La Plume d'Aliocha

26/05/2012

L’information intweetable est-elle vouée à disparaître ?

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 13:03
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Avez-vous suivi le reportage de Daniel Schneidermann à Henin-Beaumont ? Si ce n’est pas le cas, je vous le recommande, c’est ici. Non seulement parce qu’il est passionnant, mais aussi parce qu’il met en lumière la différence entre l’idée que l’on se fait des choses, la représentation qu’on en donne et la réalité du terrain. La patron d’Arrêt sur Images y a visiblement pris grand plaisir. Les @sinautes applaudissent.  Toutefois, je ne puis m’empêcher de reproduire la conclusion provocatrice de cette enquête, qui m’a fait frissonner malgré la température plus que clémente  :

« Au revoir Hénin-Beaumont. Je ne sais pas si nous le recommencerons, ici ou ailleurs, le petit exercice du reportage. Ce n’est pas une question d’envie: personnellement, j’ai adoré me décoller une semaine de mes amis les écrans, de télé et d’ordinateur, et je crois savoir que les bonnes volontés ne manqueraient pas dans l’équipe. Mais je ne suis pas sûr que le reportage soit adapté à un site comme le nôtre. Disons-le brutalement: sur Internet, il faut dénoncer. Il faut que ça fuse, que ça buzze, que ça se twitte. L’info sur Internet, et notamment ici, est le domaine du nécessaire, et laisse peu de place à la nuance, au superflu. On ne va pas tweeter ces histoires de ducasses, l’enthousiasme d’un militant, l’entrebâillement d’une porte, le silence d’une ouvrière, le tremblement de la voix d’un militant frontiste, le flou d’un souvenir. Ni surtout la recette du potjevleesch, prototype de l’information savoureuse, mais rigoureusement intweetable. A suivre, comme on dit ».

Utopia

Lorsque j’ai ouvert ce blog, une petite bande de blogueurs extrémistes annonçait avec une délectation glaçante la mort du journalisme papier ainsi que celle du journalisme tout court. Chacun était appelé à devenir son propre journaliste et a bénéficier ainsi de la garantie d’une information de qualité. Forcément, les journalistes, ces menteurs, ces racoleurs, ces simplificateurs allaient céder la place aux esprits sincères, indépendants et éclairés, c’est-à-dire aux vraies gens, estampillés Bio, consommation durable, information équitable, et surtout labellisés « no mensonge inside ». Tout au plus admettait-on, toujours chez mes utopistes extrémistes, que quelques médias jaillis spontanément de la toile, et donc en opposition radicale avec le vieux monde, puissent prendre place dans le paysage. A condition bien sûr de jurer allégeance au web, de renier le passé, et de s’abstenir de la ramener sur une soi-disant supériorité du professionnel vis à vis de l’amateur. Au passage, mes contradicteurs pétris de fantasmes réclamaient l’attribution de la carte de presse à tout le monde tout en contestant à ceux qui la détenaient déjà le droit de s’en servir. Comme quoi les révolutions servent souvent moins à changer les systèmes qu’à remplacer une élite par une autre…“l’humanité s’ennuyait, elle brûla quelques dieux, changea de costume et paya l’histoire de quelques gloires nouvelles. Et puis la tourmente apaisée, les grandes espérances ensevelies pour quelques siècles encore, chacune de ces furies partie sujette pour la Bastille en revint citoyenne et retourna vers ses petitesses.” (LF. Céline, extrait de Semmelweiss).

C’est curieux chez l’humain cette croyance profondément ancrée selon laquelle il se dirige nécessairement vers un avenir radieux, pour peu qu’il s’emploie à rompre avec toutes ses erreurs passées. Toute aussi étrange est la conviction selon laquelle il serait  possible de changer la nature humaine. L’observation de Daniel montre au contraire que tout ce que l’on reprochait à la presse traditionnelle, c’est-à-dire le racolage, appelé aujourd’hui la quête du buzz, la dénonciation perpétuelle des fameux trains qui n’arrivent pas à l’heure, la simplification à outrance, l’agitation superficielle et la dramatisation inutile, tout ceci donc se retrouve  sur Internet. En pire. Au point que le vieux journalisme de terrain, ici décrit comme capable de rendre compte des nuances, prend des allures de discipline classique aussi ancienne qu’admirable. Il n’est pas loin le temps où l’on s’éblouira à la lecture d’un papier du Monde, du Point ou de Ouest France comme on admire la délicatesse de la technique du sfumato chez Vinci, ou la musicalité gracieuse d’une phrase balzacienne. Qu’on me permette de sourire à la vue de cet effondrement des rêves utopistes que j’attendais, je l’avoue, avec une certaine impatience.

Vers une nouvelle représentation du monde ?

Je gage toutefois que Daniel a souhaité davantage provoquer ses lecteurs qu’autre chose. S’il est vrai que pour prospérer sur la toile, la meilleure recette et la plus rapide consiste à dénoncer et/ou buzzer, je continue de croire que la quête des internautes d’une information différente et plus sophistiquée sur le web que dans les médias traditionnels, servie techniquement par les potentialités quasi illimitées de l’outil, est susceptible de contrebalancer les travers fort justement mis en lumière par @si. Mais il est possible aussi que le paysage médiatique se redessine autour d’une distinction radicale entre le sage recul du papier, de la radio et même de la télévision d’un côté et l’instantanéité bruyante, contestataire et manichéenne du web de l’autre. Si c’est le cas, et en partant du principe que la toile est amenée à prendre une part prépondérante dans l’information au détriment des médias old school, alors il est peut-être temps de se demander si nous souhaitons réellement glisser vers une représentation du monde expurgée de ses nuances et de ses contradictions, repeinte en noir et blanc sans aucune place pour le gris, caricaturale et superficielle. Sans parler du filtre de l’écran dont je continue de penser qu’il contient une menace de déshumanisation rampante. Affaire à suivre…

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