La Plume d'Aliocha

11/05/2012

Les tweets ne volent pas

Ainsi donc le commentateur sportif Pierre Salviac a été viré de RTL pour un tweet jugé bassement sexiste à l’endroit de Valérie Trierweiler et, plus généralement, des femmes journalistes sortant avec des hommes politiques (ici et partout ailleurs). Voire des femmes journalistes tout court. Dans notre pays prompt à la polémique, le coupage de tweet insultant en tranches microscopiques soumises à la méticuleuse analyse des beaux esprits est devenu un sport national ! Il faut bien s’occuper…

On peut, au choix, s’indigner de cette nouvelle atteinte à la liberté d’expression ou au contraire se féliciter de la sanction. Il est possible également d’y apercevoir l’ombre d’un début d’allégeance spontanée d’un média au nouveau couple présidentiel et de s’offrir ainsi avec un empressement non dénué de masochisme la première grande déception de l’ère du changement-c’est-maintenant.

Penchons-nous plutôt sur les nouvelles moeurs en matière d’expression publique.  « Les paroles s’envolent, les écrits restent » souligne avec justesse un proverbe latin (verba volant, scripta manent). L’humour gras de Pierre Salviac aurait pu rester cantonné entre les vestiaires du club de rugby et le bar des platanes, si Twitter n’offrait une tribune plus large à ce type de débordement. L’outil n’est évidemment pas en cause, son utilisation, si. A l’évidence, Internet a désacralisé l’écrit autant qu’il a libéré la parole. Pour le meilleur et pour le pire. La mauvaise blague de Salviac ne lui aurait valu au pire que mon verre de  rouge-pas -gros-mais-qui-tache-quand-même à la face si par impossible nous nous étions rencontrés. Seulement voilà, avec Twitter on passe d’une poignée de personnes en chair et en os risquant au pire de vous coller un bourre-pif, à un large public aussi virtuel qu’imprévisible dans ses réactions. On passe aussi de la fameuse parole qui s’envole à l’écrit qui reste. Le propos offensant s’inscrit dans la durée, a de fortes chances d’arriver aux oreilles de sa cible, s’étale devant des milliers de personne – renforçant son audience autant que le préjudice infligé à la victime – et s’offre de surcroit avec innocence à celui qui entend le retenir à titre de preuve. Un truc à faire frissonner n’importe quel juriste de base…

Qu’importe ! L’internaute, tout à la joie de son audience, balance sans en mesurer les conséquences la mauvaise vanne qu’il aurait mieux valu réserver aux habitués du bar des platanes. Et s’obstine à croire que sa parole n’est pas tout à fait publique puisqu’elle s’adresse à ses followers et que par ailleurs, hein, bon, Internet, c’est la liberté. De fait, notre internaute ne mesure les risques ni pour sa cible ni, plus étonnant encore, pour lui-même. Jusqu’au moment où tombe la sanction : protestation collective, procès, licenciement. Surgit alors le désagréable sentiment que la liberté d’expression aurait tendance à se réduire dès lors que les exemples de ce type se multiplient. En vérité, il faut sans doute y voir pour partie les effets d’une émancipation de plus en plus grande des règles de base de la politesse et du bien vivre ensemble. Plus il y a de transgressions et plus il y a de sanctions, forcément. Le respect de l’autre n’est pas seulement un commandement moral asséné ex cathedra par la religion, la morale, l’éducation ou le droit, c’est aussi et surtout un impératif de bon sens qui permet de supporter la vie en société dans les meilleures conditions possibles.  Et en évitant en particulier  les coups de poing dans la gueule. Ou leur version plus civilisée mais non moins brutale, l’indignation collective, le licenciement, le procès…

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.