
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Palais de justice, jeudi 7 juin, 14 heures, troisième jour d’audience : Le clan Kerviel arrive au pas de course, chargé de deux valises et plusieurs cartables. Les avocats en extraient 4 épais dossiers à sangle rouges qu’ils posent sur les tables et plusieurs autres dossiers plus petits. Visiblement, la déculottée qu’ils ont subi la veille les incite à passer à l’attaque. Du côté de la Société Générale, on fait mine de ne rien voir. Les avocats discutent en riant avec Claire Dumas. On s’attendait à revenir en détail sur la théorie de la manipulation, las ! ce fut de loin la journée la plus ennuyeuse de la semaine. La présidente a poursuivi l’examen méticuleux des opérations passées en 2007. Cette fois, il s’agissait des mois de juin et juillet. A cette époque-là, Jérôme Kerviel porte une position de 30 milliards. Pour mémoire, les fonds propres de la banque s’élèvent à 29 milliards…Les techniques de dissimulation sont  les mêmes, les justifications apportées par l’ancien trader aussi. On en revient toujours à ces étranges mails destinés à dissimuler ce que tout le monde savait dans des termes d’une absurdité que nul ne pouvait ignorer.

Une perte latente de plus de 2 milliards

En juin, les positions de Jérôme Kerviel affichent une perte latente de plus de 2 milliards. Et ses supérieurs bien sûr ne disent rien. Jusqu’au 19 juillet où le marché se retourne enfin et où  Jérôme Kerviel empoche le bénéfice hallucinant de ses positions. Croyez-vous qu’il hurle de joie sur le desk ? Pas du tout, il se tait. Ses supérieurs aussi, semble-t-il, alors même qu’on nous soutient qu’ils savaient.  Ils sont décidément très stoïques, à la Société Générale. La journée n’a pas aidé l’ancien trader, mais elle a permis de mesurer quand même les insuffisances du contrôle interne de la Société Générale. Claire Dumas explique que les alertes s’allumaient mais en des lieux et à des moments différents et que Jérôme Kerviel était passé maître dans l’art de les éteindre. Si on ne l’a pas repéré, c’est qu’il n’existait pas à l’époque de contrôle transversal capable d’identifier qu’un seul agent déclenche de nombreux problèmes et d’avoir une vue d’ensemble de ses opérations.  « Et puis Jérôme Kerviel coopérait avec gentillesse. Compte-tenu des délais de clôture comptable, obtenir une réponse rapide permet de passer au problème suivant ». « Donc les contrôleurs ne contrôlent pas les gens qui leur parlent gentiment ? » lance David Koubbi. La présidente observe quand même que les contrôles fonctionnaient puisque les alertes se sont déclenchées, avant de conclure « ils n’étaient peut-être pas performants ».

« Je veux des témoins qui témoignent sous serment ! »

16h50 : Après une brève suspension d’audience, David Koubbi monte au feu. « On a procédé à un dégazage en pleine marée noire » explique-t-il à la Cour en tentant de revenir sur le terrain de la manipulation.

– Je veux des témoins qui témoignent sous serment et qui apportent des preuves écrites, s’emporte Mireille Filippini, on est prêt à les croire, on est prêt à croire à tout !

Sur ce, l’avocat remet à la Cour ainsi qu’à ses adversaires une chemise contenant des pièces qui déclenche un nouvel affrontement.

– vos pièces, il fallait les déposer au début du procès, qu’on ait le temps de les lire, tempête la présidente, tout en essayant de ranger les documents dans leur chemise jaune sans y parvenir tant elle semble énervée. Voilà 14 ans que je fais du pénal, je n’ai jamais vu cela. Vous êtes conscient qu’il y a déjà eu des demandes de report de l’adversaire pour des pièces déposées le premier jour et vous, vous les donnez maintenant. Si vous en avez d’autres à produire, c’est lundi au plus tard et ça vaut aussi pour la Société Générale !

L’un des avocats, François Martineau, demande l’autorisation de poser une question à Jérôme Kerviel. Cheveux poivre et sel, air patelin, un sourire perpétuellement aux lèvres, c’est le plus redoutable des conseils de la Société Générale.  Ses interventions sont aussi calmes que mortelles pour l’ex-trader.  Furieuse d’avoir perdu du temps dans son programme, la présidente n’accorde qu’une minute à l’avocat de la banque.

– Qui vous a demandé de faire cela, lance-t-il, visiblement décidé à pousser son avantage en faisant répéter à Jérôme Kerviel les explications sur lesquelles butte la présidente depuis la veille.

– c’est ce qu’on attendait de moi

proprio motu ? interroge l’avocat

– je ne parle pas….répond Kerviel avec embarras, il n’a visiblement pas saisi le sens de la formule latine.

– Il ne parle qu’anglais, commente la présidente.

– c’est dommage, plus personne ne parle latin, croit devoir placer David Koubbi avec un sourire de bon élève qu’on devine destiné à s’attirer de nouveau la bienveillance de la Cour.

– Pourquoi faire plaisir à votre hiérarchie, reprend François Martineau ? Quel était votre intérêt d’envoyer des faux e-mails ?

– Atteindre les objectifs irréalisables fixés par ma hiérarchie. Ils avaient une option gratuite sur moi : si ça gagne ils empochent sur mes gains, si ça perd, ils ne savaient rien.

Les débats se concentrent de nouveau sur la fastidieuse mais nécessaire analyse des positions, des pertes latentes, des techniques de dissimulation. En admettant que les supérieurs de Jérôme Kerviel lui aient dit ou laissé entendre qu’il faisait ce qu’il voulait à condition de ne pas déclencher les systèmes de contrôle ou, si cela arrivait, de parvenir à calmer les contrôleurs, on peut admettre qu’il dissimule ses positions, éventuellement ses pertes, mais pourquoi cacher aussi ses gains ?  Même la séduisante thèse du complot ne permet pas de résoudre cette incohérence. Sauf à considérer, comme semble le soutenir Jérôme Kerviel, que la banque a délibérément perdu 4,9 milliards pour que le marché oublie qu’elle avait englouti 2,2 milliards dans la crise des subprimes. Cinq milliards pour une couverture, c’est cher payé. A moins bien sûr que la mystérieuse cellule qui couvrait les positions directionnelles de Jérôme Kerviel à son insu ait aussi empoché les 4,9 milliards perdus lors du débouclage en janvier. Au point où on en est…

Kerviel : et la thèse de la manipulation surgit !

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 10:48

Palais de justice – mercredi 6 juin, deuxième jour d’audience, 9h30 : On dit que les suites de films à succès sont généralement loupées. C’est sans doute la raison pour laquelle le procès Kerviel pour l’instant ne fait pas salle comble. Les rangs de la presse sont aussi clairsemés que ceux du public. Même la foule des caméras a déserté. Au point que Jérôme Kerviel peut désormais circuler librement dans le palais de justice sans escorte.

Consacrée à l’examen des opérations réalisées entre mars et juillet 2007, la journée a été riche en rebondissements.

Préserver les apparences vis à vis de l’extérieur

« J’avais des informations sur l’existence d’un problème de subprimes aux Etats-Unis, j’ai pensé qu’il allait y avoir contagion », explique-t-il pour justifier sa décision, à compter du mois de mars 2007, de construire une position de 30 milliards en pariant sur la chute des marchés. Au départ, ses investissements se révèlent malheureux.

– Vous ne vous sentiez pas mal, interroge Mireille Filippini ?

– Si, bien sûr on est stressé dans ces moments-là.

– cela entrait-il dans vos attributions de prendre des positions sans couverture ? Vous n’étiez pas embêté ?

– quand on vous fixe des objectifs irréalisables à l’intéreur des limites qu’on vous impose, la seule solution est de faire ce que j’ai fait.

A cet instant, les débats prennent une fâcheuse tournure pour Jérôme Kerviel.

– si tout le monde savait ce que vous faisiez, pourquoi ne le disiez vous pas ? interroge la présidente qui ne cessera de revenir sur cette question tout au long de la journée.

– pour préserver les apparences vis à vis de l’extérieur, des commissaires aux comptes par exemple.

– vous êtes en perte, tout le monde le sait et personne ne vous dit rien, pourquoi ?

– vous leur demanderez.

Mireille Filippini ne saisit visiblement pas la logique de Jérôme Kerviel. A l’en croire, on lui aurait demandé de dissimuler ses positions, notamment à l’aide de faux e-mails et, dans le même temps, il assure que ses explications étaient invraisemblables, ce qui démontre que sa hiérarchie savait. Mais à quoi bon écrire des choses absurdes ? se demande la présidente. Jérôme Kerviel l’ignore, une alarme a sonné, ses supérieurs lui ont dit « démerde-toi pour régler le problème », il en a déduit qu’il devait rédiger de faux e-mails. La présidente revient à la charge :

– pourquoi donner des explications si elles sont si absurdes que personne ne peut y croire ?

– Pour l’extérieur, répond le trader.

– Parce que vous pensez que les gens de l’extérieur sont plus idiots que vos supérieurs ? s’agace la juge.

Et les contrôleurs, pourquoi s’échangent-ils des dizaines de mails sur les problèmes soulevés par Kerviel si, comme le prétend celui-ci, tout le monde savait ce qu’il faisait. « Les gens voulaient se couvrir » rétorque-t-il.

– Donc, la banque vous aurait demandé de faire des faux dans l’objectif de produire un faux bilan et de la fausse information financière ? s’agace un avocat de la Société Générale.

Mais qui savait, donnez des noms ! demanderont successivement la présidente et l’avocat général à plusieurs reprises. A cette question, Jérôme Kerviel ne répond jamais.  Ses avocats tentent maladroitement d’intervenir, sans succès. On devine qu’entraînés dans la logique de leur client, ils ont largement sous estimé la difficulté de sa défense et le caractère discutable de ses arguments. Le climat se tend de plus en plus entre David Koubbi et la juge. Il l’interrompt, elle s’irrite. Il accuse la banque de faux témoignage, elle est obligée de lui rappeler que la victime ne témoigne pas sous serment, pas plus que Jérôme Kerviel d’ailleurs, et qu’elle a donc le droit de dire ce qu’elle veut. Il se chamaille avec les conseils de la Société Générale, elle intime l’ordre à tout le monde de se taire et menace même de suspendre les débats.  Quant à Jérôme Kerviel, il a sans doute en mémoire la difficulté avec laquelle ses avocats ont bataillé en première instance sur le terrain technique, alors il a demandé à s’exprimer lui-même. Le résultat n’est guère plus convaincant. A ceci près que contrairement à Dominique Pauthe qui présidait les débats en première instance, Mireille Filippini  questionne régulièrement l’ex-trader sur les raisons de ses actes, de sorte qu’il se livre plus facilement.

Ma position était couverte au niveau de la banque !

L’heure du déjeuner approche, Jérôme Kerviel est à la barre, invité à s’expliquer sur ses activités du printemps 2007 quand soudain il lance :

– ma position était couverte au niveau de la banque,

– mais elle était perdante, observe la présidente qui n’a pas saisi où il allait l’emmener.

– Des éléments recueillis dernièrement montrent que la position était couverte, insiste l’ex-trader.

– Si vous aviez débouclé fin mars, à combien la perte se serait élevée ? interroge la juge qui poursuit son idée.

– Une autre équipe l’avait couverte, rétorque Jérôme Kerviel, sibyllin.

– Et vous n’en n’avez jamais parlé , vous étiez à découvert sans savoir que vous étiez couvert, interroge la juge qui vient de saisir mais peine à naviguer dans les eaux troubles où l’on tente de l’emmener, quel est l’intérêt ?

– Me faire sauter au bon moment.

– Pourquoi ?

– Parce que la crise des subprime se propage, on savait que de grosses pertes allaient devoir être annoncées…

– Donc c’est un plan concerté plus d’un an à l’avance ?

Autour de Jérôme Kerviel, tous les avocats son debout et s’agitent dans un étrange ballet de robes noires. On sent que quelque chose vient de basculer dans le procès. David Koubbi rappelle à la juge l’existence de la lettre qu’il vient de verser aux débats. Elle n’a pas encore eu le temps de la lire, mais tique sur son caractère anonyme. La défense explique que le témoin, un ancien salarié de la Société Générale, se sent menacé mais qu’il est prêt à s’expliquer dans le secret du cabinet du juge. « Nous ne sommes pas à l’instruction, Maître » ! lance la présidente, avant de préciser que s’il y a des menaces et des pressions démontrées, elle prendra des mesures. Plus tard dans la journée, Jean Veil, l’un des avocats de la banque, lit la fin de cette fameuse lettre « voilà les grandes lignes du scénario qui me passe par la tête et qui semble plus cohérent avec la Société Générale que j’ai connue ». Un scénario imaginaire, donc, voilà à quoi se résume pour l’instant le fameux témoin mystère censé révéler toute la vérité sur cette incroyable affaire…

A la fin de cette deuxième journée d’audience, Jérôme Kerviel se retrouve coincé dans une présentation des faits qui ne convainc guère. Quant à la thèse du complot – il corrige : de la manipulation -, elle suscite pour l’instant une curiosité légèrement incrédule chez la présidente et les rires moqueurs des avocats de la banque. Sur les bancs de la presse, l’opinion à ce stade est unanime : la défense est sérieusement en difficultés. Les avocats vont devoir monter d’un cran s’ils veulent retourner la situation à leur avantage…..N’est-ce pas au fond contre lui-même que Jérôme Kerviel complote depuis le départ ? s’interroge Stéphane Durand-Souffland dans Le Figaro.

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