La Plume d'Aliocha

29/06/2012

L’affaire Kerviel, ce cauchemar sans fin

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 17:33
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Palais de Justice, jeudi 28 juin, 13h30 : On connaissait David Koubbi avec une canne, voici qu’il est arrivé le jour fatidique des plaidoiries le visage orné d’un cocard coquard ! Cette apparence de gueule cassée de la défense sied plutôt bien au jeune premier. Sa souffrance quasi-christique est tellement cinématographique qu’il apparait décidément urgent de transformer cette histoire en film. Pourquoi d’ailleurs ne pas confier un rôle féminin à Tristane Banon, arrivée au palais au bras de l’avocat ? Elle s’est installée au premier rang parmi les anonymes car il n’y a, hélas, pas de carré VIP dans une salle d’audience.  Du coup, on cherche des yeux l’actrice de X, Clara Morgane, également cliente de David Koubbi et soutien attendri de Jérôme Kerviel. Elle n’est pas là, c’est dommage, elle aurait ajouté au spectacle. Ainsi va la nouvelle équipe de défense de Jérôme Kerviel, on se croirait à la table d’une pipole botoxée dans une boite branchée.

Salle comble

Le procès fait salle comble, tout le monde est venu écouter la star. C’est même la foule des grands jours sur le balcon réservé à la presse. D’une main ornée de bracelets en argent mon voisin, qui a des allures de mannequin, efface une poussière imaginaire sur son soulier de prix parfaitement ciré. C’est un confrère de la radio venu entendre David Koubbi, « par simple curiosité personnelle » me confie-t-il. On se demande bien ce que cette foule de visiteurs occasionnels peut espérer comprendre de ce procès si compliqué en ne daignant assister qu’au tour de show de l’avocat « vu à la télévision« .  Même les bancs de la défense sont pleins à craquer. Le fan club de David Koubbi, sans doute. Les filles ont des chevelures et des talons vertigineux, les garçons sont lustrés comme des pouliches à Longchamp. Tout ce petit monde fleure bon la jeunesse branchée. Jérôme Kerviel, c’est leur distraction du moment, le trader le plus célèbre du monde, la star de l’actualité qu’on expose à ses amis comme un trophée. Demain sans doute ils l’auront oublié, mais aujourd’hui ils sont là pour le soutenir…et se montrer. Les caméras sont présentes, c’est donc l’endroit où il faut être. Ce petit monde turbulent détonne avec les avocats blanchis sous le harnais de la Société Générale qui défendent l’institution vieille de 120 ans avec discrétion et doigté. Il détonne plus encore face aux juges aguerris qui s’appliquent depuis un mois à comprendre un dossier d’une technicité à pleurer. Quant aux chroniqueurs judiciaires, peu sensibles aux paillettes, ils se demandent ce que ce transfuge de la Jet Set est venu faire dans une affaire financière aussi grave.

C’est l’associé de David Koubbi qui assure la première partie du spectacle, il faut bien chauffer la salle. On sent qu’il tente de prendre son envol, mais sans jamais parvenir à quitter un ton sourd et monocorde qui contraste singulièrement avec l’indignation que l’on croit saisir dans le propos lorsqu’on parvient à se concentrer. Dommage, son faux air de vicking avait suscité à tort l’espoir d’une plaidoirie tonitruante.  Trois quart d’heure plus tard, c’est au tour du jeune collaborateur du cabinet de plaider. Brun, le physique fluet d’un adolescent, la chevelure rebelle, il est fier, dit-il, à 26 ans, d’intervenir dans une telle affaire. On frissonne pour Jérôme Kerviel. Le voici embarqué dans un exposé technique sur la qualification des infractions. Le jeune homme s’applique, tort tord le droit à l’extrême pour le faire coller à sa démonstration. Sans doute croit-il en ce qu’il dit, mais il ne parvient pas à atteindre son auditoire. La présidente soulage tout le monde en décidant une pause. Il est déjà 15h30. Deux heures d’audience, c’est long quand on s’ennuie dans une salle bourrée de monde et étouffante de chaleur.

Fantasme d’insomniaque

15h45 : La grand moment est arrivé : David Koubbi entre en piste. Il vibre, il attaque, la banque, la presse, la justice et d’autres choses encore. Tout le monde y passe. Il interpelle la Cour, exige que l’on juge « Monsieur » Jérôme Kerviel. Le discours est séduisant, l’avocat inspiré. Et l’on songe à la phrase assassine d’une caricature de Daumier : « vous avez perdu votre procès, mais vous avez eu le plaisir de m’entendre plaider ». Il parle pour un public imaginaire, à l’évidence plus proche des lecteurs de Voici que des très sérieux magistrats composant la Cour. Il est aussi la voix de Jérôme Kerviel, celle qui a plaidé la manipulation et parle désormais de son honneur. Et pourtant les avocats le savent bien, la bonne plaidoirie n’est pas celle qui plait au client, moins encore celle qui va séduire le public, c’est celle qu’impose la défense et qui s’avère généralement beaucoup moins chatoyante qu’on ne le souhaiterait.

Le trader rêve, l’avocat fantasme. L’un s’est imaginé en Gordon Gekko, l’autre se prend pour Moro-Giafferi. Quel équipage ! Ils se sont unis il y a tout juste trois mois pour le meilleur et pour le pire. Depuis lors, la défense n’a eu de cesse de se tirer dans les pieds. D’abord en interrogeant maladroitement les témoins, au point que chacune de leurs réponses venait apporter de l’eau au moulin de la banque qui n’en espérait pas tant. Ensuite en dégainant la thèse de la manipulation. Et l’on se rappelle ces sorties  d’audience où, tandis que la presse – pourtant friande de rebondissements – quittait la salle sceptique, l’avocat et le trader se tapaient dans la main en signe de victoire avant d’aller fanfaronner sur les marches du palais. Dans le film qu’ils se jouaient à eux-mêmes, il ne manquait que le ralenti et la musique ; on les ajoutera au montage. Hélas, une fois exposée sous la lumière crue de l’analyse judiciaire, la théorie de la manipulation est apparue pour ce qu’elle était : un fantasme d’insomniaque qui aurait abusé de littérature complotiste sur Internet. Jérôme Kerviel se doute-t-il qu’il vient de perdre son meilleur atout, faute d’avoir su le jouer comme il fallait ? Qui peut croire encore que la banque savait, alors que le scénario d’une Société Générale complice apparait en définitive plus extravagant  que celui de la banque aveugle ? Qu’importe ! L’avocat poursuit sa course maladroite en claudiquant appuyé sur sa canne. A croire que son étrange client lui a transmis le virus de la fuite en avant. Il a irrité tout le monde durant trois semaines à commencer par la cour, n’a convaincu personne, en a voulu à la presse de le dire…Chut !  Ecoutez donc ses amis applaudir à la fin de sa plaidoirie, envers et contre tous les usages judiciaires : c’est bien la preuve qu’il est bon ! Hé oui, tout comme les gains mirifiques de Jérôme Kerviel sur les marchés en 2007 ont incité celui-ci à croire qu’il était un trader invicible. Tout comme l’incompréhension du public et les doutes d’une poignée de financiers quant à la sincérité de la banque ont convaincu l’ex-trader qu’il pouvait avancer sur le terrain du complot. Tout comme le soutien inconditionnel de leur fan club a conforté l’avocat et son client dans l’idée qu’ils avaient retourné la situation à leur avantage. Cette affaire, c’est un rêve fou sans cesse ranimé, une suite de mirages, un long cauchemar.

Au fond, il aurait mieux valu que l’ex-trader se défende tout seul. C’est dans les rares moments où Jérôme Kerviel a pris la parole que la défense a semblé marquer des points. Au début du procès lorsque, interrogé par la présidente, il s’est expliqué sur ses actes. Après l’intervention de Daniel Bouton aussi, quand il a fissuré l’armure, évoquant son éducation, sa mère malade, sa confiance dans la justice. Et puis hier, quand il a enfin demandé pardon. A défaut de convaincre, il a révélé cette part d’humanité qui faisait si cruellement défaut jusque ici à sa défense. La brutalité du jugement de première instance est un autre atout : qui sait si avec le recul, la cour ne va pas tempérer la responsabilité du trader en apercevant celle de la banque qui n’a pas su l’arrêter à temps ? Cela suffira-t-il à corriger les effets ravageurs d’une défense calamiteuse ? Réponse le 24 octobre. Si le jugement est adouci, gageons que l’avocat fanfaronnera. Dans le cas contraire, il sera toujours temps de crier au complot. Après tout, il a déjà dénoncé la banque machiavélique, la presse méprisant les faits, le gouvernement indifférent au sort du trader, il ne manque plus dans ce tableau que la justice aux ordres. Le public va adorer !

25/06/2012

Séance de dédicace

Filed under: A propos du blog,Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 12:25

Et si l’on se rencontrait ?

Mon éditeur, l’honorable maison Eyrolles, me propose une séance de dédicace de mon livre vendredi prochain à partir de 18h30. Ce sera l’occasion notamment de débriefer le procès ensemble.  Les informations pratiques sont ici. Evidemment, le nombre de places est limité car la librairie, quoique de fort belle dimension, ne saurait contenir mes dizaines de milliers de fidèles lecteurs. Je vous remercie donc de me signaler votre participation par mail d’ici demain soir afin que je puisse organiser la chose sans déclencher l’affolement de la préfecture de police de Paris 😉 

A vendredi !

Aliocha

Note : à ceux qui pensent venir plus tard, mon éditeur m’indique que la librairie devrait être ouverte jusqu’à 20 heures.

24/06/2012

Et David Koubbi inventa la PIF…

Filed under: Affaire Kerviel,Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:18
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C’est un échange bien savoureux qui oppose depuis le début du procès Kerviel la plume acerbe du chroniqueur judiciaire du Figaro, Stéphane Durand-Souffland, et le verbe saillant de David Koubbi, l’avocat à la gâchette judiciaire facile dès qu’un mot déplaisant passe à sa portée. Tout a commencé par un article du Figaro qui semble avoir déplu au sémillant défenseur de Jérôme Kerviel. Le  moment est crucial pour la défense qui vient d’annoncer à l’issue de la première semaine d’audience le témoignage d’un anonyme travaillant pour une filiale de la Société Générale en faveur de Jérôme Kerviel. Sauf que le chroniqueur du Figaro n’y croit pas et il le dit dans un article daté du 8 juin.

Dès le lundi suivant, (11 juin) Stéphane Durand-Souffland tacle l’avocat au réveil : « Son principal avocat intrigue, lui, par sa méconnaissance chronique des usages judiciaires et son incapacité à soumettre ses contradicteurs. Jusqu’à présent, il perd point sur point et sourit d’un air entendu. Son client encourt cinq ans de prison ferme ».

David Koubbi dénonce dans un tweet le jour même ce qu’il analyse comme un parti-pris de la presse : « Saluons la création de la PIF: Presse Indépendante-des-Faits qui fait integralement sienne les positions de la SG ». Même s’il ne désigne pas le chroniqueur du Figaro, tout le monde a compris qui était visé. D’ailleurs un peu plus tard dans la journée, nouveau tweet :

« Ooooh Aidez moi a percer les articles SG-side de Duran soufflan du#figaro. Diverger d accord, mais à ce point? #PIF #Kerviel »

Stéphane Durand-Souffland attrape la balle au bond  : « Quoi qu’il en soit, pour s’amuser, l’avocat vu à la télévision tweete, estimant que les journalistes ne rendent pas compte avec justesse de ses exploits: «Saluons la création de la PIF: Presse Indépendante des Faits, qui fait intégralement sienne (sic) les positions de la SG». C’est drôle, «PIF», pour une défense gadget ».

Le mardi, il n’y a pas d’audience, c’est la trêve entre les deux hommes.

Qu’à cela ne tienne, au soir de l’audition très attendue du témoin mystère, le Figaro claque : « Quand Philippe Houbé se retire, à 16 heures, il n’a pas apporté de preuve absolue des turpitudes prêtées à la banque par la défense, dont le cours a oscillé au gré de ses déclarations. Mais il a jeté un trouble diffus, car il a une tête et des mots d’honnête homme – et c’est bien d’humain que manque cette affaire de gros sous et de systèmes informatiques. Cela suffira-t-il pour obtenir la relaxe annoncée au premier jour par la défense? Me Koubbi semble le penser, qui quitte le prétoire tel le torero triomphant, en criant très fort qu’il attend avec impatience de lire, ce vendredi matin, une presse qu’il n’aime pas. La trompette de l’avocat n’a pas besoin de beaucoup d’air pour produire beaucoup de bruit, c’est déjà ça ».

David Koubbi répond encore sur Twitter « Durand Souffland sort du #PIF avec son article factuel du jour. Quant à la trompette Souffland dedans pour être entendu, j adore! »

Tandis que l’avocat trouve d’autres combats à mener le journaliste, lui, ne lâche pas. Le 19 juin, David Koubbi est dépeint en docteur House, développant une défense palliative, une pure gourmandise ! Le 21 juin, c’est sous les traits du Sapeur Camember qu’on nous présente la thèse de la manipulation développée par la défense.

De son côté, François Martineau, le plus redoutable plaideur des avocats de la banque, s’est fait un plaisir de détourner la formule pour dénoncer la DIF, la défense indépendante des faits. A suivre…

23/06/2012

Quand sonne l’heure des vérités

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 11:19
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Palais de justice, jeudi 21 juin, neuvième jour d’audience 16h30 : le moment est enfin venu d’entendre Daniel Bouton, président de la Société Générale à l’époque des faits. C’est l’homme qui a géré la perte, organisé l’augmentation de capital et sauvé la banque. C’est aussi celui à qui l’on reproche les « années fric » et dont on dénonce l’arrogance autant qu’on moque les costumes mal coupés. Un inspecteur des finances, un morceau d’intelligence pure, l’un de ces hommes qui participent dans l’ombre au gouvernement d’un pays. Pas très grand, le visage rond, les cheveux gris, le costume aussi, on peine à croire, en le voyant arriver dans la salle avec sa petite mallette à la main, pas show off pour deux sous, que cet homme-là pèse des millions et a dirigé des dizaines de milliers de personnes.

Des positions létales

Les avocats de la Société Générale ne l’interrogent pas, ils se contentent de le lancer, et Daniel Bouton démarre son récit du week-end maudit où Socgen a failli couler. « Dans la nuit du samedi au dimanche Philippe Citerne (le directeur général) m’appelle pour me dire : il nous arrive quelque chose d’incroyable, Jérôme Kerviel nous raconte une histoire dans laquelle il a fait gagner 1,4 milliards à la banque de manière simulée. C’est sans précédent un rogue trader qui fait gagner de l’argent. Vers 11heures dimanche matin, Jean-Pierre Mustier m’annonce que le trader vient d’avouer qu’il a construit une position longue (acheteuse) de 50 milliards, le ciel nous tombe sur la tête. La vie d’un certain nombre de personnes va basculer et en particulier la mienne. C’est un dissimulateur épouvantable car il quitte la banque le samedi soir en ne disant pas qu’il a continué à augmenter des positions déjà létales ». Létales, c’est le grand mot de Daniel Bouton, il le répète plusieurs fois. Mortelles, en langage courant. Il poursuit le récit en évoquant le sauvetage de la banque, les autorités de tutelle l’augmentation de capital.« Il ne doit pas y avoir de positions directionnelles dans une banque, j’avais constitué de petites équipes de besogneux qui n’avaient pas l’autorisation de faire de l’overnight » poursuit-il, mais on peine à le croire sur ce sujet surtout qu’il confie fièrement un peu plus tard que c’est lui qui a déplafonné les bonus. « C’est vrai qu’il y a eu un problème d’ajustement de moyens, admet-il, il nous manquait une centralisation par trader et une cellule tournante ».

Interrogé sur l’hypothèse d’une manipulation, il répond de but en blanc : « c’est n’importe quoi ! » avant de s’embourber dans une explication macroéconomique sur la crise des subprimes. Soudain, il lance une phase choc qui réveille tout le monde : « c’est du même niveau que le complot du 11 septembre ». « Ce matin, j’ai réfléchi un peu, c’est idiot au regard du fonctionnement de la Société Générale ou alors c’est moi personnellement qui m’en occupait la nuit…Le comploteur dans cette théorie, ça ne peut être que moi, Philippe Citerne ou Jean-Pierre Mustier (le patron de la banque d’investissement). Cette cinquième ou sixième version de Jérôme Kerviel ne vaut pas mieux que les précédentes ».

– Jean Reinhart, l’un des avocats de la banque : Il y a deux ans, vous vouliez comprendre, est-ce que vous avez progressé ?

– Monsieur Kerviel s’est enfoncé vis à vis des policiers puis des juges dans un système dans lequel il ne peut s’avouer à lui-même qu’il a fait ça pour gagner un bonus supplémentaire, comme un shadock. C’est vrai que dans notre pays, on croit plus facilement le petit jeune que le gros méchant banquier.

L’étrange scénario d’un attentat contre le monde bancaire

Le témoignage de Philippe Houbé ? Il le démolit d’une phrase :  « l’homme de Fimat est touchant car je suis sûr qu’il est sincère. Et en même temps, ça s’explique en une demi-seconde, il ne voit qu’une jambe, ne comprend rien et tire des conclusions complètement fausses ».

A la question de Frédérik-Karel Canoy, avocat des actionnaires, regrettez-vous le terme de terroriste ?, Bouton apporte une réponse intéressante : « le 23 au soir, je ne sais pas quelles peuvent être les motivations de Monsieur Kerviel. Il y a peut-être plusieurs Kerviel dans plusieurs établissements et donc c’est un attentat terroriste ». On croit comprendre que la banque a imaginé, à un moment donné, qu’elle était en train de vivre un nouveau 11 septembre, sauf qu’en l’espèce il ne s’agissait plus de lancer des avions dans des tours, mais de faire exploser le système financier mondial à l’aide de traders terroristes. Joli scénario qui ne manquera pas d’alimenter l’imagination des auteurs de thrillers…

C’est lorsque Richard Valeanu, l’un des avocats des salariés, l’interroge sur le manque de moyens, que Bouton révèle le banquier dans toute sa splendeur. « J’ai fait le choix d’installer le siège de la banque sur la commune de Nanterre plutôt que celle de Londres, mais ce n’est pas facile en droit français quand on se trompe de 300 unités »…En clair, il aurait embauché plus « d’unités » si le droit du travail français était plus clément avec les employeurs.

C’est au tour de David Koubbi de l’interroger. On attendait avec impatience l’affrontement des deux hommes, hélas il n’en ressort rien.  Le témoin veut-il s’excuser d’avoir traité un présumé innocent de terroriste, c’est à dire de poseur de bombes qui tue des gens ? Pas avant le jugement, répond Daniel Bouton.

– Quand l’affaire a éclaté, personne ne croyait à la théorie de la banque…tente David Koubbi qui continue de rappeler les doutes d’origine pour tenter d’invalider le storytelling de la banque. Hélas, on ne coince pas si facilement un homme comme Daniel Bouton. « Ah ! Un grand avocat parisien vient de reconnaitre dans cette chambre que cette affaire est incroyable ! » réplique, triomphant, l’ex-pdg de la banque.

Et lorsque David Koubbi évoque la rémunération de Bouton, 5000 ans de salaire malgache, l’homme ne cille pas. Tout au plus estime-t-il, au vu des questions trop longues de l’avocat que, sans doute, il ferait mieux de s’asseoir pour écouter ses théories.

Il est 19h30, la présidente suspend l’audience un quart d’heure. Dans les couloirs presque vides à cette heure tardive, je croise Daniel Bouton escorté par deux gendarmes jusqu’à la sortie arrière du palais, place Dauphine. Il a l’air un peu perdu et porte sur lui la solitude du témoin qui vient de s’exprimer à la barre et s’en retourne sans savoir ce qu’on a pensé de ce qu’il a dit.

19h50 : il ne reste plus qu’une poignée de journalistes dans le « poulailler », Stéphane Durand-Souffland du Figaro, Mathieu Delahousse, RTL, Pascale Robert-Diard du Monde, Valérie de Senneville des Echos, Laura Fort qui suit le procès en live pour La Tribune. Nous échangeons nos impressions, les mines sont fatiguées. L’après-midi a été orageuse et lourde, autant à l’extérieur que dans la salle. Dehors, la fête de la musique a débuté, mais aucun son ne parvient à percer les épais murs de pierre du palais. Le drame que nous observons depuis deux semaines nous enveloppe.

Il reste deux témoins de moralité à entendre.

Le premier  est une jeune femme qui a connu Jérôme Kerviel à l’université. Il travaillait plus que les autres, il était gentil et pas flambeur. Ce n’était pas un génie, mais un bosseur. La banque n’a pas de question, la présidente non plus, le témoin se retire.

« Ce n’est pas un génie mais un gentil garçon attachant »

Le deuxième témoin, c’est Jean-Raymond Lemaire, l’expert informatique qui a rencontré Jérôme Kerviel le vendredi qui a suivi l’annonce au marché de la « fraude ». Grand, moustachu, le visage rose et la silhouette solide des gens qui ont un bon coup de fourchette, il y a quelque chose d’un père noël chez cet homme-là. Sur sa chaise, Jérôme Kerviel vient de quitter sa position de défense. Il a décroisé les bras et joint les mains, comme si une trêve invisible venait d’être déclarée. Le soir-même, il lui proposait de dormir chez lui pour échapper à la presse qui le traquait. C’est une décision qu’il a prise en quelques secondes, question de confiance. Ensuite, il l’a embauché pour tenir la comptabilité de sa société. Il « était gentil, aimable, très poli, ses collègues l’aimaient bien » explique le témoin. « Ce n’est pas un génie mais un gentil garçon, attachant. Il fait ce qu’on lui dit, il est courageux, mais il n’a pas beaucoup d’initiative. Quand on lui demandait quelque chose, tant que ce n’était pas cadré, il revenait nous voir ». Jérôme Kerviel en prison ? Il n’y croit pas : « ce n’est pas possible, il n’a ni tué, ni violé ». Le vrai Jérôme ? C’est celui d’avant tout cela, il ne le connait pas. Lui a rencontré un garçon qui regardait par terre et parlait tout bas. L’ex-trader a quitté son emploi en janvier 2011 pour s’occuper à plein temps de sa défense. Depuis, les deux hommes continuent de se voir, environ tous les deux mois. A-t-il trahi votre confiance, demande un avocat ? Pas encore.

Il est plus de 20 heures, on s’apprête à partir quand la présidente Mireille Filippini appelle Jérôme Kerviel à la barre. « Venez nous parler de vous ! ».

Le trader se lève, s’approche du micro. « On m’a demandé plusieurs fois en première instance qui j’étais, je ne comprenais pas la question. Mes parents m’ont appris la valeur travail. Ma mère était coiffeuse, dès l’âge de 14 ans j’ai commencé à l’aider au salon. Quand Daniel Bouton déclare que ma motivation c’était le bonus, je le prends comme une insulte pour moi et  mes parents. Je suis très fier de l’éducation que l’ai reçue. Quand je suis entré à la Société Générale, on m’a appris de nouveaux codes, mais l’argent n’a jamais été ma motivation. Durant 4 ans ma parole a été mise en doute, je n’ai toujours dit que la vérité ». Un silence solennel règne dans la salle, les mots de Jérôme Kerviel sonnent juste, son discours est fluide.« Par la force du travail, on m’a proposé un poste, je n’ai pas cherché ce travail, je n’ai pas de complexe d’infériorité. Il y a des gens plus intelligents que moi, je vis très bien avec cela. J’essayais de bien faire mon boulot, c’était une passion. Très certainement j’étais à côté de la réalité, mais très fortement encouragé par mes supérieurs. J’ai été blessé et choqué qu’on puisse m’accuser d’un système frauduleux, je n’ai fait qu’appliquer la technique de la banque. Un monde qui était ma passion, j’aimais la Société Générale, c’était ma deuxième famille. Voir, lorsque l’affaire a éclaté, qu’ils me lâchaient et ne disaient pas à quoi ils avaient assisté, cela m’a blessé et fait énormément de mal ».

« Je n’attends qu’une chose, c’est que ce calvaire cesse ! »

« Ce n’est pas tant ma situation personnelle, mais les dommages collatéraux…La voix de l’ex-trader se brise. Les journalistes lèvent la tête de leur carnet, la salle suspend son souffle, le silence est absolu. Jérôme Kerviel cherche au fond de lui-même la force de poursuivre son récit. « Ma mère a développé une maladie pendant cette affaire, elle est en fauteuil roulant. Lorsqu’elle est sortie du coma elle m’a dit : je vais venir à ton procès parce que je sais que tu n’es pas un faussaire ». Les gorges se nouent. Dans ce procès où l’humain a tenu si peu de place, l’ex-trader au visage dur, à l’attitude si lisse depuis deux ans, laisse enfin se fissurer l’armure. « Je n’attends qu’une chose, c’est que ce calvaire cesse ».

David Koubbi l’interroge d’une voix douce, il ne faut surtout pas briser le charme, interrompre ce chant si fragile :

– Vous avez appris quelque chose depuis que vous n’êtes plus trader ?

– La virtualité des relations humaines, mais j’ai fait aussi des rencontres formidables, des gens gentils qui m’ont tout donné sans rien attendre en retour.

– Au plus profond de vous-même, vous considérez que vous devez des excuses à la Société Générale ?

– Aux salariés oui, mais c’était difficile tant que je ne comprenais pas, aujourd’hui j’ai compris.

– Et vis à vis de la Société Générale, de Daniel Bouton ?

– J’écoutais la déposition de Daniel Bouton, si l’épée de Damoclès au-dessus de ma tête n’était pas sur le poin de tomber, je répondrais que c’était le business model de la banque, tout nous encourageait à faire ce genre de choses.

– Et les 50 milliards ?

– J’ai perdu contact avec la réalité.

– Vous avez foi en la justice ?

– Bien sûr.

– Pourquoi ?

– C’est comme ça que j’ai été éduqué.

Il est 20h40, Mireille Filippini clot les débats. La semaine prochaine sera consacrée aux plaidoiries. Aux avocats désormais de défendre la vérité de chacun. Celle de Daniel Bouton, le grand banquier responsable de 160 000 personnes en 2008 qui ne comprend toujours pas comment l’un de ses traders a pu prendre des positions mortelles pour la banque et les dissimuler jusqu’au bout. Celle de Jérôme Kerviel dont la vie s’est arrêtée il y a 4 ans sans qu’il ne saisisse les raisons exactes de l’ouragan qui s’est abattu sur lui. Il croyait ne faire que son travail…Deux regards opposés, deux destins, deux vérités apparemment inconciliables. Et au milieu, la balance de la justice.

22/06/2012

« La Société Générale a rendu un immense service à la place ! »

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 09:49
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Palais de justice – Jeudi 21 juin 10h00 – Neuvième jour d’audience dans l’affaire Kerviel : Ce n’est pas à proprement parler la foule des grands jours, mais la guest star de l’après-midi, Daniel Bouton, président de la Société Générale à l’époque de l’affaire, a attiré un public plus nombreux qu’à l’habitude et quelques caméras. L’affiche est attractive. En première instance, il avait confié rêver que le trader dise enfin la vérité et explique pourquoi il avait fait cela. Qui sait ? Peut-être que son rêve va se réaliser cette fois-ci ? Mais l’heure n’est pas encore venue d’entendre la vedette. Ce matin, la cour auditionne un ancien directeur du MATIF (l’ex marché des futures français), cité par la défense.

La Société Générale a rendu un immense service à la place !

L’homme est venu défendre le système et la réputation de la finance : il est impossible que la banque n’ait rien vu, prétendre cela, c’est faire passer les financiers pour des imbéciles. Et le marché des futures en particulier. Or, celui-ci est parfaitement organisé, transparent, on ne peut pas y intervenir de façon occulte. Toujours appuyé sur sa canne qui lui donne des allures de dandy, David Koubbi laisse filer son témoin et se régale. Ce professionnel est posé, sérieux, crédible, et surtout il déroule un scénario aussi bien construit que séduisant.

Pour lui, la banque a très vite aperçu qu’elle allait perdre 7 milliards sur les subprimes. Or, une telle annonce au marché est impossible, elle sèmerait la panique et ferait exploser le système bancaire. Il lui faut donc en quelque sorte « blanchir » une partie de la paume en la transformant en perte de trading. C’est là que Jérôme Kerviel intervient à son insu. Au printemps 2007, la banque est trop occupée par la fusion d’une de ses filiales, elle laisse donc le trader aggraver ses pertes sans saisir l’opportunité, mais en janvier 2008, l’heure du sacrifice est venue : on déclenche l’opération de nettoyage. « Il faut féliciter la Société Générale d’avoir rendu un immense service à la place financière de Paris » explique-t-il tout en soulignant que c’est sans doute maintenant l’heure pour la banque d’avouer, car elle ne risque plus rien :« ce serait très honorable, mais c’est peut-être de ma part du romantisme ». La présidente, Mireille Filippini, intervient sèchement : « ici on fait du juridique, pas du romantisme, nous ne sommes ni écrivains ni poètes ». On devine à son ton que la théorie qu’on lui présente ne la convainc guère.  Interrogé par François Martineau, l’un des avocats de la Société Générale, le témoin est bien obligé d’admettre qu’il n’a pas lu le dossier pénal, qu’il ignore les techniques de fraude utilisées par Jérôme Kerviel, en clair qu’il ne s’appuie que sur ses propres convictions. Un autre conseil prend le relais, François Reinhart. Il  le pousse sur la théorie du complot dans l’espoir de le décrédibiliser. Mais le témoin s’arrête, apercevant le danger. Il refusera également de suivre David Koubbi dans le scénario d’une antenne de Socgen à l’autre bout du monde récupérant de façon occulte les 4,9 milliards soi-disant partis en fumée lors du débouclage. Etrangement, l’homme qui donne corps à la théorie de la manipulation soutenue par la défense semble ne pas apercevoir ce que son scénario peut avoir de « complotiste ». Au contraire, il trouve que la banque a plutôt bien joué, mais qu’il est temps de laisser tomber le masque. On songe à cet instant que la finance cultive une drôle d’idée du romantisme, car l’histoire qu’on nous présente est plus proche des thrillers de John Grisham que des envolées d’Alfred de Musset.

Un cynisme glaçant

– Donc, on a un trader qui fait du directionnel et on en profite pour lui coller la responsabilité des subprimes, réfléchit tout haut Mireille Filippini. Mais en 2005 et en 2006, il y avait déjà des problèmes avec lui !

– La crise s’annonçait dès 2006, rétorque le témoin.

– Si le 18 janvier le marché s’était retourné et que la position de Kerviel était devenue gagnante, le scénario s’effondrait, insiste la présidente.

– La banque aurait continué d’attendre, il y a encore aujourd’hui des actifs toxiques dans les banques.

– Alors pourquoi ne les a-t-elle pas gardés tout simplement ?

– Parce que ce n’est pas simple.

Tandis que la tension monte de nouveau entre la présidente et David Koubbi, Richard Valeanu, l’un des avocats des salariés de la banque observe fort justement : vous nous décrivez le sacrifice d’un homme par une finance cynique…

– Je cherche à défendre le professionnalisme des acteurs, rétorque le témoin. Quand j’entends le discours d’un membre éminent des marchés, figurant parmi les fondateurs du MATIF, dire qu’il n’a rien vu, je réagis. Ne laissons pas penser qu’un opérateur peut entrer dans le système et y faire n’importe quoi, ce n’est pas possible voyons !  La Société Générale a sauvé la place, on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs.

Ainsi donc, ce professionnel des marchés financiers pense sincèrement défendre la réputation du système en expliquant que l’une des principales banques françaises est capable de maquiller une perte, produire des faux, mentir à tout le monde et envoyer un homme en prison pour sauver la place de Paris ? Mieux : il salue la stratégie ! Le public frissonne…

(à suivre…)

20/06/2012

La parabole des aveugles

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 00:15

Palais de justice, Lundi 18 juin 11h00, septième jour du procès en appel de Jérôme Kerviel  : L’audience a débuté à 9 heures par l’audition d’Eric Cordelle, le supérieur direct du trader. C’est la pause. Dans l’immense hall de pierre,  je croise Jérôme Kerviel. Il  soutient  son avocat David Koubbi qui marche avec peine en s’appuyant sur une canne. Voilà plusieurs jours qu’il souffre, d’une sciatique dit-on. Elle lui arrache parfois une grimace de douleur, l’oblige à se lever et à arpenter la travée centrale quand les débats s’éternisent, suscite chez la présidente Mireille Filippini une attention moqueuse.  « La défense est boiteuse » ricanent sans doute ses adversaires. En vérité, cette canne qu’il arbore pour la première fois lui confère une étrange aura. Elle dessine la silhouette d’un défenseur de la dernière chance, écrasé sous le fardeau du dossier, mais encore capable de surgir là où on ne l’attend pas, de puiser dans sa faiblesse même l’énergie d’un retournement et d’arracher la victoire. Ainsi va la justice, elle suscite des rêves de théâtre…

« Ce n’est pas normal de mentir »

L’audition d’Eric Cordelle reprend.  Costume gris, cravate vert acidulé, l’homme est grand, mince, d’une élégance dont on aurait dit en d’autres temps qu’elle évoquait une personne bien née.  Après 11 ans dans le groupe Société Générale passés à faire de la restructuration de produits financiers, ce salarié expatrié au Japon souhaite rentrer à Paris. On lui propose de chapeauter le modeste desk de trading Delta One de la banque d’investissement. Il intègre ses fonctions en mars 2007. Le hic, c’est qu’ il ne connait rien au trading, mais justement, il va apprendre. D’ailleurs, on le rassure, il pourra se reposer sur ses traders dans les premiers temps, et notamment sur le plus sérieux et le plus travailleur d’entre eux…. Jérôme Kerviel. Et puis il sera épaulé par ses propres managers, parmi lesquels son supérieur direct,  Martial Rouyère. Au fil de son récit, on découvre que le desk était en forte progression, qu’il y avait beaucoup de travail, qu’il fallait embaucher mais que les traders ne se bousculaient pas à la porte du desk Delta One, préférant  des produits plus exotiques dans des services plus prestigieux.  Sans surprise, Eric Cordelle n’a rien vu de ce que faisait son trader. Parce qu’il venait d’arriver, qu’il ne connaissait rien au trading, qu’il y avait beaucoup de choses à mettre en place pour optimiser le fonctionnement du département. Et surtout parce que cet homme semble ignorer jusqu’à l’idée même du mensonge. On est tenté de le croire. Il a tant perdu dans cette histoire, à commencer par une carrière prometteuse. Aujourd’hui, faute d’avoir retrouvé un emploi, il a monté un cabinet de conseil. Il est en procès aux prud’hommes contre la banque depuis 4 ans. On se prend à songer que s’il y a une victime dans cette histoire, en dehors des actionnaires et des salariés, c’est peut-être bien cet homme-là. Lui n’est pas parti avec des indemnités mirifiques, contrairement aux autres, il a été écarté comme un mal-propre.

L’un des avocats de la banque, Jean Reinhart, l’interroge :

– Jérôme Kerviel a-t-il profité de votre naïveté ?

– De ma naïveté, je ne sais pas, du fait que je n’étais pas spécialiste du trading, certainement.

– Quand a-t-il compris ?

– Dès le début.

David Koubbi,  s’agace, il attend avec impatience que la cour, l’avocat général, les avocats de la banque et ceux des actionnaires aient enfin fini d’interroger le témoin pour prendre son tour. L’horloge marque 11h30, 11h45, 12 h 05, ça y est, c’est à lui.  Il le cuisine sur tout, l’absurde résultat de 55 millions qui ne correspondait pas à l’activité de Jérôme Kerviel, les limites, les montants engagés en nominal, en nombre de produits, les alertes, Eurex, mais Eric Cordelle n’a rien vu, rien compris.  Les problèmes se réglaient au-dessus de sa tête, ça se passait entre Jérôme Kerviel et la compliance, ou bien encore entre le trader et Martial Rouyère. On le mettait en copie des mails.  S’il posait une question, on lui répondait. Il semblait tenir pour acquis que bien des choses le dépassaient. La défense dérape sur ce témoin trop bien élevé qui se mure dans son amertume.

– Vous dites que vous alliez voir vos mails de temps en temps. Pourquoi Jérôme Kerviel vous informait-il s’il voulait dissimuler ses positions, interroge David Koubbi.

– Je pense que c’est un manipulateur hors pair, c’était le meilleur moyen de faire passer la chose pour anodine.

– Quand on passe de 6 millions à 55 millions de résultat, ça ne vous alerte pas, insiste l’avocat qui cherche la brèche.

– Dans mon expérience précédente au Japon, un opérateur réalisait 80% du résultat de l’activité…

– Vous ne savez pas interpréter les résultat, les alertes, les dépassements de limite, pourquoi vous a-t-on mis à ce poste, lance David Koubbi excédé.

En vain, Eric Cordelle ne voyait rien, ne comprenait rien.

Il dit qu’il a deux adversaire, la banque et le trader. Pourquoi le trader lui demande-t-on ?

– Parce qu’il raconte des choses fausses à mon sujet, ce n’est pas normal de mentir, répond Eric Cordelle avec la fraicheur d’un premier communiant.

Le vendredi soir où Jérôme Kerviel a été découvert, on a renvoyé Eric Cordelle chez lui. Il n’a appris le problème que le mercredi suivant, en même temps qu’on le priait de ne plus revenir au bureau. Oui, si vraiment il y a une victime parmi les acteurs de ce drame, c’est bien ce  polytechnicien qui trouve que c’est mal de mentir.

Au bout de quatre heures et demi d’interrogatoire, la présidente le libère et annonce la pause déjeuner. Il est 13h30.

« Je pense que la hiérarchie ne savait pas »

15 heures : cette fois, c’est au tour du n+2, Martial Rouyère d’être entendu. Ce témoin-là est fort différent du précédent à tous égards. Lui a été licencié pour insuffisance professionnelle et moyennant la somme rondelette de 750 000 euros, soit 7 ans de salaire. Son discours est aussi ennuyeux que celui d’Eric Cordelle, mais plus formaté et plus habile. On aimerait que l’un des anciens cadres de la banque finisse par s’énerver et lance dans un cri de colère : « oui, je suis un con, je n’ai rien vu, mais non je n’étais pas complice, Kerviel nous a tous eus comme des bleus ! ». Hélas, les témoins jargonnent, bottent en touche, tergiversent. Et répètent tous la même chose : non, ils n’ont rien vu. Non, 55 millions de résultat, ce n’était pas anormal, important certes, mais pas au point de susciter le doute et de donner lieu à vérifications. Non une alerte Eurex ce n’est pas exceptionnel. On sent bien parfois que l’on erre dans une zone grise, à la lisère de la réalité, qu’il y a ici et là des petits arrangements avec les faits…ce n’est pas facile d’avouer  qu’on n’a pas fait son travail de manière optimale.

Pendant que le témoin s’exprime, Jérôme Kerviel s’irrite, secoue la tête, murmure à l’oreille de ses avocats. Depuis le début de la journée, il est plongé dans des dossiers et passe des post-it à ses conseils, la main tendue au-dessus de son épaule, sans se retourner. David Koubbi les attrape et sert serre parfois le bras de son client dans un geste protecteur. Jérôme Kerviel dans ces moments-là ne réagit pas. Bras et jambes croisés, visage dur, il est claquemuré dans la même armure qu’il avait revêtue en 2010 lors de son premier procès.

L’avocat général intervient :

– Avez-vous reçu de quiconque l’ordre de tolérer ou de couvrir la moindre activité directionnelle de Jérôme Kerviel ?

– Jamais !

Jean Reinhart profite de l’occasion pour obtenir une clarification de poids :

– C’est important, vous êtes sous serment, la défense prétend qu’il y a des blancs dans les enregistrements, avez-vous entendu Jérôme Kerviel vous dire que vous saviez ce qu’il faisait ?

– Non.

David Koubbi monte au front. Les mails de mars et avril 2007 évoquant des positions massives ? Le témoin ne les a pas lus jusqu’au bout. Les montants en nominal, les écarts de passerelle, les appels de marge, les écarts de méthode ? Il n’a rien vu, absolument rien. Il pilotait le desk, certes, mais chapeautait aussi d’autres activités à l’étranger. Les attaques de l’avocat glissent sur les réponses formatées qui ressemblent mot pour mot à celles qu’on a entendues en première instance.

David Koubbi s’accroche. En quoi consistait votre travail puisque vous ne contrôliez pas ?

– A superviser l’activité, prendre en charge les grosses transactions, par exemple la gestion d’un plan d’épargne pour une grande entreprise, à développer les activités, aider les fonctions support à mettre en place des procédures, améliorer l’environnement technique.

Les 750 000 euros de transaction, ce n’est pas le prix du silence mais la somme des arriérés de bonus des années précédentes. Les limites désactivées sur l’automate de Kerviel ? Ce n’était pas de sa responsabilité et puis ces limites de toute façon ne servaient pas à brider les traders, mais à éviter les erreurs de trading automatique.

Soudain quelque chose change dans l’attitude de David Koubbi :

– Avez vous confié hors du cadre de la Société Générale que la hiérarchie savait ce que faisait Kerviel ? Le témoin a senti le piège, il reformule la question pour être sûr d’avoir bien compris et peut-être aussi pour se laisser le temps de réfléchir   :

– non, je pense que la hiérarchie ne savait pas.

-David Koubbi referme le piège : donc si un témoin vient dire le contraire, il ment ou il se trompe ?

On est tenté de les croire, ces hommes forcés d’admettre à la barre leur aveuglement, tant ils nous parlent de choses que l’on connait bien  : les mails si nombreux qu’on ne prend plus la peine de les lire, les journées infernales, les responsabilités floues à force d’être partagées…Le N+2 se reposait sur le N+1 qui lui-même se reposait sur son N+2 et sur les systèmes de contrôle. Voilà qui rappelle la Parabole des aveugles de Bruegel inspirée des évangiles : « Laissez-les. Ce sont des aveugles qui guident des aveugles. Or, si un aveugle guide un aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse. » 

16/06/2012

De la difficulté d’acheter un téléphone…

Filed under: Choses vues — laplumedaliocha @ 11:42
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Depuis que je suis devenue un auteur à succès (joke), j’ai décidé d’acheter un IPhone. Hélas, l’opération s’est avérée beaucoup plus compliquée que je ne l’imaginais.

Le fierté du dinosaure

Lorsque la merveille Apple est sortie, il y a déjà quelques années, une sorte de réflexe profondément réactionnaire dont j’ignorais la puissance chez moi m’intima l’ordre de ne pas céder à la mode. Au fil du temps,  la résistance devint un jeu, une provocation, presque une rebellion. Plus l’impérieuse nécessité de passer au smartphone se faisait sentir – ah ! le poids de la vie en société – et plus je chérissais mon petit Samsung à clapet. Je pouvais le poser sur une table en terrasse, le sortir tranquillement dans le métro, le promener dans la rue sans craindre un instant le vol. Je vous accorde qu’il ne fallait pas craindre non plus d’être ridicule, mais j’assumais. Sauf que, coincée dans le procès Kerviel depuis deux semaines, j’ai du admettre que l’accès à mes mails, à Internet et à Twitter me faisait cruellement défaut. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, songeai-je en entrant chez un dealer de drogue technologique, vendredi matin. C’est qu’il n’était plus temps de commander sur Internet, je voulais l’objet maintenant, tout de suite, j’étais prête pour le grand saut et, me connaissant, il fallait en profiter.

Grave erreur…

– Bonjour, je voudrais un IPhone, lançai-je à la jeune femme venue m’accueillir dans la boutique. Je m’attendais à voir des euros clignoter dans les yeux de la donzelle et un sourire de caisse enregistreuse illuminer son visage. Grave erreur.

– Pourquoi voulez-vous un IPhone ? me lança-t-elle d’un air suspicieux.

– euh, pour téléphoner…. Pourquoi, c’est mal ? J’avais l’impression d’avoir commis une bourde, mais je ne voyais pas très bien laquelle…

– Il est plus cher, moins performant et c’est le plus volé ! m’asséna-t-elle du ton irrité qu’on prend face à un imbécile profond. Les autres marques proposent des téléphones avec beaucoup plus d’options et bien plus performants.

– euh…je n’en doute pas, mais moi c’est pour téléphoner et lire mes mails, donc s’il ne ne me propose pas les derniers jeux en vogue, l’appareil photo du grand reporter et la future caméra préférée de Lelouch en raison de ses performances exceptionnelles, je m’en ferai une raison…

A ce stade, je précise que j’avais préparé ma visite, exploré le site de mon marchand de dope techno, identifié le modèle, choisi le forfait et calculé la remise à laquelle j’avais droit grâce à mes 40 000 points de fidélité de dinosaure qui n’a pas changé de portable depuis l’an 3 ou 4 avant IPhone. Donc le job de la marchande était simple, allumer son ordinateur, checker mon compte client, aller chercher l’objet en stock, me tendre la machine à CB et encaisser l’oseille. Hélas, ce type de commerce où vous entrez acheter un objet et ou vous ressortez, ô miracle, avec la chose en 10 minutes chrono est aussi révolu que mon Samsung à clapet.

– Ah, bon, qu’est-ce qui est mieux alors ?

– Tous les conseillers sont occupés, repassez entre 15h et 18h, il n’y aura personne.

De retour au bureau, j’explore à nouveau le site sans comprendre très bien en quoi l’IPhone serait moins bien que les 200 autres modèles proposés. La comparateur ne m’aide guère, vu qu’il ne peut comparer que 3 appareils et surtout qu’il jargonne au point que le langage des financiers m’apparait soudain simple comme un cours de maternelle à côté de ce bordel technique sans nom.

Comme au guichet de la mairie…

16 heures, je retourne  à la boutique. Las ! Tous les conseillers sont encore occupés. Ce qui a changé, c’est qu’il y a 5 personnes en plus qui attendent et qu’il faut prendre un ticket comme au rayon, pardon au guichet, Carte d’identité/passeport de la mairie du coin. Si le commerce se transforme en administration, on n’est pas sorti ! Au bout de 30 minutes, se pose le problème classique : faut-il s’accrocher ou renoncer ? Je m’accroche, surtout qu’une joyeuse ambiance commence à régner dans la file d’attente. Entre compagnons de galère, on s’épaule, c’est humain…Au bout d’une heure, mon numéro s’affiche enfin et une commerciale bondissante me prend en main. Je décide de ne pas prononcer le mot IPhone pour ne pas l’effrayer. Là-dessus, parce que la vie est mal faite, mon téléphone sonne. Bravant les regards effarés, je sors mon antiquité dans ce temple de la modernité. En raccrochant, je le brandis en direction de la commerciale : « vous voyez, c’est pour ça que je change de téléphone ». Avec un professionnalisme d’infirmière psychiatrique face à un dément en pleine crise, elle n’affiche aucune expression et se plonge dans son écran pour en sortir le listing des téléphones auxquels j’ai droit.`

Bon sang, il y en a trois pages en écriture serrée ! Elle coche au bic des modèles en application de critères de sélection connus d’elle seule. Curieusement, les IPhone ne sont pas non plus sa tasse de thé. Elle me montre l’emplacement de la merveille Apple. Vide. On leur a volé. Je comprends mieux le traumatisme que j’ai infligé le matin même à la marchande en prononçant le nom du cher disparu…Nous voici en train d’observer un LG, un autre dont les initiales m’échappent, et un Samsung, dont je devine qu’il doit être l’arrière-petit-fils de mon vieux camarade. Dans la boutique, ils sont affichés à 1 euro, manque de pot, il parait que ce n’est pas pour moi, mais pour les heureux clients qui achètent un autre truc, je n’ai pas compris lequel. Pour moi, ils sont entre 75 et 275 euros. Evidemment, on me vante le plus cher, d’ailleurs un vendeur appelé en renfort le sort de sa poche pour me montrer à quel point il est beau, léger, performant et j’en passe… Il est vrai que les modèles en présentation sont vissés au comptoir de sorte qu’on ne peut pas les prendre en main. Il ne sont pas connectés non plus, donc on ne peut pas les tester. A ce stade, je songe que j’ai drôlement bien fait de venir en boutique, c’est tellement plus clair ! On m’assène des chiffres auxquels je ne comprends rien en gigamachin et bidulepixels. Je m’accroche à Samsung. Il y en a deux. « Celui-là est mieux parce qu’il est sous Androïd » me précise-t-on. Mince, et il ne souffre pas ? ai-je envie de demander à ma pétillante commerciale. Je préfère me concentrer sur sa liste. Pourquoi me le vendez-vous 275 euros alors que sur la feuille il y a marqué 75 ?

Partie de bonneteau

Ô misère, si j’avais su que j’amorçais une partie de bonneteau avec ma question idiote, je l’aurais fermé.

– Parce que vous réglez le portable en boutique et ensuite on vous rembourse 200 euros à compter de la deuxième facture.

– Ah ? Et comment on fait pour me rembourser ? 1 euros par mois jusqu’à la fin ?

– Non, si elle est inférieure à 200 euros, vous ne la payez pas et ainsi de suite…Mais en fait, 200 euros, c’est la limite, précise-t-elle.

Je crois comprendre que si je prend le modèle à 275, on me rembourse 200, à 75, on me rembourse 75, donc j’ai intérêt à prendre le plus cher. Sauf que sur le site, je ne l’aurais pas payé…enfin je crois, parce que, à ce stade, ma raison vacille. Tout ce que je saisis, c’est qu’il y a trois cartes noires dans le jeu et que le client, quoiqu’il fasse, ne trouvera jamais la rouge sur laquelle on l’incite à parier.

– Pas forcément, si vous prenez celui à 125, on vous rembourse 125 et en plus vous recevez un chèque de 30 euros. Donc avec celui à 125, vous gagnez de l’argent ! me lance-t-elle, triomphante.  Vous aurez 30 euros sur votre compte, précise-t-elle, des fois que je n’aurais pas compris.

J’ai en réalité parfaitement compris qu’on essayait de me faire prendre des vessies pour des lanternes…

Incapable de me décider, j’ai la tête farcie de pixels, d’androïd, de megagigamachins, et je joue en plus mentalement au rubik’cube parce que j’ai décidé de compliquer l’exercice en introduisant le paramètre du prix du forfait, lequel fait varier celui du téléphone. Et c’est là qu’au lieu de m’enfuir de ce monde de dingues, je pose encore une mauvaise question : 3Go de consommation Internet, ça représente quoi ?

– 189 heures de navigation Internet par mois, soit une heure par jour, me répond la commerciale.

Cette fois, je me lève et j’explique avec un gentil sourire que j’ai besoin de réfléchir. Entre nous, j’ai surtout besoin de retrouver mon monde, celui où il n’y a que 28 à 31 jours dans un mois et pas 189.

Une fois sortie,  les arbres, les passants, le bruit de la circulation, toutes ces choses enthousiasmantes de cohérence, me réconfortent. Le bilan de mon aventure est affligeant. J’ai perdu 2 heures de travail, je n’ai pas réussi à acheter un téléphone et encore moins un IPhone. Au point où j’en suis,  j’interpelle mon fidèle compagnon : toi et moi, je crois que c’est reparti pour 10 ans. Eh bien vous me croirez ou pas, je suis persuadée qu’à cet instant précis, il a claqué plusieurs fois du clapet dans ce qui ressemblait fort à une intense rigolade. Notez, c’était peut-être le contrecoup de ma drôle de plongée dans l’univers parallèle des opérateurs de téléphonie mobile.

15/06/2012

Et soudain la défense s’éveilla

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 10:00
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Palais de justice, jeudi 14 juin, sixième jour du procès Kerviel 10h : C’est l’affluence médiatique des grands jours au palais de justice. Et pour cause : on attend le témoin de la défense, ce mystérieux salarié d’une filiale de la Société Générale qui a le courage de témoigner pour Jérôme Kerviel et dont on espère bien qu’il sera l’événement de la journée.  Les bancs de la presse, désertés ces derniers temps, aujourd’hui sont  pleins à craquer. Les mines des nouveaux venus sont attentives. Las ! L’audition de Maxime Kahn, le trader qui a débouclé les positions de Kerviel a compter du 21 janvier s’éternise. L’homme qui avoue toucher des millions de bonus n’a l’air de rien dans son petit costume sombre qui ne ressemble même pas à celui d’un trader. Son témoignage est inaudible, le vocabulaire qu’il utilise incompréhensible. Les chroniqueurs judiciaires attendent patiemment, ils ont pris l’habitude de ces longueurs qu’un cinéaste de talent s’empresserait de couper. D’ailleurs il y en a un dans la salle, Christophe Barratier, l’auteur des choristes. Il fait preuve d’une assiduité qui suscite la curiosité. Aurait-il un projet de film sur l’affaire, sur les traders ? La presse de son et d’image s’impatiente : elle réclame son événement, celui qu’on lui a promis ! Un confrère de France Télévision me lance un regard de détresse auquel je réponds dans un murmure « bienvenue dans le monde de la finance ! ».

Lorsque le témoin parait

11h30, le fameux témoin entre enfin.  Grand, chatain, de grosses lunettes cerclées de noir, voici donc Philippe Houbé. Il appartient au back office de Newedge, Fimat à l’époque des faits, une filiale de la banque. Celle qui voyait passer les ordres de Kerviel puisqu’elle les exécutait. S’il est venu témoigner, c’est qu’il a horreur des injustices car lui-même en a été victime. Laquelle ? Interroge la présidente. Ce n’est pas le sujet, élude le témoin. Il est ici pour réparer l’injustice faite à Jérôme Kerviel, et aussi aux milliers de salariés anonymes de la Société Générale qui font leur travail avec compétence et qui, depuis 4 ans, sont choqués de voir les dirigeants raconter n’importe quoi pour sauver leur postes et leurs privilèges, quitte à ternir l’image de la banque.

A l’évidence, cet homme qui gagne 2 000 euros mensuels au bout de 20 ans d’ancienneté aime son entreprise. Il y a même quelque chose d’émouvant dans le caractère surané de son attachement à la Société Générale. On songe à ces ouvriers de l’industrie qui ont voué leur vie à leur usine, à moins que ce soit elle qui la leur ait volée…La presse télé et radio salive, il y a de l’humain. Prudents, les chroniqueurs habituels attendent de voir. Pas longtemps. Déjà, la discussion s’engage sur le terrain technique. Les visages dans le public s’affaissent, de nouveau on n’y comprend rien. On retiendra que le salarié du back office de Fimat, fidèle et dévoué au groupe, mais ulcéré par ceux qui le dirigent, vient mettre de l’eau au moulin de tous ceux qui pensent que la banque ne pouvait pas ignorer ce que faisait son trader. Les manipulations de Kerviel ? Des bidouillages d’amateurs qui ne tromperaient pas un aveugle. Or Philippe Houbé, lui, avec ses grosses lunettes, il voit clair, comme tous les autres salariés du back office d’ailleurs. Les milliards volent dans la salle et voici que les convictions chancèlent. Le témoin est également convaincu qu’on a chargé Kerviel lors du débouclage. Il énonce des numéros de compte, évoque des incohérences, nourrit là encore le doute. La présidente appelle Claire Dumas à la barre, elle rectifie le tir, engage la bataille de chiffres, cherche avec le témoin un terrain d’entente susceptible d’éclaircir les mystères qu’il évoque.

« Madame la présidente, j’aimerais bien qu’on arrête de se disperser ! »

Lui, le modeste comptable aurait vu ce que les grands chefs, tous anciens traders ne voyaient pas ? Allons donc ! Il s’accroche, secoue la tête, s’irrite, échange des regards ulcérés avec Jérôme Kerviel et David Koubbi, pousse des exclamations tandis que la banque parle, au point que la présidente le rappelle à l’ordre. Jusqu’à ce que les avocats commencent eux-mêmes à se chamailler sur un problème de date en français ou en anglais, ce qui modifie la donne puisque les jours et les mois n’occupent pas la même place selon le système utilisé. Jean Veil finit par admettre qu’il a confondu. David Koubbi lève les bras au ciel et s’écrie avec une insolence victorieuse : « Jean Veil s’est trompé ! ». Toujours à la barre, Philippe Houbé rappelle tout le monde à l’ordre : « Madame la présidente, j’aimerais bien qu’on arrête de se disperser ! » Mireille Filippini, qui exerce habituellement son rôle de police d’audience avec une autorité sans faille, s’était elle-même laissé déborder. Elle félicite le témoin de son intervention. On songe que l’homme appartient bien à la Société Générale. Dans cette enceinte qui devrait l’impressionner, il a certes les mains qui tremblent un peu, mais il explique, tranche, analyse, conteste. Pour un peu, il dirigerait les débats.

La lettre anonyme produite par la défense laissait planer un doute sur la santé mentale de ce témoin sorti de nulle part. Ses fautes d’orthographe inquiétaient, sa théorie de la manipulation ne plaidait guère en sa faveur.  Apparemment, tout le monde s’est trompé, cet homme-là a toute sa tête et de vrais arguments à développer. Hélas, il n’a justement que des arguments, des calculs qu’il a fait lui-même, des certitudes issues de son expérience…Son témoignage sent la vieille rancoeur des humbles à l’égard des puissants. L’attention méticuleuse qu’il porte aux chiffres et sa foi dans la performance des systèmes incitent à penser que, peut-être, il a une mauvaise vue d’ensemble à regarder les choses de trop près. De fait, son témoignage aurait pu faire basculer le procès, il ne l’a fait que légèrement chanceler. Pour la défense,  c’est déjà ça de gagné. La partie civile la met en veilleuse, promet d’apporter des pièces, danse d’un pied sur l’autre. Ses avocats ont adopté la posture des ramasseurs de balles à Roland Garros. Ils sont prêt à bondir, mais aucune ne tombe. Avec ce témoin, David Koubbi est parvenu à occuper l’espace et à ranimer le doute fondateur : comment la banque a-t-elle pu ignorer que son trader a investi durant plus en moins d’un an 110 milliards ?

Un risque mortel

16H : L’audition de Philippe Houbé s’achève. J’interroge mes confrères, il ne s’est rien passé d’extraordinaire à part une altercation entre avocats qui a failli déraper et que je regrette d’avoir manquée. Entre deux témoignages techniques inaudibles et jargonneux, on se prend à guetter les turbulences des hommes en robe. Leurs chamailleries sont distrayantes. On griffonne ou l’on tweete avec gourmandises les vacheries ciselées qu’ils se lancent en permanence, tandis que la présidente tente de ramener un peu d’ordre. « On se croirait en maternelle inférieure ! » s’agace-t-elle, non sans prendre parfois un certain plaisir à tenir le rôle de maitresse d’école que les avocats, tous des hommes, lui ont spontanément dévolu. Jean-François Le Petit fait son entrée. C’est un témoin cité par l’avocat général. Retraité, l’homme collectionne titres et fonctions. Ancien trader, ancien banquier, ancien président du gendarme de la bourse, du conseil national de la comptabilité et d’un tas d’autre chose. A croire qu’il en a fait un jeu. Aujourd’hui, il est administrateur de BNP Paribas, l’ennemie jurée de Socgen. C’est un homme compétent et respecté. Le risque, c’est le coeur de l’activité de banquier, explique-t-il. Mais qui dit risque, dit limite. Il s’agit de prendre des risques mesurés, car l’exercice consiste à gagner de l’argent. Le témoin valide la réaction de la banque : un risque pareil, c’est mortel, il ne faut pas attendre une seconde pour dénouer une telle position. Et il faut le faire dans le secret absolu. « Si les hedge funds apprennent que vous avez une énorme position à dénouer, ils jouent contre vous et c’est la mort assurée ». On apprend qu’il a été l’un des premiers à embaucher des diplômés de grandes écoles dans sa salle de marché, précisément par souci de sécurité. Lui ne voulait pas de gens issus des fonctions support parmi ses traders. Il n’a sans doute pas tort, on imagine mal un polytechnicien faire sauter le système…Jean-François Lepetit a lu le livre de Jérôme Kerviel, mais il confie n’avoir toujours pas compris comment un homme seul pouvait supporter l’idée d’avoir gagné 1,4 milliard. « Il faut être somnanbule, c’est considérable car cela n’a plus rien à voir avec le résultat d’un trader »…David Koubbi arrive à lui faire admettre qu’il n’existe pas de rogue trader gagnant. En clair, quand un trader rapporte, on lui pardonne volontiers ses dépassements, éventuellement on le licencie, c’est quand il perd qu’on l’envoie en prison. L’argument vient nourrir la théorie de la défense : on reproche à Jérôme Kerviel le délit de très grande vitesse, sa faute n’est pas d’avoir enfreint les règles, mais d’avoir joué trop gros et d’avoir perdu.

Des enregistrements trafiqués ?

Entre le dernier témoin de la journée, un expert cité par la Société Générale pour répondre aux accusations de la défense concernant les enregistrements trafiqués. Lorsque les activités du trader ont été découvertes, il a été interrogé pendant plusieurs heures dans les locaux de la banque. Des entretiens qui ont été enregistrés et versés au dossier. La défense soutient, rapport d’expert à l’appui, qu’ils ont été amputés de certains passages gênants pour la banque. Ainsi, la phrase de Kerviel disant à Martial Rouyère « tu savais ce que je faisais », ne figure pas sur les enregistrements. L’expert explique que ses confrères qui ont signé ce rapport ne connaissaient sans doute pas les spécificités du système NICE utilisé dans toutes les banques du monde. Pour simplifier, celui-ci se déclenche au bruit et s’interrompt au bout de neuf secondes de silence afin de pouvoir garder le maximum d’informations dans un minimum d’espace. Donc les enregistrements, qu’il décrit comme inviolables, n’ont pas été coupés. S’ils sont fragmentés, c’est un effet du système. De fait, la bande ne comporte pas un seul enregistrement, mais 366 morceaux. David Koubbi a beau pousser l’expert dans ses retranchements et même franchement le brutaliser, il ne parvient pas à remettre en cause la crédibilité de son témoignage.  « La cour a été heureuse Monsieur l’expert de vous revoir, elle se souvient vous avoir souvent désigné en raison de vos compétences » déclare Mireille Filippini avant de libérer le témoin. L’ombre d’un nuage s’attarde sur le banc de la défense…Qu’importe ! Plus fringants qu’à l’habitude, Jérôme Kerviel et son avocat quittent la salle avec le sentiment d’avoir marqué des points. Tout n’est peut-être pas perdu.

13/06/2012

Kerviel : La thèse de la manipulation bat de l’aile

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 23:49
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Palais de justice – Mercredi 13 juin – Cinquième jour d’audience – 9h :  On aimerait pouvoir dire que ce cinquième jour d’audience dans le procès en appel de Jérôme Kerviel a amorcé un rééquilibrage au bénéfice de l’ex-trader, fort malmené depuis le début des débats. Hélas, la défense peine toujours à égratigner ce qu’elle nomme le « storytelling » de la Société Générale, c’est-à-dire le scénario du trader génial parvenant à tromper des systèmes de contrôle hypersophistiqués pour prendre des positions stratosphériques. Si, devant le tribunal correctionnel, la Société Générale avait joué à merveille la victime défigurée de souffrance, en appel, elle s’est assagie. Il est vrai qu’elle n’a qu’à conserver son avantage, quand la défense pour sa part doit au contraire s’employer à faire voler le jugement en éclats. Toujours est-il que Claire Dumas, la représentante de la banque, et ses trois avocats, dominent pour l’instant les débats grâce à une attitude calme, des explications claires et pédagogiques sur fond de contrition plutôt bienvenue concernant la faiblesse avérée des systèmes de contrôle – que la Société Générale a bien entendu renforcés depuis l’affaire Kerviel. En face le trader, très sollicité par la présidente Mireille Filippini qui l’interroge durant des heures, oppose son propre storytelling, et l’on se demande, en l’écoutant, s’il a tiré les leçons de ses insuffisances  en première instance et enfin décidé de s’expliquer ou s’il a tout simplement choisi de jouer une nouvelle partition.

« Je n’étais pas trader pour l’argent »

La matinée a été consacrée au fameux week-end du 19 janvier au cours duquel la banque dit avoir découvert la fraude. Ce qui ramène sans cesse à la même question : qui savait et où sont les preuves ?

– Puisque personne ne me fait de remontrances, je pense qu’on me couvre, explique Jérôme Kerviel à la barre. Il pense…

– Qui, interroge un juge assesseur, vous parlez toujours de la hiérarchie, mais de qui s’agit-il exactement ?

– Eric Cordelle (son N+1) et Martial Rouyère (N+2).

Voilà qui est nouveau. Jusqu’ici, on n’avait pas une vision très claire du niveau de hiérarchie impliquée aux yeux de Kerviel dans cette spirale infernale. Mais dès qu’un aspect du dossier s’éclaire, c’est pour déboucher sur une nouvelle zone d’ombre. Si ses supérieurs savaient, alors pourquoi le trader confie-t-il à ses amis le fameux vendredi 18 janvier où tout bascule qu’il va être viré,   qu’il est mort ? Parce qu’il saisit que ses supérieurs sont en train de le lâcher, explique-t-il.  Et s’il rechigne à avouer l’étendue de ses positions durant le week-end du 19 janvier, alors encore une fois qu’il prétend que tout le monde savait,  c’est que la présence des grands patrons lui fait peur. Au moins concède-t-il que eux, sans doute, ne savaient rien. Rien de ses positions, rien de ses pertes latentes, rien de ses gains bien réels au 31 décembre 2007.

– L’un de vos collègues dit que vous n’étiez pas content de votre bonus pour l’année 2007, interroge Mireille Filippini.

– C’est faux.

– C’était pourtant le moment de dire à vos supérieurs (Eric Cordelle et Martial Rouyère) qu’au regard du 1,4 milliard que vous aviez gagné, les 300 000 euros qu’ils vous proposaient (NDLR : Kerviel avait demandé 600 000 euros de bonus), c’était minable, insiste la présidente qui se heurte inlassablement à la même énigme : pourquoi dissimuler ce que tout le monde sait ? C’était le moment où jamais de faire part de votre mécontentement !

– Je conteste formellement avoir exprimé mon mécontentement. De toute façon, il est interdit de parler de son bonus dans la salle de marché. Et puis ce métier-là, je ne le faisais pas pour l’argent, c’était une passion. Jamais je n’ai eu l’objectif de gagner de l’argent, martèle le trader. Voilà qui sans doute fera sourire ses collègues, en particulier à Wall Street ! De même, il nie farouchement avoir investi 50 milliards en janvier 2008 dans le but de perdre ce milliard qui l’embarrassait tant que c’est en le dissimulant à sa hiérarchie – qui pourtant savait !- qu’il a été pincé. Sauf qu’il peine pour l’instant à prouver cette complicité.  Lors de son interrogatoire dans les locaux de la banque, il aurait dit à Martial Rouyère en présence de Luc François (N+5) : « tu as vu les mails de mars et avril, tu savais très bien ce que je faisais » . Hélas, cette déclaration a disparu de l’enregistrement, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle  David Koubbi a déposé plainte pour faux et usage de faux contre la Société Générale. L’argument aurait une chance de susciter l’intérêt de la cour si la présidente, qui a écouté deux fois les 8 heures d’enregistrement, ne s’était émue lundi que David Koubbi n’ait même pas entendu une heure de la bande qu’il accuse d’être trafiquée. Au demeurant, la présidente lui a reproché aujourd’hui de n’avoir pas non plus consulté les scellés du dossier qui étaient à disposition dans son bureau depuis février. Par ailleurs, même si Mireille Filippini ne l’exprime pas clairement, elle laisse entendre que l’enregistrement confirme les dires de la banque sur l’absence de coopération de Jérôme Kerviel lors du fameux week-end où il a été découvert.

Au centime près…

Alors que chacun attend avec impatience l’audition prévue jeudi du fameux témoin de la défense censé accréditer la thèse de la manipulation, l’audience de l’après-midi est venue quelque peu gâcher le suspens.  Interrogé par la présidente, le premier témoin de la banque, Luc François,  porte un sérieux coup à la thèse selon laquelle Socgen aurait profité du débouclage pour charger Kerviel en lui imputant d’autres pertes que les siennes  :

– Est-ce que vous m’assurez que le débouclage a porté exclusivement sur les opérations de Jérôme Kerviel, questionne avec solennité Mireille Filippini.

– Je vous l’assure, au centime près, répond avec force Luc François.

Quant à l’hypothèse d’un débouclage maladroit qui aurait cette fois involontairement alourdi la facture imputée au trader, elle est également battue en brèche. Luc François admet qu’en cédant ses positions, la Société Générale a forcément fait baisser le marché, mais pour lui, l’impact est de l’ordre de 2 à 3%. A priori, les autorités ont d’ailleurs confirmé après analyse que la banque avait agi au mieux et en parfaite transparence. C’est alors que David Koubbi tente de reprendre l’avantage en soulignant que la Société Générale a procédé au débouclage par le biais d’opérations fictives, celles-là même qui lui font pousser des cris de vierge effarouchée lorsqu’il s’agit de Jérôme Kerviel. Mais Claire Dumas pare l’attaque en expliquant avec calme que pour des raisons techniques et par souci de ne pas diffuser l’information sur le débouclage qui devait rester secrète, y compris vis à vis du contrôle des risques,  il a été décidé de maintenir le système occulte instauré par le trader.

L’audition de Luc François permet d’éclairer un autre mystère du dossier. Quand la hiérarchie s’émeut le 18 janvier de l’existence dans ses livres d’une opération incompréhensible de 1,4 milliard et identifie son auteur, Jérôme Kerviel, son supérieur Eric Cordelle est immédiatement mis à l’écart. Le témoin explique qu’il existe à l’époque un soupçon de complicité. Celui-ci a dû être levé assez vite car lorsque David Koubbi l’interroge un peu plus tard sur ce l’aveuglement de la hiérarchie, Luc François répond :

– qu’Eric Cordelle n’ait pas eu les bons réflexes, je vous l’accorde. Dire qu’il était au courant, clairement non !

Quant à la fameuse phrase qui aurait disparu des enregistrements, le témoin avoue ne pas s’en souvenir :

– De toute façon, à ce moment-là, j’ignore tout des opérations de Jérôme Kerviel, de sorte que sa déclaration selon laquelle Martial Rouyère était au courant n’aurait pas eu de sens pour moi. 

La journée aurait sans doute tourné à la totale déconfiture pour la défense, si l’audition de Luc François, puis celle de Nicolas Bonin l’un des supérieurs de Kerviel en 2005 au moment où il commet sa première transgression,  n’avaient laissé apparaître un certain embarras sur le caractère précis et formalisé des limites d’investissement imposées aux traders. Or, qui dit absence de limite, dit absence de franchissement desdites limites. Dans ce cas, la principale infraction – abus de confiance – tombe. Les témoins ne sont guère plus à l’aise lorsqu’ils doivent justifier leur inertie face aux alarmes. Coincés entre le difficile aveu d’incompétence et l’impérieuse nécessité de réfuter l’hypothèse de leur complicité, ils tergiversent. Reste l’argument selon lequel on raisonnerait en lots et non pas en montant dans les salles de marché, ce qui expliquerait que personne n’ait tiqué sur les milliards engagés par Kerviel. A la question parlez-vous en lots ou en nominal (montant), les deux témoins ont répondu un peu à contrecoeur : en nominal.

Une moisson bien maigre pour la défense. A ce stade, on songe qu’elle a fortement intérêt à ce que son fameux témoin  entendu jeudi soit solide…

11/06/2012

La défense de Kerviel toujours à la peine

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 22:39
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Palais de Justice – Lundi 11 juin, 9 heures, 4 ème jour d’audience dans le procès Kerviel.  La robe ouverte sur une chemise blanche sans cravate et un pantalon sombre, David Koubbi entre dans la salle d’audience et salue les avocats de la Société Générale. Les poignées de mains entre les deux camps s’accompagnent de plaisanteries que l’on devine fielleuses. « La confraternité, cette haine vigilante et souriante… » écrivait un ancien juriste. La défense a déposé de nouvelles pièces vendredi, les deux parties ont échangé des noms d’oiseaux par presse interposée durant le week-end, le climat est tendu. Le trader entre à son tour, il remonte la travée centrale d’une démarche rapide, la tête baissée, en triturant discrètement l’une de ses oreilles.  Lui aussi a laissé tomber la cravate, mais il conserve son allure lisse, impeccable, presque inquiétante de froideur. La Cour s’installe. Du côté des journalistes et du public, on retient son souffle : qu’en est-il du témoin mystère qui se dit prêt à démontrer une manipulation de la banque, que pense la cour des pièces nouvelles, comment va réagir la Société Générale, est-on sur le point d’assister à un tournant du procès ?

Le mystérieux témoin dévoilé

« La cour aimerait ab-so-lu-ment que ce témoin vienne en personne » lance d’entrée de jeu la présidente, Mireille Filippini. Son irritation est palpable :  le témoin en question est anonyme, son témoignage n’est accompagné d’aucune pièce, quant au relevé de compte de Jérôme Kerviel de 2008 produit vendredi par la défense, il donne surtout à penser qu’il manque celui de 2007. La juge s’avoue même inquiète car le  témoin mystère s’appuie sur ce qu’elle qualifie de « rumeurs de place ». Autrement dit, la fameuse antienne selon laquelle la banque a forcément vu, dixit tous les spécialistes de la finance qui ne connaissent pas le dossier mais refusent de croire à la thèse de l’ignorance. On saisit vite que la défense est toujours aussi mal engagée, en dépit de ses annonces tonitruantes dans les médias. Sur sa lancée, la magistrate exige le nom du témoin. David Koubbi tergiverse un peu, puis finit par le sortir. Il s’agit d’un ancien salarié de Fimat, la filiale de courtage de Socgen, devenue Newedge entre temps : un certain Philippe Houbé. Il sera donc entendu la semaine prochaine. Alors que la partie civile et la défense commencent déjà à se chamailler,  la présidente hausse le ton : c’est terminé maintenant, on ne produit pas des milliers de pages de documents au dernier moment ! Et vlan pour la défense ! Avant d’enfoncer le clou : nous n’entendrons pas d’autre témoin !  L’avocat de la Société Générale pousse son avantage : l’horodatage du relevé de compte montre qu’il a été extrait en février 2012, alors pourquoi le produire si tard ?

– Je l’ai produit quand je l’ai eu reçu et analysé, rétorque David Koubbi.

Mireille Filipini acquiesce lorsque Société Générale fait observer que les informations communiquées par la défense vendredi sur les comptes du trader figuraient en réalité déjà dans le dossier.

– Si la cour ne voit rien de nouveau c’est qu’elle aura mal vu, lance David Koubbi, en faisant un notable effort de délicatesse et de courtoisie. Hélas, le courant passe mal entre l’avocat de la défense et la présidente de la cour. Mireille Filippini s’emporte :

– Début avril, vous nous avez demandé d’écouter les enregistrements (NDLR : les fameuses bandes qui ont enregistré les conversations entre JK et ses supérieurs durant le week-end du 18 janvier et qui ont donné lieu à une plainte pour faux de la part de la défense). Nous avons loué un matériel qui nous a coût é 8 000 euros. Vous n’êtes venu que 3 jours et vous n’avez même pas écouté les 8 heures d’enregistrement, ma greffière peut en témoigner  !

– Nous avions aussi demandé des désarchivages qui ne nous ont pas été accordés, botte en touche  l’avocat.

– Vous n’avez pas écouté les bandes alors qu’elles contiennent des propos d’une importance capitale, s’indigne la présidente. Nous vous avions proposé une copie de travail. La bande originale n’a même pas été écoutée une heure.

– J’ai un rapport d’expertise démontrant que la bande a été coupée, tente de se défendre David Koubbi qui s’intéresse visiblement plus à l’éventuelle manipulation de l’enregistrement qu’à son contenu.

L’altercation avec la juge vient à peine de s’achever que c’est l’avocat général qui passe à l’attaque :

– Ce n’est pas une partie de poker mais un procès, ce qui suppose d’analyser la pertinence des preuves. Ce n’est pas pour rien que le code de procédure pénale exige que les témoins soient connus à l’avance, cela répond à une exigence démocratique !

« L’erreur Jean Veil »

Piqué au vif, David Koubbi semble se réveiller enfin : « sur votre banc est assis l’avocat de la partie civile (NDLR : Jean Veil), alors ne venez pas me parler de démocratie ! Vous ajoutez à l’erreur de menuisier ce qu’on appellera un jour l’erreur Jean Veil ! » Cette jolie sortie est  un clin d’oeil à un célèbre trait du mythique Me Moro Giafferi  « Monsieur l’Avocat général, je vous prie de ne point oublier que si, dans cette enceinte, vous vous trouvez assis à votre siège de Ministère Public, à même hauteur que Monsieur le Président en son fauteuil, vous ne le devez qu’à une erreur de menuisier ! » (le parquet est sur la même estrade que les juges tandis que l’avocat est en bas, ce qui créée, évidemment, une inégalité entre accusation et défense).C’est surtout une allusion à peine voilée au fait que depuis l’instruction, la défense a le sentiment que la banque et la justice font cause commune.

Au terme de 30 minutes d’empoignades musclées – et, il faut bien le dire, réjouissantes pour la presse – on aborde enfin le fond du dossier, à savoir les opérations du second semestre 2007. A l’époque, Jérôme Kerviel déboucle sa première position de 30 milliards et empoche 500 millions, avant d’en construire une deuxième qui lui vaudra d’engranger pour le compte de la banque la somme hallucinante de 900 millions. La question est toujours la même : Jérôme Kerviel a-t-il dissimulé ses activités, ou bien a-t-il agi avec l’assentiment de sa hiérarchie ? Mireille Filippini appelle l’ex-trader à la barre. Si ses relations avec l’avocat de la défense sont tendues, en revanche, la juge fait  preuve de beaucoup de patience et d’attention à l’égard du trader. On sent même à certains moments une curiosité sincère à l’égard de ses compétences techniques sur le trading, ce qui ne l’empêche pas de le recadrer lorsqu’elle identifie une incohérence dans ses explications ou encore quand il s’aventure sur le terrain de la manipulation. La discussion se concentre sur un point clef du dossier surnommé « l’épisode Eurex », en référence à la lettre adressée en novembre 2007 à la Société Générale par la bourse allemande qui s’inquiète des opérations de l’un de ses traders. Autant on peut croire que Jérôme Kerviel ait pu tromper les services internes, autant il est difficile d’imaginer que personne n’ait réagi à une alerte extérieure. Sauf que le service déontologie chargé de la réponse s’empresse d’interroger Jérôme Kerviel qui, à nouveau, fournit de fausses explications. Il s’explique : « au début, j’ai cru qu’Eurex me reprochait un abus de marché (NDLR : une infraction boursière), là-dessus Eric Cordelle (son n+1) me demande de les enfumer (sic). Il craignait que ma stratégie, très rentable depuis le début de l’année, ne soit découverte par la concurrence ». Plus habile que son avocat, Jérôme Kerviel a réponse à tout. Ses justifications n’emportent pas forcément l’adhésion, mais elles ont le mérite de conférer un peu d’épaisseur à sa défense. La banque immédiatement rétorque que Eurex, contrairement à elle, n’était pas leurrée par les fausses couvertures de Jérôme Kerviel, de sorte qu’elle voyait plus clairement ce qu’il faisait. Hélas, elle n’interroge pas Socgen sur les montants engagés, sans doute parce que le total des positions de la banque auprès d’Eurex est si important que les positions de Jérôme Kerviel ne choquent pas en soi. Ce qui l’interpelle, c’est qu’il soit en « give up » autrement dit, qu’il passe par un courtier. Eurex veut comprendre la nature de l’opération et Jérôme Kerviel a beau jeu de répondre avec son supérieur qu’il ne faut pas dévoiler sa stratégie à une entreprise étrangère et concurrente. La banque vient de rater une belle occasion de découvrir le pot-aux-roses, ce qu’elle reconnait d’ailleurs !

Matt, le mystérieux avatar de Jérôme Kerviel

Les débats donnent également l’occasion à Jérôme Kerviel de s’expliquer sur le  fameux « Matt ». Il disait à son courtier agir pour un mystérieux client londonien, dénommé Matt, qu’il décrivait dans le détail. Une mystification qui a contribué à noircir son portrait. Sur ce point, il avance une explication inédite. Si son courtier avait compris qu’il agissait pour la banque elle-même, il aurait pu faire du front running, en clair, prendre pour son compte les mêmes positions que son donneur d’ordre et profiter ainsi de l’information privilégiée selon laquelle une grosse prise de position allait faire bouger les cours. Or, selon Jérôme Kerviel, le risque n’existait plus dès lors qu’il intervenait pour un client aux intentions imprévisibles. La représentante de la banque, Claire Dumas, observe qu’elle ne voit pas la différence, mais les débats se poursuivent sans creuser ce point.

Au 31 décembre 2007, Jérôme Kerviel a empoché 1,4 milliards d’euros de résultat. Etrangement, son premier réflexe n’est pas de hurler de joie sur le desk, pas plus d’ailleurs que ses supérieurs, dont il dit pourtant qu’ils sont au courant de ses activités. Non, il dissimule son gain et c’est même ce qui va le perdre car il choisit une mauvaise couverture, Baader un courtier que la Société Générale ne connait pas, et déclenche ainsi les alarmes qui lui seront fatales. Il rédige alors un faux mail attribuant l’opération à Deutsche Bank, mais il est trop tard…

– D’où vient l’idée de choisir Baader, interroge Mireille Filippini.

– C’est venu comme ça, répond Jérôme Kerviel. En juillet 2007, j’avais choisi Deutsche Bank et JP Morgan. Nous approchons de l’arrêté des comptes, je voulais éviter d’alerter les commissaires aux comptes.

– Puisque c’est uniquement cosmétique, pourquoi vos supérieurs tentent-ils de joindre Deutsche Bank afin de vérifier ce que vous dites ?

– Je n’étais pas présent, je n’ai donc aucune preuve qu’ils ont appelé Deutsche Bank, répond l’ex-trader.

Il a décidément réponse à tout Jérôme Kerviel. D’ailleurs quand François Martineau, l’un des conseils de la banque, lui demande pourquoi il a dit lors de l’instruction qu’il ne pensait pas être découvert quand il est rentré chez lui le fameux vendredi soir où précisément, on l’a découvert, il explique qu’il faut traduire par : « je pensais que ma hiérarchie ne me lâcherais pas ». En clair, ici dé-couvert signifie  : privé de couverture. Et lorsqu’on en vient aux raisons pour lesquelles il a dissimulé son résultat de 1,4 milliards, il répond : « pour le reporter sur l’exercice suivant, comme le font tous les traders et comme la hiérarchie nous l’avait demandé ». Sauf que la présidente a l’esprit aiguisé et ne laisse rien passer. A en croire sa théorie de la manipulation, on lui aurait fait endosser la perte sur les subprimes, mais alors, pourquoi ne pas tout simplement se féliciter de ce résultat de 1,4 milliards qui vient miraculeusement éponger une partie des pertes ? Jérôme Kerviel rétorque que pour couvrir les produits pourris, la seule solution était de prendre les positions qu’il a prises. « C’est merveilleux, vous prenez ces positions spontanément, et vous leur rendez un service incroyable ! » s’exclame la juge. Dans la même lignée, quand on l’interroge sur les phases tirées d’un chat où il dit qu’il va se pendre, qu’il va finir en prison ou encore qu’il est mort, Jérome Kerviel explique que c’est ce qu’on se dit entre traders quand on a passé une sale journée.

Comme quoi la finance, c’est décidément un autre monde….Preuve en est qu’on a appris lors de l’audience que ses 3 collègues traders appartenant au même desk que lui avaient été virés à la suite de cette affaire moyennant des transactions dont le montant le plus important s’élève à…. 700 000 euros. « Comme ça, à la Société Générale, quand on est licencié pour faute, on empoche 7 ans de salaire ! » souligne David Koubbi. On songe alors que, quelque soit le niveau de responsabilité de Jérôme Kerviel dans cette débâcle, il aura au moins eu le mérite de mettre en lumière la démence du système.

Note : le live de La Tribune est ici

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