La Plume d'Aliocha

30/03/2012

Autre chose

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 21:51
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Quel silence ! songeront les lecteurs habitués de ce blog. En effet. Quand il y a trop de bruit, j’ai le réflexe de me taire. Et lorsque tout le monde court, j’éprouve l’irrésistible tentation de m’asseoir. Les présidentielles, Toulouse, DSK, les scandales qui éclatent ici et là sans que nous n’y comprenions rien.  La terrifiante machine à décérébrer soudain s’est emballée. Alors j’ai éteint télévision et ordinateur, et puis j’ai saisi sur une étagère Les cavaliers, de Joseph Kessel. Parce que Merah, parce que l’Afghanistan, parce que trop de bruit entourant le vide. Il était là, dans la bibliothèque, attendant l’instant de la rencontre. Dieu sait qu’on me l’avait conseillé. Seulement voilà, un livre c’est vivant, on ne décrète pas de le lire, on vient à lui, quand c’est le moment.

Que c’est beau le silence quand soudain il s’emplit d’une voix inspirée ! En lisant les premières lignes du roman, j’ai eu le sentiment d’entendre s’élever les notes bouleversantes d’un instrument sous les doigts d’un concertiste de génie.  Dinu Lipatti interprétant le concerto numéro 21 de Mozart. Ou bien Alfred Brendel, jouant l’Empereur. Qu’il est doux de s’extraire du vacarme pour lire un écrivain qui possède l’infinie délicatesse d’âme de saisir cela et de savoir le raconter :

« Le moteur reprit, le camion grimpa jusqu’au palier suivant. Les passagers se hissèrent un à un sur la bâche.Le forgeron, parce qu’il était fort, et qu’il le voulait, retrouva sa place près du vieillard. Essoufflé et content, il dit :

– J’ai poussé, peiné comme un démon. ça m’a fait oublier ma crainte qui avait été bien grande.

– Et que craignais-tu tant ? demanda le vieil homme.

– Mais de mourir, dit le forgeron.

– Il ne fallait pas, dit doucement le vieil homme.

– C’est facile à penser, répliqua le forgeron avec vivacité mais gentillesse, c’est facile quand on est, grand-père, aussi près de la mort que tu l’es.

– Moins près que toi, mon fils, dit le vieillard. Car toi, tu la redoutes.

– Comme tout le monde…s’écria le forgeron.

– En vérité, dit le vieillard. Et c’est dans cette grande peur – et dans elle seulement – qu’existe la mort des hommes.

La forgeron gratta longuement ses sourcils très noirs, très drus, de son pouce réduit à l’état de corne par les travaux de l’enclume.

– Je ne comprens pas, dit-il avec inquiétude.

– ça ne fait rien, mon fils, dit le vieillard.

Son visage était si dépourvu de chair qu’il ne pouvait plus rien exprimer. Et la peau en était si coupée, crevassée, sillonnée, pétrie de rides, qu’elle avait l’air d’un filet aux mailles serrées à l’extrême, où les yeux d’un bleu sourd se trouvaient pris au piège. Mais il sembla au forgeron que sur ces traits désincarnés, sans qu’eussent remué les lèvres, exsangues et minces comme des fils, un frémissement amical se répandait de pli en pli minuscule, arrivait jusqu’au regard et en faisait jaillir une étincelle. Sans comprendre davantage, le forgeron se sentit rassuré ».

« Un frémissement amical se répandait de pli en pli minuscule »...Lequel d’entre nous, harassé de travail, le nez plongé sur son smartphone, l’esprit embrumé par l’infernale et perpétuelle logorrhée de la société dite « de l’information » ou encore « de la consommation », est-il  capable de saisir sur un visage au milieu d’une foule un frémissement amical se répandant de ride en ride…Il m’arrive de songer parfois avec angoisse que le temps que nous croyons gagner grâce aux nouvelles technologies finira par nous dévorer.

21/03/2012

Internet, zone critique du journalisme ?

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 19:32
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Quand on demande à Daniel Cornu quelle est sa profession, il se présente simplement comme journaliste. En réalité, il est un peu plus que cela. Daniel Cornu a réalisé une grande partie de sa carrière à la Tribune de Genève, dont il a été rédacteur en chef entre 1982 et 1992, avant de se consacrer à la formation des journalistes et à l’enseignement de l’éthique de l’information. Depuis 2007, il est médiateur de l’ensemble des titres du groupe suisse Edipresse. Il préside aussi le comité d’éthique et de déontologie de l’Université de Genève. Auteur de plusieurs ouvrages sur le journalisme, il est surtout connu pour sa thèse de théologie intitulée  « Journalisme et Vérité » publiée en 1994  aux éditions Labor & Fides. L’ouvrage, devenu une référence, a été réactualisé en 2009.   J’ai lu ce livre, plusieurs fois, il est remarquable. Je ne me hasarderais pas cependant à le résumer tant la réflexion qu’il mène en s’appuyant sur de très nombreux philosophes est riche et profonde. Je ne peux que recommander à chacun sa lecture. Daniel Cornu a reçu le titre de docteur honoris causa de l’université de Louvain le 2 février dernier dans le cadre du thème « Tous connectés…un levier pour la démocratie ? ».  Je publie ci-après in extenso le discours qu’il a prononcé à cette occasion car il aborde des questions fondamentales pour l’avenir du journalisme. Par ailleurs, vous pouvez le lire sur le blog du médiateur qu’il anime dans le cadre de ses fonctions dans le groupe Edipresse.

 Discours de Louvain

 Par Daniel Cornu, Université de Louvain, 2 février 2012

« Monsieur le Recteur, chers collègues et amis, chères étudiantes, chers étudiants

 L’écrivain Jean Paulhan, qui fut longtemps le mage de la Nouvelle Revue Française, nous apprend que la vie est pleine de choses redoutables. Qu’ai-je donc fait pour me trouver aujourd’hui honoré par une aussi prestigieuse université que celle de Louvain ? Et me voir reconnaître publiquement de tels mérites ? Je n’ai fait en somme que réfléchir à mon métier. À l’issue de mes études de théologie, j’ai opté pour le journalisme. Ce choix initial se trouve aujourd’hui encore au fondement de mon identité. C’est bien en journaliste que je reçois aujourd’hui ce titre. Avec gratitude. Pour moi-même, mais aussi pour le métier que je représente à cette tribune.

 Serait-ce une anomalie ? Il arrive que le journaliste soit craint. Il est souvent flatté. Il reste ordinairement peu estimé. J’ai découvert cependant dans mes lectures, et depuis longtemps, des motifs de réconfort. Chez le sociologue Max Weber, qui défend dans Le Savant et le Politique la réputation des journalistes de son temps et leur honnêteté intellectuelle. Chez la philosophe Hannah Arendt, qui attribue au journaliste, dans son admirable essai Vérité et politique, le statut de « diseur de vérité » – une vérité de fait, précise-t-elle, une vérité modeste.

 Des motifs de réconfort, j’en trouve aussi dans le combat de journalistes pour la liberté de l’information, au péril de leur propre liberté et parfois de leur vie. J’en perçois tout autant dans le travail de nombreux professionnels qu’aucune gloire ne viendra jamais illuminer. Qui, jour après jour, dans nos vieilles démocraties, s’efforcent d’établir des faits et de les éclairer dans le seul souci de l’intérêt public.

 Mais voilà ! Aujourd’hui le statut du journaliste se fragilise. Les contours de la profession étaient déjà flous. Avec l’entrée dans nos mœurs de l’Internet et de tous les nouveaux moyens de communication, ils se brouillent.

 Le réseau Internet offre un formidable espace à l’expression de chacun. Il ne fait plus des médias un passage obligé du débat public. Il ouvre à tous de nouveaux canaux d’information et de discussion. Il offre surtout une voie nouvelle aux demandes de légitimation adressées aux divers pouvoirs politiques ou sociaux, pour suivre l’une des thèses de Jürgen Habermas.

La légitimation – au nom de quoi ? à quelles fins ? – se situe au centre même du questionnement éthique.

 Que devient alors le journalisme ?

 Les journalistes perdent de leur autorité. Ils ne sont plus seuls à « raconter le monde ». Ils ne sont plus seuls à disputer aux pouvoirs le privilège de définir l’ordre du jour de l’actualité. La hiérarchisation des nouvelles leur échappe de plus en plus. En tant qu’analystes, ils tendent à s’effacer, laissant la place aux experts, qui s’expriment sur des blogs. Les journalistes sont de moins en moins présents, enfin, comme témoins privilégiés des événements. Le réseau est désormais inondé de témoignages et d’images en provenance directe du terrain.

 Sur l’Internet, les journalistes et les médias en ligne seraient-ils désormais condamnés à n’occuper plus qu’une niche ? Quelques tâches essentielles continuent de leur appartenir.

 La plus ambitieuse est l’enquête, la recherche de faits cachés. Mais d’autres  tâches ne sont pas moins nécessaires : le tri et la mise en forme des innombrables contenus offerts sur le réseau ; leur validation ; la mise en évidence des plus originaux. Et encore, ce rôle aujourd’hui trop souvent perçu dans la profession comme dévalorisant : l’organisation de débats, l’animation de conversations. Rôle pourtant essentiel dans la formation de l’opinion publique en démocratie.

 Tout cela laisse un espace appréciable au journalisme. Sous deux conditions, que ne partage pas nécessairement chaque internaute : la recherche d’un intérêt général, justification ultime de l’information en démocratie ; le respect de valeurs éthiques au fondement de l’activité d’informer.

 En référence à ces valeurs fondamentales, les journalistes ont établi au fil du temps des chartes de déontologie. Or des pratiques nouvelles bousculent certaines de leurs normes. Il convient donc de les repenser sans cesse. Mon activité de médiateur de presse, étendue depuis cinq ans à la presse en ligne, m’a conduit à cerner quelques zones critiques. Elles ne sont pas exclusives, il en existe d’autres.

 Au regard de la valeur de liberté, la présence sur les forums d’insultes, de grossièretés, de propos racistes et antisémites, la plupart du temps encouragés par le recours à des pseudonymes, voire par l’usurpation d’identité. Les forums de discussion favorisent l’éclosion de la libre parole. Par l’abus de l’anonymat, ils se transforment trop souvent en poubelles de la démocratie.

 La plupart des observateurs considèrent, à la façon de Tocqueville, que ces dérives sont le prix à payer pour l’accès de tous à la liberté d’expression. J’en conviens. Mais que les sites journalistiques, que les versions en ligne des médias, au moins, s’en préservent ! Eux qui ne se réclament pas seulement de la liberté, mais aussi d’autres valeurs.

 Et précisément au regard de l’une d’elles, la vérité, plusieurs attentes nouvelles se font jour, à commencer par une exigence de transparence.  Comment assurer sur le réseau la « traçabilité » de l’information sans déroger à la protection des sources ? Comment intégrer dans les journaux télévisés les images fournies par des amateurs éclairés, mais souvent incontrôlables, sans risquer de compromettre la stabilité du discours informatif ? Comment tirer parti des contenus originaux évoqués plus haut, sans tomber dans le piège de la rumeur ?

 Au regard du respect de la personne, enfin, le changement le plus important tient à la nouvelle délimitation de la vie privée. Avant l’Internet et les réseaux sociaux, ce qu’une personne rendait visible pouvait être automatiquement considéré comme public par les médias traditionnels, dès lors que cela répondait à un intérêt général. Sur le réseau, certains contenus mis en ligne, et donc visibles, ne sont pas pour autant publics.

 Côté face, c’est étendre le territoire de la visibilité en dehors du champ médiatique – et donc accroître la prise de parole démocratique. Côté pile, c’est admettre que des contenus mis en ligne ne sont pas tous destinés, et sans conditions, à une reprise par les médias traditionnels et par leurs sites Internet, qui les cristallisent et leur confèrent une audience non prévue et une pérennité non désirée.

 J’arrête là ce rapide inventaire. Tous connectés, en effet. Un levier pour la démocratie ? Sous les régimes qui l’ignorent, dans les pays où elle reste fragile, sans aucun doute. Dans nos pays qui s’en réclament, je m’en voudrais de ne pas l’espérer. Cela nécessitera encore des adaptations et des réglages, qui engageront au premier rang la responsabilité des journalistes et des médias ».

19/03/2012

Twitter ou l’ivresse de soi

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 12:13
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Il y a quelques mois, j’avais raconté ici avec enthousiasme mes premiers pas sur le site de microblogging Twitter. Je ne renie pas une ligne de ce que j’écrivais alors. On s’y échange en temps réel le meilleur de l’information, on y débat, on y joue avec les mots. Hélas, je n’avais pas aperçu à l’époque un travers majeur dans l’utilisation de la chose.

L’ego.

Cette maladie française que les étrangers nous reprochent en choeur où que nous allions, et qui a trouvé avec Twitter un lieu d’expansion formidable.  J’aurais remis à plus tard ou à jamais l’idée d’en dire quelques mots, si je n’avais lu ce matin la gouleyante chronique de Daniel Schneidermann qui aborde justement cette question. Le patron d’Arrêt sur Image raconte dans son billet du jour comment il s’endort avec Audrey Pulvar pour se réveiller avec Cécile Duflot. Grâce à Twitter bien entendu. N’allez pas vous imaginer que le journaliste porte atteinte à l’honneur d’Arnaud Montebourg !

Ah ! Twitter. Il faut voir comment chacun s’y fait le reporter inspiré des petits riens de son existence ! On s’y brosse les dents en public, on y étale ses petits bobos mais surtout ses grandes joies, histoire de se faire rutiler le nombril. On y est aussi l’éditorialiste attentif de ses humeurs, l’attaché de presse infatigable de son oeuvre réelle ou imaginaire, le VRP à temps complet de soi-même. Chaque tweet (message) est un flyer conviant celui qui le lit à la représentation permanente que donne son auteur de sa vie. Oubliez le théâtre et le cinéma, sur Twitter, le spectacle se joue en continu et en plus il est gratuit. Vous y trouverez des humoristes, des clowns, des acrobates, des intellos, des tragédiens, et mille autres distractions encore. Le One man show est la discipline maîtresse, mais on peut aussi assister à quelques pièces jouées à plusieurs, autrement appelées discussions. Andy Warhol avait prédit qu’un jour chacun aurait son quart d’heure de célébrité. Il n’imaginait sans doute pas à quel point l’avenir  allait lui donner raison. Et puisque chaque Twittos (utilisateur) désormais dispose de son propre public sur la toile, il est logique – à défaut d’être légitime-  d’imaginer que ledit public s’intéressera avec passion aux menus détails de sa vie quotidienne, de la même façon que les lecteurs de Voici traquent avec gourmandise les petits riens de la vie des stars.

Vu sous un autre angle, Twitter s’insinue avec la bénédiction de ses utilisateurs dans le rapport que chacun entretient avec lui-même, provoquant involontairement une sorte de gigantesque psychanalyse collective. Le moi s’y étale sans pudeur, dans une ivresse de soi qui souvent frise le ridicule, pour ne pas dire l’obscénité. Car il faut se vendre, à tout prix. Avoir le plus grand nombre de followers (abonnés), sortir le meilleur trait d’esprit, attirer l’attention d’une célébrité, bref, sortir du lot, sous les applaudissements muets d’une foule de lecteurs en délire. Pour reprendre la très jolie formule de Dominique Wolton, communiquer revient toujours à poser cette question fondamentale : est-ce que quelqu’un m’aime quelque part ? En l’espèce, on est tenté de se demander si la vraie question ne serait pas plutôt : est-ce que quelqu’un m’admire en ces lieux ?  A bien y réfléchir, on est très loin du charmant gazouillis de l’oiseau culte qui symbolise l’outil. Le canapé rouge de Freud conviendrait mieux à l’utilisation qui en est faite. Cela étant dit, il reste des utilisateurs sérieux qui en font un usage informatif, un lieu d’exploration virtuelle du monde, un espace d’échange et de curiosité. Espérons qu’ils ne se retrouvent pas noyés sous le flot de nombrils hyptertrophiés qui tentent plus ou moins adroitement de décrocher les fragments plaqués or d’une renommée de pacotille.

13/03/2012

Pool de privilèges

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 21:23
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Le site Arrêt sur Images relate une bien intéressante querelle en ce moment autour de la notion fort contestable de pool de journalistes. L’expression désigne les journalistes triés sur le volet (le volet de quoi, on se le demande ?) qui ont le droit d’assister à un événement. La polémique a été lancée par une correspondante belge à Paris. Sur son blog, elle se moque des journalistes politiques embedded dans la caravane Hollande. S’en suit une réponse fort bien tournée d’un confrère du Figaro. L’affaire en serait restée là si une autre journaliste, cette fois du site Boocan.com, n’avait rebondi en reprochant à Manuel Valls de lui avoir interdit l’accès à une réunion de François Hollande au motif qu’elle ne faisait pas partie du fameux « pool de journalistes ».

Les privilèges sont toujours justifiés pour ceux qui en bénéficient et toujours injustes aux yeux de ceux qui en sont exclus. C’est humain. Mais entre nous, refuser l’accès d’un journaliste à une manifestation ouverte (dédiée ?) à la presse ne peut s’expliquer que pour une seule raison : la volonté de contrôler ce qui sera ensuite relaté dans les médias. On appelle ça un plan de communication. Cela consiste à choisir les journalistes en fonction de leur média, de leur réputation et souvent aussi de raisons moins avouables. Ainsi s’assure-t-on que la couverture médiatique de l’événement sera sérieuse, ciblée et globalement prévisible et maîtrisée. Que les confrères semblent le découvrir et dansent d’un pied sur l’autre en se demandant s’il faut s’en offenser ou non a tendance à me faire hurler de rire. Tout ceci obéit à des règles non écrites dictées par des communicants à qui nous avons tout bonnement abandonné le pouvoir de décider à notre place de la manière dont nous devions faire notre travail. Et bêtes comme nous sommes, nous les respectons ces règles. Mais révoltons-nous bon dieu !

Note : Merci à Gabbrielle de m’avoir signalé le savoureux et rafraichissant blog Pèèèris !

10/03/2012

L’affaire de Tarnac vue par David Dufresne

Filed under: Brèves — laplumedaliocha @ 13:37

Quand les journalistes arrêtent la course folle du temps des médias, ou plutôt parviennent à s’en extraire aux forceps parce qu’un dossier les passionne, cela donne  » Tarnac Magasin général  » par David Dufresne (Calmann-Lévy), une véritable enquête sur la fameuse affaire de sabotage de caténaires, menée non pas à la recherche d’un scoop ou d’une simple vérité policière,  mais avec la volonté de comprendre en profondeur le dossier et ce qu’il nous enseigne sur notre société.  C’est en tout cas ce que j’ai compris de la remarquable émission Dans le texte (abonnés, mais j’espère que tous les lecteurs de ce blog le sont déjà !) diffusée sur Arrêt sur Images où Daniel Schneidermann reçoit l’auteur. Entre nous, je n’ai pas encore lu le livre mais je vais courir l’acheter. Parce qu’on mesure tout au long de l’interview la qualité du niveau de réflexion développé par David Dufresne sur les travers du métier, le poids du système médiatique, l’emballement de la machine étatique et le funeste impact de tout ce cirque sur notre capacité en tant que public à saisir le sens profond des choses. Chapeau à l’auteur et à Daniel Schneidermann de mettre en lumière des professionnels de haut niveau. Je signale que David Dufresne est l’auteur du reportage Prison Valley, dont j’avais parlé très brièvement ici. Je peux me tromper, mais il me semble que les dérives actuelles vers le toujours plus vite, toujours plus superficiel, divertissant et racoleur sont en train de donner naissance en réaction à un sacré bon journalisme de fond. C’est réconfortant.

09/03/2012

Le lapin restera dans le chapeau

Filed under: Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 10:11
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A la question que lui posait Jean-Jacques Bourdin hier matin sur le montant de ses impôts, Nicolas Sarkozy a répondu que celui-ci était accessible à tout citoyen en faisant la demande. Eh oui, amis lecteurs, en France voyez-vous, on n’aime pas parler d’argent, mais comme on est en démocratie et que l’on cultive la transparence, les informations sont à disposition. On peut donc les lire, mais chut…! il ne faut pas prononcer les chiffres à haute et intelligible voix. Surtout pas à la télévision (BFM TV) ou à la radio (RMC).

N’écoutant que leur légitime curiosité, mes confrères de RMC sont allés consulter ladite feuille d’imposition, comme la loi leur en donne le droit, non pas en tant que journalistes, mais en leur qualité de citoyens. Seulement voilà, si ces informations sont consultables par quiconque en fait la demande, elles ne doivent pas être rendues publiques…C’est ainsi que BFM TV, cette petite farceuse, a diffusé ce matin un reportage en direct des impôts du 16ème arrondissement de Paris dans lequel un confrère nous racontait en détail son enquête avant de lancer la fameuse information, laquelle fut couverte par un Bip retentissant. J’imagine votre déception. Notez, la loi n’est pas idiote. Car il n’y a pas que la feuille d’imposition du Président qui soit consultable, mais la vôtre, la mienne, celle de tout un chacun. Vous imaginez le cirque si on commençait à voir voler dans la presse et ailleurs les montants de nos impôts ?

Non, ce qui est réellement fâcheux dans cette histoire, c’est le tour de passe-passe dont nous avons été victimes. Ah bon, c’est public ! a dû songer le téléspectateur moyen, donc nous le saurons grâce aux médias puisque l’intéressé est trop pudique pour le dire lui-même. Hélas… Ici, l’intérêt du tour de magie n’est pas de faire jaillir le lapin du chapeau, mais bien de l’y conserver caché, tout en faisant croire qu’il va sortir. Ainsi nul ne pourra contredire la première dame lorsque celle-ci confie sans rire « Nous sommes des gens modestes ».

Merci confrères pour ce droit de suite !

07/03/2012

Silence embarrassé

Filed under: Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 10:27
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Comme il fallait s’y attendre au lendemain de 3 heures d’interview de Nicolas Sarkozy sur France 2 hier dans l’émission Des paroles et des actes, les commentateurs se déchainent tandis que l’opposition monte au front. Pour cette dernière tout est évidemment à jeter dans ce qui a été dit hier. On ne s’attendait pas non plus à ce que François Hollande abandonne sa candidature et se rallie, sous le coup d’une illumination subite, à celle de son rival. La réalité a parfois le bon goût de ne pas dépasser la fiction. Comme toujours dans une société d’hyper-communication, ce sont les silences bien plus que les déclarations qui sont intéressants. Tenez par exemple, personne n’encense la prestation de Laurent Fabius. Pourtant, il avait pour lui l’argument majeur, incontestable, l’avantage décisif, la position stratégiquement gagnante : faire trébucher l’ennemi public numéro 1. Et puis rien. A part quelques piques dont l’arrogance a gêné tout le monde, à commencer par ses supporters.

Mais il y a un autre silence, plus intéressant encore, à examiner. Le silence, fort embarrassé, de tous ceux qui se sont aperçus hier de la bête de communication qui s’était installée sur leur écran. On peut tout reprocher à Nicolas Sarkozy, le Fouquet’s, Bolloré, le cass’toi pov’con, l’étalement impudique de ses problèmes de famille, les affaires, son utilisation brouillonne et souvent incohérente de l’outil législatif, son attitude clivante, ses emportements, son côté bling-bling, ses promesses non tenues (ah, comme on s’applique à oublier la crise monumentale qui est venue légèrement perturber son mandat et déjouer son programme), son glissement électoraliste vers la droite de la droite et mille autres choses encore, mais ce qui est sûr, c’est qu’on a affaire à un communicant exceptionnel. Les analystes politiques le savent, cet homme-là est un pur produit des médias. Il a tout compris. Leur exigence de réactions rapides et spectaculaires lors d’un événement, le jeu de l’empathie, l’émotion à chaque instant, les mea culpa, les mises en scène, la sincérité surjouée. C’est précisément pour cela qu’ils l’ont aimé et qu’aujourd’hui ils s’en mordent les doigts. Leur créature a pris la main et après les avoir dans un premier temps séduits, il les a plaqués pour s’adresser directement aux français. Forcément, il maitrise l’exercice mieux qu’eux. Il est le premier président de l’ère des nouvelles technologies. Celui du virtuel, de la déconnexion bien avancée avec le réel, du discours détaché des faits, de l’opinion qui ne s’embarrasse plus de la réalité, de l’émotion qui prime sur la raison.

Seulement voilà, les commentateurs ne peuvent pas dire qu’il a été bon, ficelés qu’ils sont dans leur anti-sarkozysme qui a commencé par être viscéral pour devenir de principe ou l’inverse, selon les cas. Ce qui est sûr, c’est que la caste médiatique s’est enfermée dans le deni. Nicolas Sarkozy est mauvais parce que tout le monde le dit dans les médias. Cela me rappelle une consoeur que je mettais en garde un jour en relisant son article sur un point qui me semblait nécessiter d’être vérifié. Le papier était en projet, il était encore temps d’éviter la faute. « Si je l’ai écrit, c’est donc que c’est vrai » m’a-t-elle rétorqué. Hélas, il s’est avéré plus tard qu’elle avait tort. Faites gaffe confrères, il n’y a aucun déshonneur à dire que Sarkozy a été bon hier, bien au contraire, on ne trouve de remède à un mal qu’à partir du moment où l’on a dressé le bon diagnostic. Vous l’aimiez en 2007 et il a été élu, vous avez cessé de l’aimer en 2012, donc il sera battu, songez-vous. Je crains que vous n’oubliiez une chose. Entre temps, il vous a mis hors jeu…

02/03/2012

Ne déshumanisons pas le journalisme

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 11:28
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A quoi servent les reporters de guerre, s’interroge Gil Mihaely, journaliste, historien et directeur de la publication de Causeur, à la suite du décès (l’assassinat ?) de Gilles Jacquier à Homs.

Convenons qu’il faut du courage pour poser ce genre de question pendant le temps généralement consacré au deuil. Du courage, ou bien autre chose… Mais après tout, ainsi l’exige l’actualité. C’est lorsqu’un événement est « chaud », que le journaliste intervient. C’est la loi du genre, on n’y peut rien. Gil Mihaely ne pouvait poser la question à un pire moment. Il ne pouvait pas non plus la poser dans un timing plus approprié, celui de l’événement. Surtout que depuis la parution du papier, l’actualité, cette garce, lui sert sur un plateau une rallonge d’intérêt, un crédit de pertinence journalistique supplémentaire. Je songe à la mort de deux correspondants de guerre, Marie Colvin et Remi Ochlik,  à Homs et à leurs confrères qui se sont retrouvés piégés dans cet enfer. A quoi ça sert d’être pris en otage comme Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, si ce n’est à coûter cher à la France, questionne Gil Mihaely ? A quoi ça sert de mourir, comme Gilles Jacquier,  Marie Colvin et Remi Ochlik pour des informations que les témoins sur place peuvent si facilement vous envoyer par le web ? A quoi ça sert de voir l’enfer en direct, quand on peut l’observer et l’analyser tellement plus froidement derière un écran ?

J’aime trop la liberté d’expression et le débat pour reprocher à Gil Mihaely de poser ces questions. Mais puisqu’il y a débat, alors débattons ! Qu’on ne se méprenne pas, ce n’est pas en journaliste que je réagis, moins encore en porte flambeau de la profession. Nous avons la même carte professionnelle eux et moi, mais je n’oserais même pas les appeler « confrères » tant nos métiers respectifs se situent à des années lumières dans l’ordre de l’importance de l’information recueillie, des risques pris et de la valeur du résultat. Non, c’est en citoyen que je réagis.

Leur contribution à l’information serait donc marginale, nous dit l’auteur. Je feuillete en méditant ce billet le catalogue de l’exposition récente à la Maison européenne de la Photographie intitulée L’ombre de la guerre et j’erre d’une photo de Buchenwald par Margaret Bourke-White à une autre de la guerre au Vietnam. La petite fille brûlée au Napalm de Nick Ut. Celle qui a ému l’amérique et changé le cours de l’histoire…Il y a aussi cette afghane sur la tombe de son frère en Afghanistan, de James Nachtwey, et puis ce soldat américain saisi à la fin d’une journée de combat. Elle est de Tim Hetherington, mort le 20 avril 2011 à Misrata…

Comment savoir si l’on ne voit pas ?

A quoi ça sert de mourir pour le JT ? A émouvoir parfois les foules, admet Gil Mihaely, suggérant qu’il s’agit d’un pouvoir assis sur l’émotion (et donc soupçonnable de manipulation) et non pas de celui d’informer réellement, c’est-à-dire d’éclairer la compréhension d’une situation. Ah ? Parce qu’un témoin indépendant qui photographie une guerre et, ce faisant, alerte ses contemporains abrutis de publicité et de divertissements sur ce qui se passe à l’autre bout du monde, ça n’est pas une information ? C’est si loin, psychologiquement, la guerre quand tout ce qu’on risque soi-même c’est de se fouler la cheville en faisant son footing…Parce que ce même témoin qui laisse dans les archives de l’histoire l’image qui servira de document et, pour peu qu’il soit authentifié par d’autres sources, éclairé et expliqué deviendra une preuve irréfutable qu’un événement s’est bien produit, ce n’est rien ça ? Ce n’est pas de l’information ? Parce que celui qui a le talent de saisir dans une scène l’essence même d’une situation et de rapporter un document qui touche, qui éveille, cela ne sert à rien ? Avez-vous pris le temps de les écouter, ces reporters ? Leur avez-vous demandé pourquoi ils faisaient ce métier ? Ce qu’ils vous auraient répondu sans doute vous aurait éclairé.

Voir n’est pas savoir, ajoute Gil Mihaely. En effet, mais qui peut savoir s’il ne voit pas ? Bien sûr que les apparences mentent, nous savons bien que nous ne pouvons au mieux, nous les journalistes,  que saisir des fragments de vérité, des instants, des images, des impressions fugaces, des morceaux d’événement plus ou moins signifiants, des bouts d’information. Et alors ? Une photo, un récit, des images, captés par un regard indépendant des belligérants et rapportés à ceux qui sont trop loin pour voir, c’est essentiel, c’est même vital. Bien sûr que cela ne suffit absolument pas à comprendre une situation comme la comprend par exemple l’historien 50 ans plus tard, quand l’émotion s’est tue, quand il a tous les éléments en mains, la science nécessaire pour les analyser, le recul indispensable à leur compréhension. Mais en attendant, faut-il se résigner à être aveugle et sourd ? Ou croire que l’on peut se contenter des différents témoignages des intéressés ? A l’heure d’internet justement qui offre tant de facilités de communiquer, c’est vrai, mais plus encore de manipuler ? Allons, soyons sérieux.

Travail inutile ou travail incompris ?

La plupart restent dans les hôtels, avance encore l’auteur. J’allais dire c’est vrai, en réalité je n’en sais rien, mais on le dit. Et alors, faut-il parce qu’il y a des faussaires, jeter l’opprobre sur les sincères ? Et pire encore, parce que certains déshonorent le métier, en déduire que c’est le métier lui-même qui doit disparaître ? Ceux qui par exemple aujourd’hui, à Homs et ailleurs, sont morts  ? Etaient-ils planqués, ceux-là, dans l’hôtel tout confort d’une capitale et protégés par tous les accords internationaux assurant en principe l’immunité des journalistes sur un terrain de guerre ? Que dire d’Anne Nivat, qui sillonne l’Afghanistan ? De Christian Poveda, mort pour avoir pénétré les gangs du Salvador ?  De tous ceux encore qui sont rentrés entiers du Rwanda ou d’ailleurs, mais le coeur fracassé et la raison chancelante parce qu’ils ont vu l’image de trop, obsédés qu’ils étaient de dire, d’alerter, de dénoncer  ? Etaient-ils planqués, ceux-là ?

Ils vont encore sur le terrain,  explique Gil Mihaely, alors que les images et les témoignages, formatés et identiques sont aussi pléthoriques que dénués d’intérêt. Possible, mais est-ce leur faute ? Ces documents sont formatés par les médias qui les emploient  et consommés par public qui ne peut plus les lire, parce qu’ils sont coincés entre un spot publicitaire et un film américain mille fois plus spectaculaire. Ne faisons pas porter aux reporters de guerre le poids de nos dérives. Ce n’est pas leur travail qui est inutile, c’est le regard indifférent que nous portons dessus qui le vide de son sens. Un regard de consommateurs capricieux et blasés, manipulés par des patrons de chaine qui vendent du temps de cerveau disponible à leurs annonceurs, parfaitement ignorants de ce qu’à coûté une image en risques, en sueur, en douleur. Totalement incapables surtout d’en saisir le sens. On ne peut pas avoir le cerveau disponible pour la guerre et pour un baril de lessive.

Je cite in extenso le dernier paragraphe :

« Osons le dire : la mythologie du héros de l’information n’a plus de sens. Dès lors que les images et informations provenant du terrain sont disponibles en abondance, un spécialiste capable de les décrypter et de les mettre en perspective contribuera infiniment plus à la compréhension du public qu’une palanquée d’envoyés spéciaux condamnés à débiter de l’émotion à jet continu. Peut-être est-il temps, dans ces conditions, de redécouvrir que le journalisme est une profession intellectuelle. Ce ne sont pas l’endurance physique ou la capacité de vivre des semaines sans prendre une douche qui font le bon journaliste, mais l’intelligence, la maîtrise des dossiers, l’aptitude à mettre en doute ses propres certitudes. Il est temps d’en finir avec le culte du terrain car, contrairement à ce que croient les confrères en « vestes à poches », le terrain ment ».

Oui, le terrain ment, Gil, mais moins que le raisonnement d’un observateur, si brillant soit-il, planqué derrière son écran. Moins que les experts en tout genre qui sont déjà légion dans les médias et dont le discours nous glace ou nous écoeure selon les sujets. Je frissonne à l’idée de ce journalisme qui déjà se profile et qui ne sera plus qu’analyse technique de la fiabilité d’un document et froide discussion sur des morts virtuelles projetées sur écran. Je ne crois pas que nous puissions nous offrir le luxe de renoncer au réel, même si les progrès technologiques, boostés par les multinationales, nous y invitent pour ne pas dire nous y obligent. Et je ne crois pas non plus que le journalisme soit un métier purement intellectuel. C’est aussi un métier du sentir, où il faut savoir regarder, écouter, faire preuve d’empathie, de révolte… Et croyez-moi, cela ne vaut pas que pour le journalisme de guerre. Le terrain, dont vous minimisez l’importance, n’est en rien la promenade superflue  censée alimenter le mythe hérité d’Albert Londres et que la modernité rendrait désormais inutile, c’est que ce qui distingue un journaliste, un vrai, d’une simple commentateur, d’un éditorialiste ou d’un blogueur.

Mais il y a une raison plus profonde, plus intime pour laquelle je suis en profond désaccord avec vous. Dans cette société où l’on observe sans frémir des gens en assassiner d’autres au nom du profit, de Wall Street à Athènes,  non seulement je ne veux pas que ceux qui sont prêts à risquer leur vie disparaissent, je ne crois pas que les risques qu’ils prennent soient inutiles, je ne pense pas qu’ils pourraient faire la même chose en commentant avec des experts de ceci ou de cela des images tragiques envoyées via le merveilleux outil à cultiver la lâcheté qu’est Internet, mais j’estime au contraire vital qu’ils continuent. Pour l’information, indispensable dans une démocratie, et pour quelque chose de plus essentiel encore : préserver la foi qu’il nous reste en l’homme. En sa capacité de s’occuper d’autre chose que de son cul, sa sécurité,  et son compte en banque. Je ne veux pas d’un monde où plus personne ne serait capable d’agir pour une autre raison que le sordide résultat d’un glacial calcul cout/bénéfice. Or, c’est bien au fond ce raisonnement d’expert-comptable que vous  développez. En cela vous êtes dans l’air du temps, parfaitement fidèle aux évolutions psychologiques et technologiques engendrées par la société de consommation. Permettez-moi d’appeler pour ma part à la résistance. Non seulement il ne faut pas abandonner le terrain au profit du mirage d’un journalisme intellectualisé et parfaitement sécurisé, mais il faut au contraire nous battre de toutes nos forces contre cette déshumanisation rampante.

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