La Plume d'Aliocha

15/05/2012

Le syndrome du tapis rouge

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 21:56
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Autorité des marchés financiers, Place de la Bourse, Jour Un de la Hollandie, 9 heures du matin.

« Vous n’avez pas eu de problème de transport ? » me demande avec gentillesse la jeune femme qui m’accueille pour la première conférence de presse du jour. Interloquée je demande :« Non, pourquoi ? »  avant de me souvenir…le jour du Sacre, couplé à celui du départ pour Sainte Hélène. Bon sang, pour un peu j’allais oublier le H Day !… »Eh non, il n’y a pas d’embouteillage dans le métro ! «  réponds-je avec un sourire.  Et même pas de station fermée sur la ligne 3 qui m’a amenée directement ici et qui a la sagesse de se tenir éloignée de l’Elysée, des Tuileries et de tous les autres hauts lieux monarchiques. A l’exception bien sûr de mon petit royaume à moi, perché dans les nuages, où je vis cachée parce que c’est ainsi qu’on est heureux. La conférence commence, et hop, d’entrée de jeu on nous promet que nous serons sortis à temps pour assister à l’Evénement. Mes confrères du Revenu regardent ceux des Echos qui interrogent ceux de La Tribune du regard… Aucun d’entre nous n’a prévu de se laisser entrainer par son insatiable curiosité de ce côté là, ce matin.

La liste des trains qui arrivent à l’heure

Il est vrai qu’on nous a annoncé un président « normal », or pour nous, les journalistes, la normalité en principe ce n’est pas notre affaire. Tout au contraire, nous sommes des spécialistes de l’exceptionnel. Et pour cause. Quel lecteur s’intéresserait, en ouvrant son journal ou en allumant son écran, à la longue et ennuyeuse liste des trains qui sont arrivés à l’heure ?  Et pourtant…De retour au bureau, je ne parviens pas à échapper aux commentaires en live de l’Evénement, c’est partout sur le web, on ne parle que de ça. Le top de Google news, le hashtag de Twitter, la Une de ma messagerie SFR, la passion d’un nombre incroyable d’indésirables s’obstinant à m’envoyer des mails non sollicités. Un déluge. Internet le rebelle s’est changé soudain en média mainstream…Misère et déréliction. Le web commente la télévision qui commente l’Evénement.

Je zappe. Ma décision est prise : je ne visionnerai aucune vidéo, ne lirai aucun article, ni commentaire. Hélas, j’ai beau faire tous les efforts du monde, je n’échappe pas  au tapis rouge. Il est partout, à croire qu’il vole comme dans les contes orientaux. J’ai même droit au son : des hélicoptères sillonnent le ciel sans relâche au-dessus de mon bureau. De l’inconvénient de travailler entre l’Elysée et les Tuileries. Je crois comprendre que Hollande 1er a souhaité une cérémonie simple. D’ailleurs,  ses enfants seront absents, songez donc !  A chacun sa définition de la normalité. Pour Hollande visiblement, la normalité c’est un creux, un vide, une abstention ; dans les cas aigus, un contraire. Dieu seul sait où ça va l’emmener…

Un peu de vin coupé d’eau

Quant à mes confrères, ils m’épatent. Produire autant de sons, d’images, de commentaires, de films sur un personnage normal. Vous me direz, au bout de cinq ans de sarkozysme, la normalité est en quelque sorte devenue exceptionnelle. Je sais, on peut toujours tout plaider, à commencer par une chose et son contraire. C’est l’enfance de l’art…. Il n’empêche, à voir tant d’énergie et de moyens concentrés sur si peu de chose, je songe que nous sommes définitivement coincés dans l’ère du voyeurisme. Car voyez-vous, voir aujourd’hui, c’est savoir ! Un homme marche sur un tapis, tandis qu’une voix off nous explique qu’un homme marche sur un tapis. Voilà de l’information, de la vraie, coco. Cette information-là m’écoeure à la manière d’un verre de vin coupé d’eau.  Pour moi ce sera une vodka, merci. J’éteins mon écran en songeant que, comme d’habitude, les incroyables moyens mobilisés non stop sur du rien auraient pu être tellement mieux utilisés ailleurs.

Le paradoxe est d’autant plus désespérant que nous les journalistes, nous savons bien que nous ne pouvons plus faire notre métier depuis longtemps. On manque de tout et l’on en souffre tous les jours. Au point qu’il m’arrive de rêver d’avoir trois cerveaux, six bras et six jambes pour traiter le nombre infini de sujets qui m’échappent dans ma toute petite spécialité. Et même, soyons fou, pour creuser, vérifier, aller plus loin et, qui sait peut-être, informer ?  Seulement voilà, tout va trop vite. Sans compter que le temps, c’est de l’argent. Et l’argent, on en manque.  Pour en gagner un peu, juste de quoi survivre et faire semblant d’exercer notre métier, nous devons nous concentrer sur ce qui va plaire. En tout cas c’est ainsi que l’on pense du côté des gens qui nous dirigent. Il faut donc filmer et commenter, jusqu’à l’écoeurement, un homme normal en costume gris qui marche sur un tapis rouge sans début ni fin.

J’ai entendu dire qu’après cinq ans de sarkozysme, les médias ne commettraient plus les mêmes erreurs, qu’ils avaient compris. Sans doute, mais compris quoi, au juste ?

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