La Plume d'Aliocha

27/04/2012

Petite méditation sur la fin du dialogue

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 16:46
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Etrange numéro de Des paroles et des actes, hier soir, sur France 2.

L’émission a reçu successivement les deux candidats. D’abord François Hollande, ainsi en avait décidé le tirage au sort, et puis Nicolas Sarkozy. Les deux hommes se sont croisés, mais sans débattre. Il m’a fallu un certain temps pour analyser le curieux malaise que j’ai ressenti en regardant l’émission. Cette impression de loupé, de mise en scène, de sinistre vaudeville. Il y aurait eu une émission par candidat, cela aurait été logique, mais ce ballet de l’évitement, face à des journalistes décidés à faire comme si tout était normal…Quel scénario bizarre. Evidemment, la solution la plus simple consiste toujours à lancer sa pantoufle – ou sa paire de Louboutin, c’est selon – contre le téléviseur en maugréant. Mais si l’on considère, comme c’est mon cas, que les médias ne sont jamais que le reflet de la société dont ils émanent, alors on peut s’arrêter un instant pour méditer sur cet exercice télévisuel inédit.

Il m’a rappelé l’étonnement sans cesse renouvelé que je ressens dans le métro quand j’observe presque chaque passager plongé sur l’écran de son téléphone, indifférent au monde extérieur,  tout entier absorbé par un ailleurs virtuel plus prometteur. Le même étonnement me saisit lorsqu’une discussion s’interrompt sous prétexte de téléphoner, ou pire encore, de twitter. Urgence de la nouveauté, impérieuse nécessité d’un public, asservissement pavlovien à la communication parée de tous les charmes de l’innovation technologique. En l’espèce, le téléphone n’est que l’extension mobile d’une nouvelle façon de communiquer née du web où le dialogue compte moins que l’expression individuelle face à un public plus ou moins large d’inconnus. C’est le cas des blogs, de Twitter, des forums. Sauf erreur, il me semble qu’avant Internet la majorité d’entre nous dialoguait quand quelques individus, politiques, journalistes, artistes, s’adressaient à un public. Aujourd’hui, tout un chacun semble invité à quitter le registre du dialogue réel pour celui du monologue virtuel.

Faut-il être surpris que les politiques fassent de même ? On m’objectera qu’à défaut de débattre ensemble, Nicolas Sarkozy et François Hollande ont dû dialoguer avec les journalistes. Hélas, je n’ai pas entendu de discussion hier soir, mais des candidats qui prenaient appui sur les questions pour soliloquer, quand ils ne les éludaient pas tout simplement. C’est tout juste si l’idée même de question ne leur apparaissait pas comme une forme d’outrage. La question, le dialogue, l’altérité, ces obstacles insupportables au rapport direct entre un individu et son public…Et que dire du debriefing journalistique organisé en fin d’émission ? A peine les candidats ont-ils quitté le plateau qu’on décortique leur intervention. Là encore, le rapport direct à l’autre se trouve remplacé par un discours sur l’autre en direction d’un public. Au risque de passer pour le dinosaure quadragénaire que je suis, je dois bien avouer que tout ceci me laisse pour le moins sceptique. Il me vient à l’esprit des mots surannés comme « loyauté », « élégance », « politesse ». Drôle d’époque, en vérité.

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