La Plume d'Aliocha

21/03/2012

Internet, zone critique du journalisme ?

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 19:32
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Quand on demande à Daniel Cornu quelle est sa profession, il se présente simplement comme journaliste. En réalité, il est un peu plus que cela. Daniel Cornu a réalisé une grande partie de sa carrière à la Tribune de Genève, dont il a été rédacteur en chef entre 1982 et 1992, avant de se consacrer à la formation des journalistes et à l’enseignement de l’éthique de l’information. Depuis 2007, il est médiateur de l’ensemble des titres du groupe suisse Edipresse. Il préside aussi le comité d’éthique et de déontologie de l’Université de Genève. Auteur de plusieurs ouvrages sur le journalisme, il est surtout connu pour sa thèse de théologie intitulée  « Journalisme et Vérité » publiée en 1994  aux éditions Labor & Fides. L’ouvrage, devenu une référence, a été réactualisé en 2009.   J’ai lu ce livre, plusieurs fois, il est remarquable. Je ne me hasarderais pas cependant à le résumer tant la réflexion qu’il mène en s’appuyant sur de très nombreux philosophes est riche et profonde. Je ne peux que recommander à chacun sa lecture. Daniel Cornu a reçu le titre de docteur honoris causa de l’université de Louvain le 2 février dernier dans le cadre du thème « Tous connectés…un levier pour la démocratie ? ».  Je publie ci-après in extenso le discours qu’il a prononcé à cette occasion car il aborde des questions fondamentales pour l’avenir du journalisme. Par ailleurs, vous pouvez le lire sur le blog du médiateur qu’il anime dans le cadre de ses fonctions dans le groupe Edipresse.

 Discours de Louvain

 Par Daniel Cornu, Université de Louvain, 2 février 2012

« Monsieur le Recteur, chers collègues et amis, chères étudiantes, chers étudiants

 L’écrivain Jean Paulhan, qui fut longtemps le mage de la Nouvelle Revue Française, nous apprend que la vie est pleine de choses redoutables. Qu’ai-je donc fait pour me trouver aujourd’hui honoré par une aussi prestigieuse université que celle de Louvain ? Et me voir reconnaître publiquement de tels mérites ? Je n’ai fait en somme que réfléchir à mon métier. À l’issue de mes études de théologie, j’ai opté pour le journalisme. Ce choix initial se trouve aujourd’hui encore au fondement de mon identité. C’est bien en journaliste que je reçois aujourd’hui ce titre. Avec gratitude. Pour moi-même, mais aussi pour le métier que je représente à cette tribune.

 Serait-ce une anomalie ? Il arrive que le journaliste soit craint. Il est souvent flatté. Il reste ordinairement peu estimé. J’ai découvert cependant dans mes lectures, et depuis longtemps, des motifs de réconfort. Chez le sociologue Max Weber, qui défend dans Le Savant et le Politique la réputation des journalistes de son temps et leur honnêteté intellectuelle. Chez la philosophe Hannah Arendt, qui attribue au journaliste, dans son admirable essai Vérité et politique, le statut de « diseur de vérité » – une vérité de fait, précise-t-elle, une vérité modeste.

 Des motifs de réconfort, j’en trouve aussi dans le combat de journalistes pour la liberté de l’information, au péril de leur propre liberté et parfois de leur vie. J’en perçois tout autant dans le travail de nombreux professionnels qu’aucune gloire ne viendra jamais illuminer. Qui, jour après jour, dans nos vieilles démocraties, s’efforcent d’établir des faits et de les éclairer dans le seul souci de l’intérêt public.

 Mais voilà ! Aujourd’hui le statut du journaliste se fragilise. Les contours de la profession étaient déjà flous. Avec l’entrée dans nos mœurs de l’Internet et de tous les nouveaux moyens de communication, ils se brouillent.

 Le réseau Internet offre un formidable espace à l’expression de chacun. Il ne fait plus des médias un passage obligé du débat public. Il ouvre à tous de nouveaux canaux d’information et de discussion. Il offre surtout une voie nouvelle aux demandes de légitimation adressées aux divers pouvoirs politiques ou sociaux, pour suivre l’une des thèses de Jürgen Habermas.

La légitimation – au nom de quoi ? à quelles fins ? – se situe au centre même du questionnement éthique.

 Que devient alors le journalisme ?

 Les journalistes perdent de leur autorité. Ils ne sont plus seuls à « raconter le monde ». Ils ne sont plus seuls à disputer aux pouvoirs le privilège de définir l’ordre du jour de l’actualité. La hiérarchisation des nouvelles leur échappe de plus en plus. En tant qu’analystes, ils tendent à s’effacer, laissant la place aux experts, qui s’expriment sur des blogs. Les journalistes sont de moins en moins présents, enfin, comme témoins privilégiés des événements. Le réseau est désormais inondé de témoignages et d’images en provenance directe du terrain.

 Sur l’Internet, les journalistes et les médias en ligne seraient-ils désormais condamnés à n’occuper plus qu’une niche ? Quelques tâches essentielles continuent de leur appartenir.

 La plus ambitieuse est l’enquête, la recherche de faits cachés. Mais d’autres  tâches ne sont pas moins nécessaires : le tri et la mise en forme des innombrables contenus offerts sur le réseau ; leur validation ; la mise en évidence des plus originaux. Et encore, ce rôle aujourd’hui trop souvent perçu dans la profession comme dévalorisant : l’organisation de débats, l’animation de conversations. Rôle pourtant essentiel dans la formation de l’opinion publique en démocratie.

 Tout cela laisse un espace appréciable au journalisme. Sous deux conditions, que ne partage pas nécessairement chaque internaute : la recherche d’un intérêt général, justification ultime de l’information en démocratie ; le respect de valeurs éthiques au fondement de l’activité d’informer.

 En référence à ces valeurs fondamentales, les journalistes ont établi au fil du temps des chartes de déontologie. Or des pratiques nouvelles bousculent certaines de leurs normes. Il convient donc de les repenser sans cesse. Mon activité de médiateur de presse, étendue depuis cinq ans à la presse en ligne, m’a conduit à cerner quelques zones critiques. Elles ne sont pas exclusives, il en existe d’autres.

 Au regard de la valeur de liberté, la présence sur les forums d’insultes, de grossièretés, de propos racistes et antisémites, la plupart du temps encouragés par le recours à des pseudonymes, voire par l’usurpation d’identité. Les forums de discussion favorisent l’éclosion de la libre parole. Par l’abus de l’anonymat, ils se transforment trop souvent en poubelles de la démocratie.

 La plupart des observateurs considèrent, à la façon de Tocqueville, que ces dérives sont le prix à payer pour l’accès de tous à la liberté d’expression. J’en conviens. Mais que les sites journalistiques, que les versions en ligne des médias, au moins, s’en préservent ! Eux qui ne se réclament pas seulement de la liberté, mais aussi d’autres valeurs.

 Et précisément au regard de l’une d’elles, la vérité, plusieurs attentes nouvelles se font jour, à commencer par une exigence de transparence.  Comment assurer sur le réseau la « traçabilité » de l’information sans déroger à la protection des sources ? Comment intégrer dans les journaux télévisés les images fournies par des amateurs éclairés, mais souvent incontrôlables, sans risquer de compromettre la stabilité du discours informatif ? Comment tirer parti des contenus originaux évoqués plus haut, sans tomber dans le piège de la rumeur ?

 Au regard du respect de la personne, enfin, le changement le plus important tient à la nouvelle délimitation de la vie privée. Avant l’Internet et les réseaux sociaux, ce qu’une personne rendait visible pouvait être automatiquement considéré comme public par les médias traditionnels, dès lors que cela répondait à un intérêt général. Sur le réseau, certains contenus mis en ligne, et donc visibles, ne sont pas pour autant publics.

 Côté face, c’est étendre le territoire de la visibilité en dehors du champ médiatique – et donc accroître la prise de parole démocratique. Côté pile, c’est admettre que des contenus mis en ligne ne sont pas tous destinés, et sans conditions, à une reprise par les médias traditionnels et par leurs sites Internet, qui les cristallisent et leur confèrent une audience non prévue et une pérennité non désirée.

 J’arrête là ce rapide inventaire. Tous connectés, en effet. Un levier pour la démocratie ? Sous les régimes qui l’ignorent, dans les pays où elle reste fragile, sans aucun doute. Dans nos pays qui s’en réclament, je m’en voudrais de ne pas l’espérer. Cela nécessitera encore des adaptations et des réglages, qui engageront au premier rang la responsabilité des journalistes et des médias ».

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