La Plume d'Aliocha

30/03/2012

Autre chose

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 21:51
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Quel silence ! songeront les lecteurs habitués de ce blog. En effet. Quand il y a trop de bruit, j’ai le réflexe de me taire. Et lorsque tout le monde court, j’éprouve l’irrésistible tentation de m’asseoir. Les présidentielles, Toulouse, DSK, les scandales qui éclatent ici et là sans que nous n’y comprenions rien.  La terrifiante machine à décérébrer soudain s’est emballée. Alors j’ai éteint télévision et ordinateur, et puis j’ai saisi sur une étagère Les cavaliers, de Joseph Kessel. Parce que Merah, parce que l’Afghanistan, parce que trop de bruit entourant le vide. Il était là, dans la bibliothèque, attendant l’instant de la rencontre. Dieu sait qu’on me l’avait conseillé. Seulement voilà, un livre c’est vivant, on ne décrète pas de le lire, on vient à lui, quand c’est le moment.

Que c’est beau le silence quand soudain il s’emplit d’une voix inspirée ! En lisant les premières lignes du roman, j’ai eu le sentiment d’entendre s’élever les notes bouleversantes d’un instrument sous les doigts d’un concertiste de génie.  Dinu Lipatti interprétant le concerto numéro 21 de Mozart. Ou bien Alfred Brendel, jouant l’Empereur. Qu’il est doux de s’extraire du vacarme pour lire un écrivain qui possède l’infinie délicatesse d’âme de saisir cela et de savoir le raconter :

« Le moteur reprit, le camion grimpa jusqu’au palier suivant. Les passagers se hissèrent un à un sur la bâche.Le forgeron, parce qu’il était fort, et qu’il le voulait, retrouva sa place près du vieillard. Essoufflé et content, il dit :

– J’ai poussé, peiné comme un démon. ça m’a fait oublier ma crainte qui avait été bien grande.

– Et que craignais-tu tant ? demanda le vieil homme.

– Mais de mourir, dit le forgeron.

– Il ne fallait pas, dit doucement le vieil homme.

– C’est facile à penser, répliqua le forgeron avec vivacité mais gentillesse, c’est facile quand on est, grand-père, aussi près de la mort que tu l’es.

– Moins près que toi, mon fils, dit le vieillard. Car toi, tu la redoutes.

– Comme tout le monde…s’écria le forgeron.

– En vérité, dit le vieillard. Et c’est dans cette grande peur – et dans elle seulement – qu’existe la mort des hommes.

La forgeron gratta longuement ses sourcils très noirs, très drus, de son pouce réduit à l’état de corne par les travaux de l’enclume.

– Je ne comprens pas, dit-il avec inquiétude.

– ça ne fait rien, mon fils, dit le vieillard.

Son visage était si dépourvu de chair qu’il ne pouvait plus rien exprimer. Et la peau en était si coupée, crevassée, sillonnée, pétrie de rides, qu’elle avait l’air d’un filet aux mailles serrées à l’extrême, où les yeux d’un bleu sourd se trouvaient pris au piège. Mais il sembla au forgeron que sur ces traits désincarnés, sans qu’eussent remué les lèvres, exsangues et minces comme des fils, un frémissement amical se répandait de pli en pli minuscule, arrivait jusqu’au regard et en faisait jaillir une étincelle. Sans comprendre davantage, le forgeron se sentit rassuré ».

« Un frémissement amical se répandait de pli en pli minuscule »...Lequel d’entre nous, harassé de travail, le nez plongé sur son smartphone, l’esprit embrumé par l’infernale et perpétuelle logorrhée de la société dite « de l’information » ou encore « de la consommation », est-il  capable de saisir sur un visage au milieu d’une foule un frémissement amical se répandant de ride en ride…Il m’arrive de songer parfois avec angoisse que le temps que nous croyons gagner grâce aux nouvelles technologies finira par nous dévorer.

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14 commentaires »

  1. C’est « drôle »… tout pareil ou presque… plus il y a de « bruits » médiatiques et moins j’ai envie d’écrire… ça fait même un mois que je suis « sec »… Non pas qu’il n’y a rien à dire ; cependant, quand je me sens autant accablé par la décérébration (le mot est bien choisi) ambiante, à quoi bon…
    J’ai juste remplacé la lecture par la restructuration de mon jardin et l’aménagement de ma maison… qui me permettront de mieux accueillir ma tribu élargie, pour déceler sur leur visage, leur « frémissement amical »…

    Commentaire par Incognitototo — 31/03/2012 @ 01:17

  2. J’avais adoré ce livre. Tu me donnes envie de le relire.

    Commentaire par catherine21210 — 31/03/2012 @ 08:11

  3. Tiens, pas de dédicace spéciale de laplumedaliocha cette fois-ci, pourtant…

    « Qui protège sa vie la perdra », dit le Jésus de l’Evangile. « C’est dans cette grande peur [de la mort] – et dans elle seulement – qu’existe la mort des hommes. » dit le vieillard de Kessel. Ils ont raison.

    On nous dit et on nous répète qu’il faut choisir entre tuer et être tué. Cette alternative, censée tout justifier, est inepte. Comment choisirais-je entre mon acte (tuer) et l’acte d’autrui (me tuer) ? L’alternative véritable est tuer ou ne pas tuer (lire « Tuer, ne pas tuer » de Tchinguiz Aitmatov). Et tout commande de choisir ne pas tuer.

    Tuer et être tué ne s’opposent pas. Ils vont de pair, toujours. Tuer, c’est prendre le risque d’être tué. L’histoire et l’actualité ne le confirment-elles pas à satiété ?

    Mais les hommes trop souvent ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre.

    Alors quand la parole ne suffit pas, il reste ce « frémissement amical se répandant de pli en pli » qui rassure le forgeron s’il ne le comprend pas, et qui nous rassure, nous lecteurs, et être rassuré en l’occurrence est une façon de comprendre.

    « Mais il sembla au forgeron que sur ces traits désincarnés, sans qu’eussent remué les lèvres, exsangues et minces comme des fils, un frémissement amical se répandait de pli en pli minuscule, arrivait jusqu’au regard et en faisait jaillir une étincelle » le poète voit ce que tant de penseurs patentés, de savants, de philosophes à la nuque raide ne voient ni ne veulent voir.

    Merci beaucoup pour ce billet et ces citations. Ah les bienfaits du silence et du recul !…

    Quant aux prodiges de la technologie, oui, ils ont leur revers, diabolique.

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 31/03/2012 @ 11:05

  4. Quand les prostituées donnent des leçons de morale aux banquiers : http://www.com-vat.com/commvat/2012/03/lespagne-en-crise-call-girls-de-luxe-et-conscience-sociale.html
    entre nous, si Hugues Serraf n’existait pas, il faudrait l’inventer ! C’est le seul que j’ai continué à lire cette semaine. Son sens de la dérision est un remarquable anti-poison quand les médias s’affolent au point de devenir toxiques.

    @DMB : je ne peux pas tous vous les dédier non plus 😉

    @Incognitototo : vous avez raison, il faut cultiver son jardin….

    Commentaire par laplumedaliocha — 31/03/2012 @ 12:46

  5. Je recommande « Contre la Toile, tout contre… » de Jérôme Leroy sur Causeur.fr

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 31/03/2012 @ 17:11

  6. C’est vrai que l’on côtoie des gens sans les voir, surtout dans la rue ou les transports en communs.

    Commentaire par Ceriat — 01/04/2012 @ 09:43

  7. Tiens, ça c’est de la comm’, vous avez vu ?
    http://www.rue89.com/rue89-presidentielle/2012/04/01/casse-toi-pov-con-le-recit-de-lhomme-insulte-par-sarkozy-230725

    Qui faut-il incriminer, un président démago qui n’a toujours pas présenté son projet, qui dit tout et son contraire, qui promeut l’UOIF et se porte garant de leur loyauté depuis qu’il a créé le CCM et après l’affaire Merah dénonce leurs invitations complaisantes d’imams extrémistes et antisémites et exprime pour la 1° fois une sévérité à leur encontre, qui transforme l’échec de la DCRI avec Merah en succès personnel, ou du moins essaye, en faisant jouer à Guéant le rôle qu’on a vu, qui reprend à Hollande ses thèmes au gré des circonstances (la jeunesse par exemple après avoir flingué l’école, et les impôts après avoir découvert que les entreprises du CAC 40 ne payent pas d’impôts), et à MLP l’essentiel de son obsession contre les étrangers et les immigrés après avoir dit que c’est une chance pour la France, qui dit refuser les amalgames et les pratique autant qu’il peut, qui tient le discours du communautarisme et le critique, qui invente le « musulman d’origine » et le « musulman d’apparence » et prétend parler au nom de la République, qui surfe sur les peurs et les cultive et déclare « n’ayez pas peur », qui divise et prétend rassembler, qui flatte Merkel et l’Allemagne prise pour modèle avant de la mettre en accusation, qui vante l’Europe avant de l’accuser à son tour, qui refuse d’aborder son bilan et invente toutes les diversions possibles susceptibles d’accrocher l’attention et insulte et crée des incidents de façon à ce que les media en parlent etc. est-ce le style de ce président, ses outrances et sa démagogie, ses combines et ses mises en scène qui font problème, ou les media largement et majoritairement de droite, qui les répercutent, ce qui est leur rôle de répercuter les événements ?
    (et on laissera aux seuls media de gauche le soin de les analyser )

    Commentaire par salomé — 01/04/2012 @ 11:22

  8. @Salomé : édifiant en effet, c’est un poisson d’avril !

    Commentaire par laplumedaliocha — 01/04/2012 @ 20:08

  9. @denis Monod-Broca : à quand une formation aux médias dans les lycées ? Apprendre à consommer durable, c’est-à-dire à préférer le meilleur et tourner le dos au pire, à distancier, vérifier, recouper l’information, à comprendre comment on la fabrique etc. et puis à utiliser Internet en protégeant ses données personnelles. De mémoire, la CNIL appuie en ce sens, mais comme la matière est transversale, elle pose un problème à notre chère éducation nationale…

    Commentaire par laplumedaliocha — 01/04/2012 @ 20:12

  10. @ laplumedaliocha

    Sans doute une formation aux médias à l’école aurait-elle du bon. Avant cela ne devrait-on pas orienter les modes d’apprentissage de telle sorte s’ils soient imperméables à google et autres yahoo ?

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 01/04/2012 @ 21:15

  11. Je préfère avant les outils quels qu’ils soient me poser la question des usages qui en sont faits.
    Je ne crois pas qu’il faille nécessairement une formation spécifique aux médias.
    Je crois me souvenir avoir appris à analyser un texte en cours de français. Ça fonctionne également pour les médias…
    Essayer de maintenir un certain niveau de recul quand à ce qui nous est exposé est une démarche avant tout personnelle. Certes le réflexe ne s’acquiert pas forcément de manière innée…

    Commentaire par DePassage — 02/04/2012 @ 11:01

  12. En ce qui concerne le temps que nous supprimeraient les différents outils informatiques, médiatiques, à ce que je sache, ils ne viennent pas jusqu’à nos pieds, se faisant oppressants jusqu’à ce qu’on les active. C’est quand même nous qui pouvons choisir d’activer ou non l’interrupteur, non ?
    Le livre est une autre forme de média, de plus.

    Commentaire par DePassage — 02/04/2012 @ 11:05

  13. Ce soir sur Arte en deuxième partie de soirée, un documentaire sur les khmers rouges : http://www.programme-tv.net/programme/culture-infos/3325685-khmers-rouges-une-simple-question-de-justice/

    Commentaire par laplumedaliocha — 03/04/2012 @ 19:59

  14. Regardez donc un peu plus les vieux autour de vous et écoutez-les plus souvent, c’est quand ils ne sont plus là qu’on s’aperçoit de tout ce qui n’a pas été dit de tout ce qu’ils savaient et de la place vide qu’ils laissent

    Commentaire par scaramouche — 09/04/2012 @ 20:18


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